Liv
— Ma présence ne semble pas vous causer une joie folle, ricana le marquis.
Il regardait autour cle lui d'un air où l'impudence, désormais, l'emportait décidément sur ce vernis de bon ton qui avait longtemps fait sa fortune et sauvé les apparences.
Depuis deux ans que Denise ne l'avait vu, le marquis avait terriblement changé, et pas à son avantage, nous devons le reconnaître.
La décadence était commencée. Il avait vieilli, il s'était flétri, le gentilhomme tendait à s'effacer, à disparaître, sous la poussée du viveur émérite et du chevalier d'industrie qui avaient toujours été en lui.
On sentait un homme qui s'abandonne, qui se dégrade.
Le vice, en vieillissant, finissait chez lui par tout envahir et enlaidir même la s-urface.
Son impertinence de grand seigneur se transformait en impudence de bas étage, et la flétrissure du cœur et de l'esprit s'é|,endait à présent aux traits du visage et à la pose du corps.
Denise comprit qu'il fallait s'armer de tout son courage et de tout son sang-froid.
Ce retour, elle l'avait souvent prévu, tout en en éloignant l'idée.
Plus elle aurait l'air effrayé, troublé, plus il aurait barre sur elle.
Elle s'apprêta donc à défendre son bonheur, à repousser l'attaque, quelle qu'elle fût, avec autant de fermeté et de présence d'esprit qu'elle pouvait en avoir.
— En effet, monsieur, répondit-elle, vi)tre présence a lieu de m'étonner, et je me demande pourquoi vous venez chez moi.
— Chez nous! ma chère amie. Chez nous ! répéta Du Lys.
Il prit un fauteuil, s'y assit confortablement, croisa les jambes, se pencha en arrière et regarda fixement sa femme. Elle était restée debout.
— Un mari est chez lui, poursuivit-il, partout où sa femme est chez elle.
La petite Denise, tout enfant qu'elle fût, avait reconnu le marquis, et, avec l'instinct des enfants, comprenait au'il venait pour faire du mal à sa maman.
Au lieu donc de courir à celui doni elle portait le nom, et qui était son père d'après la fiction légale, elle s'attachait à la robe de sa mère, le regardait de ses grands yeux où se lisaient l'effroi et l'antipathie.
— II paraît qu'on m'avait tout à fait oublié ! reprit Du Lys. Jusqu'à ma fille qui ne me reconnaît pas I... Ou, si elle me reconnaît, elle n'en semble pas autrement joyeuse.
Denise saisit son enfant d'un mouvement brusque et la pressa contre elle.
— Enfin, monsieur, dit-elle, que voulez-vous ?
— Comment, ce que je veux ? Est-ce que vous ne vous en doutez pas, madame la marquise !
— Non, fit-ellci avec énergie.
— C'est étonnant. Je vais vous rafraîchir la mémoire. Il y a de cela en'^'iron quatre ans, si je ne me trompe, qu'un certain Gaston, marquis Du Lys, eut l'extrême honneur d'épouser, pardevant le maire et de conduire au pied des autels, — car rien n'y manque, — M"" Denise Duclerc, laquelle, depuis cette époque, s'appelle M"* la marquise Du Lys.
— Après, monsieur ?
— Or, M^e la marquise Du Lys étant l'épouse parfaitement légitime de M. le marquis Du Lys, lorsque ce dernier se trouve sous le même toit que sa femme, il rentre chez lui, et il y reste, à moins que M""* la marquise ne consente à réintégrer le domicile conjugal, ce qu'elle va faire avec le plus grand empressement tout à l'heure, je n'en doute pas.
— Monsieur le marquis, reprit Denise, dont le cœur battait horriblement, mais qui puisait, dans son amour pour B^-rtrand, la^vaillance passagère nécessaire à cette lutte suprême, ce que vous dites-là n'est pas sérieux. Vous savez que je n'ai jamais été votre tumme... J'ai accepté votre nom, et je vous ai donné ma fortune. Vous en avez fait ce que vous avez voulu. Puis, quand la ruiiie est venue, vous êtes parti, me laissant seule et libre. Depuis, vous avez vécu avec une autre femme... Je suis toujours pauvre, nous ne nous sommes jamais aimés,... j'ai donc le droit de m'étonner de votre retour inattendu et de vous demander pourquoi vous êtes ici, où vous n'êtes pas, vous le savez bien, chez moi.
— Tout cela est fort exact. Ajoutons que, pendant que je vivais avec une femme, vous viviez avec un homme, et' notre situation réciproque sera absolument claire.
— Eh bien, alors ?
— Eh bien, madame, il ne me convient plus que celle qui porte mon nom, que ma femme vive en concubinage avec un autre, un© espèce d'artiste ou d'aventurier quelconque.
— Oh ! monsieur, par grâce pour cette enfant !
Denise, d'un mouvement désespéré, mit ses mains tremblantes sur les oreilles de sa fille.
— Voilà qui vous condamne, madame, répondit ironiquement Du Lys, eu montrant l'enfant. Quand une mère ne peut entendre le récit de ses actes devant sa fille, sans en rougir et craindre que sa chasteté n'en soit atteinte, cela juge les actes.
Denise prit sa fille par la main, la conduisit jusqu'à la porte, appela la domestique et la lui remit.
— Emmenez-la, dit-elle.
La petite Denise pleurait et se cramponnait à sa mère.
— Pas trop loin ! ajouta Du Lys. J'aurai besoin d'elle tout à l'heure.
Denise repoussa violemment la porte, et se retouru ivers son mari, l'œil étincelant:
— Monsieur, lui dit-elle d'une voix tremblante, il faut que cette comédie odieuse cesse ! Nous voici bien seuls, et je puis parler sans réticence. Si vous êtes venu pour réclamer les droits que la loi vous confère, vous avez eu tort... Je ne vous suivrai pas... J'y suis décidée. Faites ce que vous voudrez, ma résolution est immuable.
Elle se dressait devant lui, admirable d'énergie et d'indignation. Du Lys haussa les épaules et regarda sa montre.
— Onze heures moins le quart, fit-il. Nous avons le temps de causer.
— Vous savez, poursuivit-elle avec véhémence, que je vous connais. J'ai apprécié votre juste valeur, et si, devant le monde, vous pouviez feindre le rôle de mari jaloux, de mari soucieux de sa dignité et de son honneur, devant moi cela est inutile.
— Pas si inutile! Je n"ai qu'un mot à dire pour faire constater
l'adultère et vous faire arrêter avec \otre amant, et vous verrez ce que les jug^^s pensent des liens dont vous vous débarrassez avec cette désinvclture.
— Mais ces liens n'ont jamais été qu'une fiction ! Je vous ai donné de moi tout ce que vous en vouliez, ma dot! Elle est disparue, engloutie.:. Je n'en ai point d'autre à vous offrir. Vous ne me ferez jamais croire que c'est à ma personne que vous tenez. Laissez- moi donc libre, comme je vous laisse libre. Quant à votre honneur, qui le compromet? Est-ce moi ou est-ce vous ? Qui me connait ici ? J'ai cessé de porter votre nom, je me suis condamnée à l'exil, à la prison... Le monde où nous avons vécu ignore ce que je suis devenue et ne sait que vos débauches.
— Je veux me ranger !
— Eh bien, déposez une plainte ! Je déposerai la mienne ! Je plaiderai en séparation... Je vous dévoilerai... je... je lutterai jusqu'au bout... Je dirai...
— Vous direz que vous étiez enceinte, lorsque je vous épousai, et que j'eus la générosité de fermer les yeux, d'adopter l'enfant de votre amant ! Soit. Il y aura plus de scandale et plus de honte pour vous et pour votre fille que pour moi. Et alors même que la séparation de corps serait prononcée entre nous, vous n'en seriez pas plus libre de vivre avec votre amant, et je n'en aurais pas moins le droit de prendre votre fille ou, tout au moins, de la faire enlever à sa mère adultère.
— Ma fille! m'enlever Denise! s'écria la malheureuse. Jamais !.., Jamais!... Son enfant, à vous!... C'est impossible! Ce serait infâme !
■ — Ce serait la loi ! Mais, rassurez-vous, ma chère Denise, je ne pousserai point la férocité jusque-là. Vous garderez votre (infant...
Denise lui jeta un regard de reconnaissance, étonnée et défiante.
— J'y tiens ! continua-t-il. Je rêve à présent les joies et les douceurs de l'intérieur, au foyer de la famille.
11 se leva et dit d'un ton de commandement :
— Vous allez appeler Denise, notre fille; vous allez mettre un chapeau et un pardessus, prendre mon bras et me suivre î
— Moi !
— Jo le veux.
Denise éclata d'un rire nerveux.
■ — Allons donc, vous êtes fou !
Du Lys consulta sa montre pour la seconde foi
— Madame, je dois vous prévenir qu'il est onze heures et quart.
— Qu'est-ce que cela me fait ? répondit-elle avec étonnement.
— Il faut que dans quarante minutes nous soyons partis.
— Pourquoi cela, dans quarante minutes ?
— Parce que, à midi, M. Louis Bertrand, votre amant, rentrera.
Denise tressaillit.
— Or, si je me rencontre avec votre amant, chez vous, j'ai le droit de lui brûler la cervelle !
Il tira un revolver de sa poche.
— Et je le tue comme un chien ! ajouta-t-il froidement.
ou l'on apprewd qu'il y a parfois plus d'inconvénient