LA VICTOIRE DE DENISE
Le geste d'Honorine était si clair, l'expression de sa figure si farouchement résolue, que Denise poussa un cri de terreur en s'acculant à la muraille.
Bertrand n'eut que le temps de se jeter au-devant d'elle et reçut le choc d'Honorine, qui, à sa vue, s'arrêta haletante, échevelée.
— Honorine ! lui dit-il seulement avec un jiccent d'horreur douloureuse et de surprise indignée.
Eperdue, comprenant sa faute, retrouvant une partie de son sang-froid, elle recyla lentement à son tour.
Nier plus longtemps était impossible.
Cet emportement sauvage de haine était plus qu'un aveu du passé : c'en était la démonstration vivante, irréfutable.
Le désespoir contracta ses traits.
— H va me mépriser ! pensa-t-elle. Oh! non, jamais ! Sa haine, s'il le faut, mais pas son mépris!... Je suis vaincue... Je ne tomberai pas sous ses yeux dans la boue du mensonge et de l'hypocrisie!...
Sa résolution définitive était prise. Elle ne luttait plus contre la fatalité. Elle se redressa.
Sa voix était sourde et brève, mais ferme, quand elle reprit la parole.
— C'est bien, dit-elle, je ne continuerai pas plus longtemps cette lutte avilissante, et qui n'est pas à ma taille.
Elle se tourna vers Bertrand, et ne s'adressa plus qu'à lui.
Oui, j'ai fait ce que dit Denise... tout ce qu'elle dit... et bien
d'autres choses encore qu'elle ne sait pas... qu'on ne saura pas !... Oui, j'ai été criminelle, atroce, implacable !...
Son visage s'éclaira tout à coup des lueurs terrifiantes d'une audace provocatrice et d'une fierté cynique, mais qui avait sa grandeur. Elle redevenait belle, d'une beauté nouvelle et vraie, d'une beauté menaçante où la laideur des actes disparaissait sous le rayonnement de la passion sincère et l'explosion d'une énergie exceptionnelle.
— J'ai fait tout cela! répéta-t-elle. J'ai fait pire... et je n'en rougis pas, car tout cela, je l'ai fait pour toi, Bertrand, parce que je t'aimais... pour te conquérir!
Bertrand frémissait.
La voix de cette femme extraordinaire s'adoucit, devint mélodique et caressante.
— Je t'aimai la première fois que je te vis dans la chapelle obscure du couvent où l'on m'avait exilée, alors que tu ignorais encore mon existence. — Je t'aimai, quand je te revis chez mes parents! Je t'aimai, malgré ton amour pour Denise, et je jurai que tu serais à moi ! Pour t'avoir, pour faire que tu m'aimasses, rien ne m'a coûté, non, rien!
Elle s'arrêta presque souriante. La flamme qui brûlait dans ses prunelles semblait témoigner de l'incendie intérieure dont elle était la première victime, et cependant il y avait encore bien de la tendresse mêlée à l'amertume de son étrange sourire.
— Eh bien, continua-t-elle, oseras-tu me maudire, me condamner, me chasser? Si j'ai été infâme, si j'ai été vile, si j'ai été perfide et féroce, c'est pour toi, pour toi seul !
Elle étendit sa main glacée, mais qui ne tremblait plus, vers Denise.
— Elle, qu'a-t-elle fait? Au premier choc, elle s'est' brisée. A la première accusation, elle t'a cru coupable, et, pensant que tu ne l'aimais plus, la sotte, elle a pu vivre, ensuite, sans toi!
— '• J'étais mère ! répondit Denise.
— Moi, sachant que tu ne m'aimais point, que tu ne m'avais jamais aimée, ignorant que tu m'aimerais jamais, je t'adorais et
je ne vivais que pour toi, trouvant tous les sacrifices doux, tous les crimes légers qui me rapprochaient de toi. Puis, lorsque tu fus là, seul, près de moi, je t'ai rendu heureux... si heureux que tu allais l'oublier, que tu l'oubliais... qu'elle était oubliée. Une suprême expression de triomphe passa sur ses lèvres.
— Qu'elle te reprenne, à présent, si tu es ingrat ! Ce qu'elle ne me reprendra pas, ce sont les deux années de bonheur que je t'ai données, et le réveil de ton génie que tu me dois !
Elle se tut.
Elle semblait grandie, elle rappelait le Satan de Milton, dans sa beauté sinistre, souriant du sourire de l'éternelle révolte et de l'éternelle menace, foudroyé, mais invaincu !
— Moi, dit Denise, j'étais une enfant qui n'avait jamais souffert, et je t'aimais aussi de toutes les forces de mon âme. Ta vie était la mienne, ou plutôt je ne vivais plus qu'en toi et par toi. Le jour où j'ai cru que tu me trahissais, j'ai voulu mourir... Une fatalité que j'ai maudite m'a sauvée... Je la bénis, aujourd'hui que grâce à elle je puis te dire : Bertrand, je t'aime comme au premier jour. Je t'ai toujours aimé, même alors que je te croyais infidèle et parjure... Je porte, il est vrai, le nom d'un autre, mais la Dcni^se que tu vois devant toi est la Denise que tu as prise une fois, et qui t'est restée fière et pure, telle, que tu l'avais laissée.
— Avec un enfant ! ricana Honorine.
— Le sien ! répliqua Denise.
— Assez de paroles ! reprit Honorine, la cause est entendtie. Alors, s 'adressant à Bertrand :
— Entre elle et moi, choisis !
— Choisis ! répéta Denise.
Bertrand avait tout écouté, les yeux baissés, souffrant toutes les douleurs, en proie à toutes les hésitations, combattu, déchiré, pantelant sous la voix de ces deux femmes.
n frémit de tout le corps à cette sommation suprême, regarda Honorine qui, en effet, l'avait rendu heureux pendant deux ans, et n'était devenue criminelle que pour lui ; regarda Denise, <jui avait toujours été son unique amour, son amour vrai, qu'il rekouvait après l'avoir cru perdue à jamais.
— Ah ! c'est trop hésiter ! s'écria Denise avec un accent de
fierté douloureuse. Je ne suis pas venue ici en mendiante d'amour ou de pitié... Adieu, Bertrand, et, cette fois, pour toujours !
Elle se dirigea vers la porte, en chancelant.
Honorine rayonnait.
— Denise ! Denise ! s'écria tout à coup Bertrand d'une voix déchirante, et, tombant à genoux, il tendit les bras vers elle.
Elle se retourna, poussa un cri et se retrouva dans ses bras A cet appel, à ce cri, Honorine avait ployé sur ses jarrets. Elle se releva.
— C'est donc à moi de partir ! dit-elle d'une voix basse et saccadée. C'est bien!
Elle fit deux pas, s'arrêta, les regarda tous deux, et tous deux baissèrent la tête sous l'éclair de ses yeux d'acier.
— Nous nous retrouverons, madame la marquise du Lys ! murmura-t-elle. Quant à toi, Bertrand, tu pleureras, un jour, ton ingratitude et ta faiblesse avec des larmes de sang !
Elle s'élança hors du salon et disparut dans la nuit.
xxn
LA LUINA DI PAZZALLO.
Denise et Bertrand, du moment où ils s'étaient rejoints, ne pouvaient plus rester à Paris. *
D'abord les menaces d'Honorine et ce qu'ils la savaient capable de faire leur imposaient la loi de fuir au plus vite, de chercher quelque endroit retiré, inconnu d'elle, où sa vengeance ne pût les atteindre, car ils ne doutaient ni l'un ni l'autre qu'elle ne tenterait de nouveau de les frapper, de les séparer, et ils connaissaient, par expérience, jusqu'à quelles extrémités allaient sa haine et sa passion, combien elle était redoutable et dangereuse, combien il
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était difficile d'éviter des pièges qu'elle tendait avec une habileté qui n'avait d'égale que sa patience.
D'autre part, leur situation éminemment fausse et illégale leur eût rendu, désormais, le séjour de Paris aussi pénible qu'il était peu sûr pour eux.
Denise y était trop connue. Elle ne pouvait espérer d'y vivre tranquille et oubliée, enfermée dans son amour, à l'abri des regards et des commentaires.
Son titre de marquise, son union avec Du Lys, le bruit qu'on avait fait autour de son nom et de la dernière ruine du gentilhomme viveur, tout la désignait à l'attention publique, tandis que sa sœur avait pu bénéficier de l'obscurité du nom de M. Bissy, dans cette grande ville que, d'ailleurs, elle n'avait jamais habitée auparavant.
Puis Honorine était veuve.
A ses amours avec Bertrand, il y avait une solution légale, régulière.
Denise et Bertrand, en se retrouvant, avaient retrouvé toute leur passion, cette passion les avait jetés dans les bras l'un de l'autre, sans hésitation, sans réflexion.
Ils s'aimaient comme on respire.
Mais le premier élan passé, la première ivresse épuisée, ils s'étaient réveillés, ils avaient compris la grandeur et la force invincible des obstacles qui s'opposaient à leur bonheur.
Ce n'étaient point des scrupules de conscience qui les troublaient.
La ruse et le mensonge les avaient séparés malgré leur volonté !
Bertrand était libre, en fait.
Denise l'était moralement.
Bien qu'elle portât le nom de Du Lys, elle n'avait jamais été sa femme à proprement parler, et la conduite de son mari, l'abandonnant brutalement pour courir à la suite d'une maîtresse, après l'avoir ruinée, l'affranchissait amplement à ses yeux de t^ate espèce de devoir envers le marquis.
Mais le monde était là, et la loi la condamnait. OfTiciellement, elle ne s'appartenait plus. Ce qui suffisait à l'aoquitter au tribunal de son coeur, ne comptait pas au tribunal de la société.
Elle se trouva en lace de l'inconnu, qui la repoussa.
D'ailleurs, il fallait prévoir aussi le jour où le marquis, apprenant ce qui se passait, voudrait, pour une cause quelconque, s'y opposer, réclamer les privilèges de l'autorité maritale, se venger peut-être des dédains de sa femme en brisant sa nouvelle existence, en lui imposant de réintégrer le domicile conjugal, ou en la pour- 48"'« Liv. 48
suivant pour adultère devant les tribunaux et en jetant la l)Oue d'un scandale public et d'une flétrissure légale sur tout ce bonheur et toute cette passion.
Enfin, il y avait l'enfant, la fille de Bertrand, et ce dernier, en reconnaissant sur ce visage les traits qui contresignaient sa paternité, avait compris qu'il ne pouvait, qu'il ne pouvait plus s'en séparer.
En peu de jours, tout fut prêt pour leur départ. Ils usèrent de mille ruses pour faire perdre leurs traces, et, après avoir paru se diriger vers le Nord, vinrent se fixer, sous un faux nom, dans le Tessin, aux portes de Lugano, sur les bords du lac charmant et pittoresque qui unit la Suisse à T Italie, et s'étend entre le lac de Côme et le lac Majeur, à travers l'un des pays les moins connus et les plus ravissants de cette partie de l'Europe.
Sachant très-bien l'italien l'un et l'autre, ils se firent passer pour une famille de Rome qui venait chercher, dans l'air vif des montagnes, le rétablissement de la santé de leur unique enfant menacée par la maTarid.
La petite Denise, d'apparence délicate, comme sa mère, et qui avait subi le contre-coup de toutes les émotions dont sa naissance .fut précédée et accompagnée, justifiait surabondamment ce récit par son aspect frêle et la susce^îtibilité nerveuse de sa constitution.
M. d, M"" CcLvini s'installèrent à quelque distance de la ville, à mi-côte des flancs boisés du San Salvatore, dans une maison isolée qu'on appelait la Luina, di Pazzallo, perdue au milieu de la verdure, ayant pour horizon les hautes montagnes dont le cercle imposant entoure Lugano couché au bord de son lac qui s'étend, avec mille circuits capricieux, entre des murailles de rochers ou des penses couvertes do vignes, d'oliviers et de châtaigniers, comme un de ces vastes fleuves de l'Amérique auprès de'^cjuels nos fleuves d'Europe ressemblent à de maigres ruisseaux.
I) rrière eux se dressait la cime du San Salvatore, à neuf cents mèlres d'altitude.
En face, ils voyaient, au premier plan, les hauteurs touffues do Montagnola, et, au-delà, une succession de monts dentelés, éta«
gés les uns sur les autres, jusqu'aux brumes de l'horizon le plus lointain.
A leur droite, ils apercevaient, au fond d'une vallée profonde, en forme de conque, le lac, le quai, la ville, puis le Bré, Castagnola, les pics lombards qui dominent Porlezza, et, plus loin, découpant sa double bosse sur lo ciel bleu, le mont Camoghè.
Là, ils étaient bien sûrs de la solitude !
Les Italiens ne s'égarent point dans la campagne, et ne quittent les cités sombres et humides où ils se plaisent, que pour s'installer dans quelque villa dont ils ne franchissent pas plus les limites qu'ils ne sortent de leur rue quand ils habitent la ville.
Il s'écoulait des mois entiers sans que les ermites aperçussent un promeneur, à moins que ce ne lut quelque Anglais ou Russe, qui faisait l'ascension de la montagne pour jouir d'un panorama dont la beauté attirerait la foule en tout autre pays.
C'est là qu'ils vécurent pendant une année et demie, presque rassurés. Camille Richard étant la seule personne qui connût leur retraite.
Étaient-ils heureux ?
Oui et non.
Ils s'adoraient, ils s'enivraient de se le prouver en liberté pour la première fois, après tant de tra^rerses et de luttes, de désespoirs aigus et de sombres résignations ; mais leur bonheur si calme et si complet, en apparence, se mélangeait de bien des inquiétudes, de bien des craintes, de bien des retours vers le passé.
Denise surtout, quand elle était seule, songeait parfois avec terreur et jalousie aux années brillantes que Bertrand avait dues à Honorine, et se reprochait, parfois, l'existence si différente que son amour imposait à l'homme bien-aimé.
Cette existence, en somme, c'était une existence de proscrit. Pour elle, il avait renoncé à Paris, à la vie ouverte et glorieuse, aux mille satisfactions d'amour-propre que les succès et la dictature du génie apportent a l'artiste, à cette activité fébrile du travail triomphant, à ces récoltes d'admiration publique, à cette joie de se sentir quelqu'un, de compter parmi les premiers, dans cette ville qui, depuis si longtemps, est la capitale intellectuelle et artistique de l'Europe, et corn ne le cerveau du monde civilisé.
Etre grand et célèbre à Paris, c'est être deux fois grand et deux fois célèbre !
Avec Honorine, il goûtait tout cela.
Et, pour vivre avec Denise, pour jouir en paix, sans honte et sans menace, de ce noble amour, il avait dû s'exiler, fuir le monde, ses ivresses, la vie ardente, venir s'enterrer sur une montagne solitaire, en pays étranger, loin de ses amis, loin de tout ce qui excite, éperonne le talent, loin de tout ce qui constitue l'atmosphère de l'artiste.
Son talent, pourtant, il l'avait conservé, il continuait de travailler.
Il faisait à présent du paysage et se disait ravi jusqu'à l'enthousiasme de la beauté de la nature autour de lui, nature si nouvelle pour un Parisien.
11 avait aussi fait le portrait de la petite Denise, de sa fille chérie, et ce portrait était admirable.
Mais il n'y avait plus que Denise pour le lui dire, et le murmure flatteur de la foule manquait.
Bertrand, certes, n'avait pas l'air de souffrir de toutes ces privations. Au contraire, il en semblait heureux. Son cœur, plein de l'image de Denise, paraissait ne plus aspirer à rien d'autre, et, néanmoins, Denise souffrait, elle, en songeant que la part apportée par elle était moins belle que celle que lui avait apportée Honorine. Elle se demandait, avec une angoisse profonde, si un jour Bertrand ne les comparerait pas, ces deux parts, si un jour il ne se rappelerait pas les jours brillants passés avec Honorine.
Qu'il restât silencieux, qu'il eût l'air pensif pour quelques minutes, et aussitôt elle se disait :
— Est-ce Paris qu'il regrette?
Cependant le nom d'Honorine n'avait plus jamais été prononcé entre eux, et, si Denise avait pu lire dans le cœur de Bertrand, elle y aurait vu qu'elle le remplissait bien tout entier, qu'il comprenait les sacrifices qu'il lui faisait et qu'il n'en était encore qu'heureux et fier.
Ce qui faisait le tourment de Denise, c'était donc l'excès de son amour, l'extrême délicatesse de ses sensations, et ce sentiment
indéfinissable de jalousie qu'Honorine avait s û laisser chez sa sœur, en partant, comme un dernier trait empoisonné.
Cependant, la plupart du temps, Denise jouissait, avec une ardeur profonde, de son existence auprès de Bertrand, et ce n'était pas pour elle que, jamais, elle regrettait les joies et les succès du monde.
Être à Bertrand, l'avoir là, près d'elle, toujours, et personne entre eux. C'était soh rêve, rêve si beau et si grand que, parfois, la réalisation lui en paraissait ip,vraisemblablej qu'elle lui disait, au milieu de leurs caresses :
— Parle-moi ! dis-moi que c'est bien vrai que tu es toi, que je suis moi, et que nous voilà tous les deux ensemble!
Elle ne pouvait s'accoutumer à cette ivresse, à croire qu'elle durerait surtout !
Chaque fois que Bertrand sortait seul, la vie se suspendait en elle, elle avait peur.
— Le reverrai-je ? se demandait-elle.
Quand elle l'apercevait au tournant du sentier qui s'enroulait à à la montagne, en se repliant cent fois sur lui-même, quand elle le voyait, s'avancer sur l'herbe grasse et verte, entre une double rangée de mûriers, dans l'allée qui conduisait à leur porte, son cœur se serrait avec une telle violence de joie, que cela était douloureux.
Elle courait à lui, l'enveloppait de ses bras à l'étoufTer, était aussi émue que la première fois qu'elle l'avait revu, après trois ans de séparation et de désespoir.
La petite Denise accourait aussi, tendant ses petilp bras maigres et dorés par le soleil du Midi, à celui que, maintenant, elle appelait : Papa !
Bertrand prenait sa fille , l'enlevait de terre, la couvrait de baisers en même temps que Denise, et leurs lèvres se rencontraient sur les joues fraîches de l'enfant.
— Pourvu que cela ne finisse pas ! pensaient-ils en même temps tous les deux.
Leurs baisers avaient toujours ce quelque chose de violent et de fiévreux des joies furtives des amours condamnées et dont le lendemain n'est pas assuré.
Sortaient-ils ensemble, allaient-ils se perdre clans les forêts de châtaisrniers, dans les vallons creusés aux flancs des montagnes, près de quelque source glacée et babillarde, ils interrogeaient instinctivement tous les buissons...
Un ennemi s'y cachait peut-être, qui allait leur ravir tout ce qui faisait leur vie.
Au moindre bruit, ils tressaillaient.
Si, 'de loin, ils apercevaient la silhouette d'un promeneur, — homme ou femme, — ils s^ài'rètaient, le cœur oppressé, cherchaient à se cacher à ses regards, pensant :
— Est-ce Honorine? Est-ce Du Lys ?
Ils ne respiraient plus librement qu'après avoir reconnu un paysan, ou un étranger qu'ils n'avaient jamais vu, qui devait ne les avoir jamais vus.
> On aurait dit des criminels fuyant la justice humaine.
Le bonheur, en dehors de la loi, malgré la société, n'est-il pas, en effet, presque toujours, le pire des crimes, et celui qu'on expie le plus durement ?
Cependant, au bout de dix-huit mois, ils commençaient à s'aguerrir.
Le calme se faisait peu à peu dans leurs cœurs, puis tous deux se disaient à part soi :
— A quoi bon craindre? On ne peut nous arracher l'un à l'autre. Si nous ne pouvions vivre ensemble, nous pourrions toujours mourir ensemble.. Ce qui est horrible, affreux, c'est la séparation, non la mort. D'ailleurs, que peut-on contre nous?
— Le marquis ne tient pas à moi depuis que je suis pauvre, depuis qu'il m'a ruinée. Que lui serais-je à présent? Une charge et une gêne ! pensait Denise.
— S'il revenait, pensait Bertrand de son côté, je suis assez riche maintenant pour lui offrir la seule chose à laquelle il tienne : de l'argent ! Il accepterait, tel que je le connais, heureux de pouvoir jouer encore et courir les drolesses.
— Mais Honorine ? ajoutaient-ils tous les deux.
— Eh bien, que peut-elle ? Contre nos cœurs, rien, désormais ! Et matériellement encore moins. Elle ignore où nous sommes, et l'ignorera toujours.
Du reste, ils savaient qu'elle était à Paris. Camille Richard le leur écrivait. Elle y vivait, paisible et retirée, de quelques mille francs de rente dont elle avait hérité à la mort de son mari.
Elle avait disparu pendant six mois, puis elle était revenue, et Richard, qui Tépiait avec soin, assurait qu'elle n'avait plus quitté Paris, qu'elle s'y était installée en femme décidée à n'en plus bouger.
Donc elle n'était pas à leur poursuite; elle ignorait leur retraite.
Quant au marquis, il était toujours en Italie, àNaples, et n'avait pas quitté Nina Durandal.
Richard n'avait non plus surpris aucune trace de rapports entre Honorine et Du Lys.
« Décidément, je crois que vous pouvez dormir sur vos deux « oreilles. Le baromètre est au beau fixe, » écrivait-il dans sa dernière lettre.
Un peu rassuré et plus complètement qu'il ne l'avait été encore, Bertrand résolut enfin d'aller passer vingt-quatre heures à Milan, petit voyage indispensable qu'il reculait depuis longtemps.
Emmener Denise et sa fille, il n'y fallait pas songer : Milan est une grande ville où il passe beaucoup de monde. On risque d'y être rencontré, reconnu.
Seul, il avait plus de chances d'échapper aux rencontres et de rester inaperçu.
Il devait arriver à midi et repartir le soir même.
Cependant, le cœur des deux amants se serra comme pour une séparation éternelle, et Denise ne put retenir ses larmes.
Bertrand aussi pleurait.
— Demain, à midi, je serai de retour, dit-il en s'arrachant de ses bras. Ne sors pas, reste à la maison, ne te montre pas.
— Adieu, murmara Denise, va et reviens vite. Jai peur loin de toi !
Le lendemain, vers les dix heures du matin, un coup de sonnette formidable ébranla toute la maison. Denise tressaillit et se leva en s'écriant ;
— C'est Bertrand !
Mais elle regarda la pendule :
— Non, se dit-elle, c'est impossible... Il ne peut arriver avant midi. D'ailleurs, ce n'est pas sa manière de sonner.
La porte du petit salon, où elle se tenait avec son enfant, s'ouvrit, et la domestique italienne qu'ils avaient prise à leur service, entra.
— Qu'y a-t-il ? demanda Denise.
— C'est un monsieur qui désire vous parler.
— Un monsieur? répéta la jeune femme. Je ne puis recevoir... Je ne connais personne. Vous savez bien que je ne reçois pas d'étrangers... surtout quand je suis seule.
■ — C'est ce que j'ai répondu. Mais on a insisté.
— Dites à ce visiteur de laisser son nom et de revenir plus tard, ce soir, reprit Denise qu'un rien inquiétait, et à qui cette visite, la première depuis leur installation à la Luina di Pazzallo, paraissait menaçante, sans qu'elle sût pourquoi.
Au moment où la domestique se retournait pour faire la commission de sa maîtresse, elle se trouva en face de l'inconnu, qui la repoussa et apparut sur le pas de la porte.
'Denise, en l'apercevant, resta muette de surprise et de terreur.
— Madame, fit Du Lys, de son air froid et narquois habituel,
veuillez priei- cette charmante enfant, — il désignait la petite
(îràco ! monsieur le marquis, grà. t^!
bonne, en effet, assez jolie, — de nous laisser seuls quelques instants. Nous avons à causer.
— Sortez ! balbutia Denise d'une voix étouffée.
La domestique se retira.
Du Lys referma la porte, et le marquis et Denise se trouvèrent en tête à tète.