‹ L'étang des soeurs-grisesChapitre 36 sur 68 · scène horrible que nous connaissons entre les deux sœurs, l'épou- j · texte numérisé non relu

scène horrible que nous connaissons entre les deux sœurs, l'épou- j

vantable comédie où elle avait puisé la conviction de son malheur | et la résolution d'une tentative do suicide qui la séparait à jamais, ;

par ses suites, de riiommc qu'elle adorait et dont elle était i

adorée. [

Richard l'écoutait avec une surprise qui touchait à la stupeur. Tant de perfidie, et une perfidie calculée avec une si [effrayante habileté, bouleversait son esprit. Pour qu'il en admît la réalité, pour qu'il ne crût pas àim conte inventé à plaisir, il fallait que ce fût Denise qui le lui affirmât.

— Oui, je le comprends, tout le monde y eût été trompé à voire place, s'écria-t-il enfin. Cela est si invraisemblabloment odieux, qu'on ne pouvait le prévoir, ni s'en défier. Je vois à présent, je m'explique le plan de M-"--- Bissy, depuis A jusqu'à Z, comme si je l'avais conçu m^oi-môme. Sous le masque de Tamitié, en ayant l'air do protéger vos amours avec Bertrand, elle a obtenu qu'il lui fit ostensiljloment la cour, pour éveiller votre jalousie et donner la quantité de vrai s. unb lance nécessaire à la dernière scè:.ie de ce ■drame charpenté par elle... Elle l'a aimé, voy.z-vous, dès le premier jour où elle Ta vu... Je me rappelle maintenant inille petits faits... Et, des qu'cl'e a deviné votre amour, et elle Ta deviné im-

médiatement, avec la clairvo^'^ance d'une femme aiguillonnée par la passion, elle a travaillé à vous séparer.

Il lui fit connaître alors ce que lui avait appris M. Bissy, peu de temps avant sa mort ; comment elle avait frappé Louis Bertrand dans sa réputation et son avenir d'artiste, au moyen des amis de son mari, afin de l'empêcher d'arriver à cette gloire, à cette situation, qui lui eussent permis de demander la main de la jeune fille dont la richesse créait le seul obstacle. sérieux à leur union ; comment cette révélation singulière avait éveillé ses soupçons; comment il s'était livré à une longue et minutieuse enquête; comment, finalement, il l'avait cherchée, elle, Denise, à Paris, à San Remo, de tous côtés, sûr, désormais, qu'elle avait été victime d'une odieuse machination, qu'ils étaient tombés tous les deux, elle et Bertrand, dans un piège tendu par Honorine.

— L'infâme ! murmura Denise. Et c'est cette femme qu'il va épouser ! Est-ce possible ? Il ne m'aime donc plus ? s'écria-t-elle brusquement avec un élan de .passion qui la transfigura. Oh l qu'importe ? Merci, monsieur Richard ! Je puis, du moins, ^e.^timer toujours, et m'avouer hautement mon amour, cet amour qui avait résisté à tout, dont je rougissais, et dont je vivais pourtant !

— Hélas ! répondit Richard, il est aujourd'hui victime d'un autre mensonge, dupe d'une autre ruse infernale... 11 vous croit, à présent, coupable, comme vous l'avez cru coupable... Il vous aime, au fond, toujours, peut-être, comme vous l'aimez; mais il a cessé de vous estimer, comme vous aviez cessé de l'estimer, et il va se marier, sans doute, comme vous vous êtes mariée, en vous accusant !

Moi! moi! Il m'accuse!... Ah! c'est vrai... Je le mérite,

puisque j'ai pu douter de lui!... Pourquoi ne douterait-il pas de

moi ?

Denise se laissa retomber sur son siège, mais ce sentiment de découragement ne dura qu'une seconde.

Elle se releva les yeux étincelants, saisit les mains de Richard, et lui dit :

— Eh bien, non, non ! Je ne veux pas ! Je ne veux pas qu'il me méprise, qu'il me méconnaisse, qu'il m'accuse... J'ai assez Souffert pour expier ma faute, ma crédulité. Je l'aime, je veux qu il

Elle prit l'enfant dans ses bras, la serra contre sa poitrine.. (Page 361.)

m'aime encore, qu'il m'aîme toujours ! Voyez-vous, mon ami, nous sommes l'un à l'autre... voilà sa fille !

Elle prit l'enfant dans ses bras, la serra contre sa poitrine haletante, la couvrit de baisers et de larmes.

— Elle s'appelle Denise, comme sa mère. Je ne pouvais lui (ion*

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ner un autre nom... Mais elle est à lui autant qu'à moi ! Voyon'?, de quoi m'accuse-t-il ? f

Richard lui expliqua de quelle façon Honorine, trompée dans son espoir de l'avoir tuée, s'était servie du mariage de sa sœur avec Du Lys pour la calomnier dans l'esprit de Bertrand, en faisant ressortir toutes les invraisemblances de la situation créée par elle-même; de quelle façon, petit à petit, goutte à goutte, elle avait, pendant deux ans, versé le poison, entrepris de défigurer Denise aux yeux de l'artiste, et de la chasser enfin du cœur qu'elle remplissait.

Denise l'écoutait, immobile, l'œil fixe, sans l'interrompre, revêtue brusquement du calme glacial des grandes résolutions.

Lorsqu'il se tut, il fut effrayé de l'expression de volonté implacable et d'énergie surhumaine dont s'étaient empreints ses traits gracieux, pâlis par les longues tortures morales des années écoulées.

— C'est bien, dit-elle enfin. Je sais ce qu'il me reste à accomplir.

Elle fit deux ou trois tours dans la petite pièce, regarda sa fille, l'embrassa avec une passion contenue, puis la remit dans son berceau et revint. à Richard, qui la suivait des yeux et ne l'interrogeait pas, comprenant la terrible responsabiUté qu'il avait assumée en allant ainsi réveiller le passé et raviver, sous la cendre de la résignation et de Thabitudc, la flamme de la passion et les ardeurs de la rivalité entre les deux sœurs.

Cette rivalité avait causé déjà tant de malheurs ! Allai t-ellj on produire de nouveaux, et de pires ?

— Monsieur Ricliard, dit Denise d'une voix dont le calme lui lit plus d'effet que tous les éclats de la douleur ou de la colère, ma résolution est prise. Tant qu'Honorine n'a frappé que mou cœur, malgré toutes mes tortures, je me suis tue, je me su's résignée, • i"ai subi, je n'ai point essayé de lui rendre le mal qu'elle m'avait Jait, car je croyais qu'il Taimait ! Aujourd'hui, c'est lui, c'est Bertrand qu'elle allaque. Elle n'avait pu l'arracher de mon cœur : ciiC j)ourrait ui'arracher du sien... Je ne veux pas que Bertrand me mépriSL- 1 Je serais lâche d'y consentir... Je serais lâche de luiaijan. donner Fiiomme que j'aime, qui m'ainiail, que j'ai cru infidèle'^'

qui cl;uL dupo et martyr comme moi. Non, non! cela ne sera pas. Elle ne sera pas sa femme... Il apprendra à la connaître, il saura ce quV-lle est, ce qu'elle vaut ! Ah ! la voleuse d'amour, je vais la démasquer, la briser, reprendre mon bien ! . . . ^

Richard, devant la tempête qu'il déchaînait, eut comme un frisson de terreur, comme un désir d'empêcher l'éclat terrible dont les premiers grondements venaient à lui. Il en touchait du doigt, maintenant, les conséquences probables et les impossibilités légales.

— Hélas! madame, répondit-il, n'oubliez pas qu'aujourd'hui vous êtes mariée...

— J'appartenais à Bertrand avant de porter le nom du marquis, et je n'ai jamais appartenu qu'à lui, répliqua fièrement Denise, De e(»t homme, je n'ai accepté que son nom, et je le lui ai payé. Nous sommes quittes! Quanta Bertrand, du moment qu'il vit, du moment qu'il ne m'a pas trahie, du moment que la ruse, le mensonge, la caluinnie nous ont seuls séparé.s, je lui appartiens toujours... rien ne peut nous délier. Je l'ai perdu une première fois par ma faute. Je l'aime!... je ne le perdrai pas une seconde fois, pouvant le disputer, l'éclairer.

— Mais, reprit Camille en hésitant, car ce soupçon venait de lui traverser l'esprit avec la rapidité do l'éclair, s'il ne vous aimait plus, aujourd'hui? S'il en était venu à aimer réellement Hcnorine ?

— Le croyez-vous? demanda Denise.

— Ce serait possible. Voilà deux ans qu'ils sont ensemble... et elle est diablement habile !

Denise devint d'une lividité affreuse.

— Eh bien, fit-elle d'une voix sourde, je no sais ce qui se passera, je ne sais ce qui arrivera; mais elle ne sera pas sa femme... Non! On m'a assez frappée, je,, frapper ai à mo4i tour. Malheur à elle!

— Ainsi, vous voulez quand' même...

— Je vous dis |ue tout mon cœur est retourné à lui, et que tout son cœur me reviendra! s'écria-t-elle sublime d'audace et de confiance... Et, d'ailk'urs, ajouta-t-elle tout bas, si jo no puis pîus m'appeler l'Amour, je m'appellerai la Justice !

Millo réflexions assiégeaient l'esprit de Richard, troublaient sa conscience.

La violence de Denise, l'énergique caractère qu'elle déployait tout à couj), le surprenaient à l'improviste et lui faisaient peur.

Il ne connaissait d'elle que l'enfant naïve et douce. • Mais Denise était devenue femme, la souffrance l'avait trempée. Dans ses veines, à elle aussi, circulait une goutte de ce sang corse qui remplissait celles de sa mère et de sa sœur, et il voyait bien qu'il ne serait pas le maitre de la diriger ou de la contenir à sa guise.

Si c'eût été à recommencer, il eût peut-être laissé les choses en leur état : Denise à sa résignation, Bertrand à son illusion, Honorine à son bonheur.

Le remède ne serait-il pas pire que le mal, alors que Denise était mariée et Bertrand consolé ? •

Il était trop tard !

— Quand doit-il épouser Honorine, lui demanda- t^-elle?

— Dans quelques semaines au plus tard. Les bans sont ou vont êîre publiés.

— Alors, il est encore temps, répliqua Denise. Nous partirons demain.

Il fallut céder. Denise serait partie sans lui, malgré lui.

Il avait mis le feu à la mine : elle éclatait! Il ferma les yeux, se demandant qui les éclats allaient définitivement atteindre, bles.ser, luer !

ou LE DUEL RECOMMENCE.

Nous avont laissé Honorine et Bertrand au moment ou ils aperçurent Denise debout devant eux, dans le petit salon de campa !^n..\ alors qu'ils se livraient à leurs projets d'avenir.

LE DROIT DU MARI "fv'

Pour tous deux la commotion fut terrible,

Honorine ressentit à la fois une terreur folle et une colère sau-

Quant à Bertrand, qui n'avait pas revu Denise depuis trois ans, depuis la fatale nuit où il l'avait crue morte, et qui faisait loyalement tous ses efforts pour arracher son image d'un cœur qu'Honorine commençait à remplir en entier, il lui passa comme un nuage devant les yeux. H se demanda s'il perdait la raison et ressentit, lai aussi, une sorte de terreur ou plutôt d'anéantissement douloureux et poignant de toutes ses facultés.

Il lui sembla que son cœur se déchirait, et il resta pour ainsi

dire foudroyé sur place, en proie à une agitation tumultueuse,

confuse, qui lui prouvait seulement (ju'il n'était point guéri de

, Denise, ainsi qu'il l'espérait, qu'il cherchait à se le faire accroire.

n y eut un silence de quelques secondes, si profond qu'on entendait le battement de ces trois cœurs mordus à la .fois par les passions les plus violentes que l'homme puisse éprouver, si formidable qu'il parut un siècle à cliacun des acteurs de cette scène, "' Honorine se voyait pour la première fois prise au dépourvu, dépouillée do son admirable sang-froid,

Bertrand, oppressé, ne trouvait ni une idée, ni une parole, et, dans ses oreilles, emplies d'un bruissement sourd, entendait un nom : Denise I Denise! dont l'écho ébranlait tout son être, bien n]ut; SCS lèvres eussent été incapables de le prononcer.

Ce fut elle qui prit la parole la première.

— Bertrand, lui dit-elle de sa voix musicale sous laquelle lo cœur de son amant bondit et résonna, il paraît quR tu m'accuses, que tu me méprises! Tu es, la victime, depuis trois ans, d'un horrible mensonge et d'une infâme calomnie. On t'a trompé sur moi, de même qu'on m'avait trompée sur toi. Avant de me condamner, veux-tu m'entendra? Avant d'accomplir un acte irréparable, te sens-tu le courage d'écouter ia vérité, toute la vérité ?

— Denise ! balbutia Bertrand en faisant un pas vers elle.

Mais Honorine le retenait, cramponnée à lui comme à sa proie.

Elle comprit, qu'elle était perdue si Denise parlait, qu'il fallait rter un coup désespéré.

Elle retrouva la voix, qui sortit stridente de sa gorge serrée et desséchée.

— Bertrand n'a rien à entendre, n'a rien à apprendre de la marquise Du Lys! s'écria-t-elle en précipitant son débit. C'est moi qui vais lui dire pourquoi tu es ici. Ton mari t'a ruinée, et t'a quittée! Le nieras-tu? Non, n'est-ce pas? Tu as peur de la pauvreté !... Tu en as toujours eu peur... Celui qui peut t'ouvrir le grand monde aujourd'hui, c'est Bertrand, comme c'était hier le marquis, et tu viens à lui, comme tu étais allée à l'autre!... Il est aussi le gentilhomme par soii génie, tandis que l'autre est déshonoré par des sottises et des vices... Mais Bertrand te ponnait à présent... Mais il te dira qu'il fallait venir à lui, il y a trois ans, avant ton mariage,... alors qu'il se mourait de ton faux suicide et de ta mort pour rire... et non le jour où la misère et l'abandon de Thomme que tu lui as préféré te font regretter tes faux calculs d'ambition, de Ananité et de gloriole...! Eh bien, moi, lorsqu'il se mourait de ta trahison et de tes niaiseries d'enfant gâtée, moi, je l'ai recueilli, sauvé, guéri, consolé!... Je lui ai rendu son talent, son génie, sa gloire, sa fortune, qui se noyaient dans les larmes, plus sérieusement que tu ne t'étais noyée dans cet étang au bord duquel veillait le marquis Du Lys, pour te tendre la main, te cacher on ne sait où, pendant deux jours, et te mener ensuite à la mairie!... Que Bertrand compare ce qu'il était avec toi, et ce qu'il est avec moi !... Qu'il compare ma conduite et la tienne, qu'il pèse mon dévouement et ton oubli!... Moi, j'ai quitté mon mari, ma position dans la monde. J'ai bravé ses lois, ses préjugés, ses jugements... Je me suis déshonorée ouvertement pour lui, me fiant à lui, n'ayant plus ni toit, ni pain, s'il m'avait repoussée ou abandonnée ! Voilà ce que j'ai Osé, parce que je le connaissais, parce que je l'aimais, comme il faut l'aimer, en l'admirant, en l'estimant, sans songer à soi! Toi, tu l'as accusé d'une trahison imaginaire, et tu t'es jetée dans les bras d'un autre, viveur usé et cynique, sans cœur, sans ame, mais qui avait un blason! Toi, tu as pu l'oublier, en épouser un autre, vivre avec cet autre pendant des années, sans t'inquiéter de lui... Tu as délaissé Bertrand obscur et désespéré. Le voilà grand, illustre!... C'est ce qui te ramène, et c'est co qui to condamne! Va-t'en, malheureuse! va t'en! Ta

n'as rjca à lui dire. Ta conduite et la mienne parlent pour nous deux.

Honorine s'avança vers sa sœur, le bras tendu, le regard étincelant cl terrible, lui montrant la porte.

Elle sentait qu'il fallait agir vite, et, n'ayant point le temps de combiner quelque stratégie savante, se sauver à force d'audace et d'impudence.

Mais elle dut s'arrêter de^^int le regard de Danise.

Qui n'a pas vu se croiser le regard do deux femmes qui se haïssent, ne saura jamais ce qu'il. peut y avoir de flamme et de venin dans un regard humain.

— Assassin! répliqua Denise, et sa voix éclata terriGante. Assassin, oses-tu bien me regarder en face !

Elle fit un pas en avant, Honorine recula.

Bertrand regardait ces deux femmes, enracinées si profondément toutes deux dans son cœur, liées à lui par des liens si rr^ultiples et si forts, la sueur au front, la tête perdue. ^

— Bertrand! dit-elle, me laisseras-tvi chasser de chez toi par cette femme, sans m"entendr^.^?

— Restez ! fit Bertrand sans savoir même qu'il parlait. Denise continua :

— Ne vois-tu pas à sa violence, à sa fureur, à sa hûte de m'cloigner, qu'elle a peur, qu'elle se sent devant sa victime et de-, ant son juge? Si je suis colle qu'elle dit, la misérable qu'elle te dépejnt, que craint-elle? Regarde-la donc, et regarde-moi. Cher "be sur quel front se trouve la pâleur du crime.

Honorine ]:>aissa involontairement la tête, mais elle la releva aussitôt, superbe d'impudence.

— Elle u parlé, poursuivit Denise;- j'ai droit de parler à mon tour.

— Non, non! hurla Honorine. Ne l'écoute pas. Elle ne peut que mentir...

— Tu vois bien qu'.elle tremble ! Est-ce qiic je tremble, moi ? Tu vois bien qu'elle n'ose m'écouter ! Est-ce que je l'ai interrompue, moi?

— Honorine, dit enfin Bertrand d'une voix entrecoupée, je dois l'entendre.

— Bertrand, tu le regretteras! Ne crois-tu plus en moi?

— Tais-toi! fit-il avec résolution.

Honorine tordait ses mains et s'enfonçait les ongles dans les

chairs.

Insister davantage était inutile et aussi dangereux, désormais, que de laisser parler Denise.

Elle sentait déjà que sa violence et sa volonté de couper la parole à Denise, n'ayant pas réussi du premier coup, lui nuisaient dans l'esprit du peintre.

Elle n'aurait pu emporter la ]5osition ainsi que par une surprise, si Denise avait été moins ferme et moins résolue.

Le désespoir, désespoir profond, déchirant, l'envahit brusque-

Cependant elle ne renonçait pas à la lutte.

— ^ Bertrand, reprit Denise, sais-tu pourquoi j'ai voulu mourir? C'est parce que j'ai cru que tu étais l'amant de ma sœur !

— 11 le sait, oui, il le sait. Mais c'était faux, c'était un prétexte.

— Or, sais-tu pourquoi je l'ai cru? C'est que, ce soir-là, au bal, je reçus un billet, signé de toi, me donnant rendez-vous dans ta chambre.

— Je n'ai jamais écrit ce billet, dit Bertrand.

~ C'est cela, interrompit Honorine. Tu vois bien qu'elle ment.

— Non, c'est Honorine qui l'avait écrit et glissé dans mon bouquet, car elle sait admirablement imiter ton écriture.

Bertrand regarda Honorine, Honorine frémit.

Il se rappelait que c'était, en effet, en imitant son écriture, qu'elle s'était fait livrer, à Paris, son chevalet, ses pinceaux, ses palettes, ses toiles, tous les instruments de son travail de peintre.

— J'accourus à ce rendez-vous... Je n'avais plus rien à te refuser!... Je montai à ta chambre, à ton. ancienne chambre, car tu avais déménagé depuis quelques heures, et je l'ignorais. Cette femme le savait, (tétait elle qui avait donne les ordres. Qu'elle le nie ! Il y a des preuves et des témoins.

Honorine si> taisait, mordant ses lèvres jusqu'au sang. Bertrand écoutait, et l'on voyait la trace de ses émotions grandir sur son visu^-e bouleversé

Bertrand n'eut que le temps de se jeter au devant d'elle.

— Là, chez toi, je trouvai, sais-tu qui?

— C'est fauxl balbutia Honorine.

— Tu me démens trop tùt ! répliqua Denise avec une ironie sanglante. Je lie t'ai pas encore nommée.

Elle reprit :

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yïo

• — Là, je trouvai Honorine... presque nue, qui me déclara qu'elle était ta maîtresse depuis longtemps, que yous yous entendiez ensemble, que tu n'aimais qu'elle, que si tu continuais à me parler d'amour, c'était pour endormir ma jalousie, me rassurer...

— C'est faux!...

■ — C'est faux? répéta Denise. Tu oses dire que c'est faux? Tu oses nier que tu m'as rendue folle par la scène la plus abominable, m'avouant toutes tes haines farouches contre moi, les étalant sous mes yeux, déshonorant jusqu'à notre mère à toutes deux dans ta rage impie, me soufflant l'idée du suicide! Tu oses nier qu'alors que, la tête perdue, je me dirigeais vers le kiosque, tu m'as suivie pour t'assurer de ma résolution, assister à ma mort, y aider au besoin, si je faiblissais ! Mais Bertrand, mais son ami Camille Richard ont vu ton ombre à travers les arbres, et t'ont poursuivie.

A chaque parole, Denise s'avançait sur sa sœur, et son accent était si formidable, portait tellement la conviction et la certitude avec soi, son visage exprimait une telle sincérité d'indignation, une telle loyauté écrasante, qu'Honorine, domptée, baissa ses paupières, balbutia, puis resta un moment silencieuse et comme vaincue.

Bertrand, qui ne la quittait pas des yeux, devint d'une pâleur mortelle. #

— Honorine, est-ce vrai ? lui dit-il.

— Non, non. C'est faux ! Elle ment !

Honorine parlait avec effort, ses dents claquaient à se briser.

— Je mens ! Ah! je mens! Oui, il y en a une de nous deux qui ment : C'est celle qui a menti hier, qui ment toujours, dont la vie entière n'est qu'un long mensonge. Qui donc a menti jusqu'à présent? Qui donc a dit à M. Bissy que Bertrand avait voulu te prendre de force ? Qui donc lui a dit que tu haïssais Bertrand ? Qui donc a envoyé ton fiancé à Paris pour briser la carrière de Bertrand, au moment où il allait pouvoir demander ma main, et l'obtenir, étant assuré d'un avenir brillant, sorti de la pauvreté et de l'obscurité ? Qui ? qui donc ?

Devant cette révélation, à laquelle elle était si loin de s'attendre, Honorine perdit ce qui lui restait de présence d'esprit. On pouvait

entendre le battement de ses artères. On voyait ses veines se gonfler et la serrer à la gorge comme autant de serpents.

— Qui a dit cela ? fit-elle machinalement.

— M, Bissy lui-même !

Elle eut une lueur d'espoii.

— Il est mort! rcpondit-elle.

— Mais avant sa mort, il Fa raconté à Camille Richard. Faut-il l'appeler en témoignage? Bertrand doit se souvenir de son désespoir, à cette époque, et du mien. Cela se passait au moment de ton mariage et c'en était le prix !

Bertrand commençait à voir l'horrible réalité. Elle lui faisait peur ! Il aurait voulu lutter encore, la repousser...

Mille petits faits, oubliés ou incompris, se retraçaient maintenant à son esprit et devenaient autant de preuves accablantes.

La contenance d'Honorine et celle de Denise achevaient de l'éclairer.

Tout son vieil amour, mal étouffé, reprenait la parole, mal éteint, se rallumait et le brûlait ! La voix de Denise éveillait en lui toutes les symphonies de la jeunesse et de la première passion.

— Est-ce vrai, Honorine? fit-il. Oh! malheureuse!

— Non ! non ! répétait celle-ci d'une voix presque inarticulée.

— Ne nie pas, reprit Denise en l'écrasant d'un geste d'une énergie inouïe. Ne nie pas ! J'ai des témoins, je le répète. Un mot de moi, et tu les verras, et tu les entendras !

Honorine jeta un regard sur Bertrand.

Elle vit l'expression de son visage, la lutte qui le secouait, les divers sentiments de surprise, de bonheur, d'angoisse qui l'agitaient. Elle y lut le retour de son ancien amour, toujours vivant pour Denise ; il se retrouvait, cet amour, se relevait, grandissait à chaque parole.

A cette vue, à cette perception, elle eut un moment de démence véritable. Comme le fauve acculé, qui fait tète une dernière fois avant de mourir, moins pour combattre ses ennemis que pour suc*

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comber couvert do leur sang et vengé d'avance, elle bondit sur Denise, les bras en avant, prête à la saisir dans ses mains, à la déchirer de ses ongles, à étouffer ses paroles et ses révélations dans un râle d'agonie.

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