QUE DE JOIE A HERITER
A ces mots, dits d'un ton qui indiquait une résolution absolue, Denise devint livide et resta une minute sans parole.
— Le tuer ! reprit-elle enfin. L'assassiner! ce serait trop horrible !... Non, non, vous ne ferez pas cela !
— Je le ferai ! Le mari qui tue l'amant de sa femme n'est pas un assassin, et les tribunaux l'acquittent.
— Oh ! monsieur, dit Denise d'une voix suppliante, brisée par la terreur que lui inspirait cette menace, prête à donner sa vie pour Bertrand, mais ne voulant pas être cause de sa mort. Oh ! monsieur, je ne vous ai jamais connu féroce, ni lâche, et ce serait une lâcheté, voyez-vous, à vous gentilhomme, que de frapper cet homme qui va venir là, sans défiance, qui ne m'a pas cherchée, que je suis allée trouver moi-même, car, s'il y a un coupable, ce
coupable, c'est moi .seule ! Il ne pensait plus à moi..., il en épousait une autre.
— Oui, votre .sœur ! ricana Du Lys.
— Et c'est moi, je vous le répète, qui suis allée à lui. après votre départ, qui me suis jetée clans .ses bras... POuvait-il me chasser ?
— Madame, interrompit Du Lys, je sais tout cela, et je ne suis pas le barbare que vous croyez, puisque j'ai choisi, à dessein, le moment de son absence pour cette p tite explication avec vous et pour vous signifier mes volontés. Voilà huit jours que je me cache à Lugano, attendant l'occasion. 11 est à Milan, il revient dans une demi-heure, ne me forcez pas à me trouver en face du lui, car, si je le vois ici, je vous en donne ma parole de gentilhomme, je le tue !
Denise comprit que tout était perdu. — Elle voulut cependant tenter un dernier effort.
Elle se jeta à ses pieds, se traîna vers lui, les mains jointes, le regard suppliant.
— Grâce, monsieur le marquis, grâce, non pour lui, non pour moi, pour vous-même! Quel intérêt avez-vous à recommencer cette vie qui, entre nous deux, ne peut être qu'une souffrance sans compensation ? Quel intérêt avez-vous à vous attacher le boulet d'une femme désespérée, qui ne vous aime pas, qui ne vous a jam.iis aimé, qui ne vous aimera jamais, et qu3 vous n'aimez pas? Car vous ne m'aimez pas. Ah ! si vous m'aimiez, je comprendrais ce que vous faites là ! Si vous pouviez espérer que je vous aime un jour, je le comprendrais encore... Voyons, mon.sieur votre liberté et la ,nienne ne valent-elles pas mieux pour vousmême? Que craignez-vous? Qu'on sache que je suis la maitrcsse de Bertrand? Qui le saura, si vous ne le dites pas? Nous avons changé de nom. Eh bien, s'il le faut, nous quitterons l'Europe, nous irons loin, en Amérique... si loin qu'on n'entendra plus parler de nous, que ce sera comme si nous étions morts... Le voulezvous? Ah! vous restez impitoyable!... Mais, encore une fois, réfléchissez ! Je suis pauvre à présent, je n'ai rien, que serai-je pour vous? Une charge, un embarras... Ah! si, il me reste le château Du Roveray et le capital prélevé pour mes parents, cela me reviendra à leur mort, voulez-vous que je vous- les donne comme le
reste ? J'y suis prèle... Oui, c'est cela ! C'est encore une fortune.. Je vais vous la donner, comme je vous ai donné ma dot... Cela doit être possible, faisable... Je ne sais pas très-bien les lois, mais ces choses-là se font.
Du Lys la prit par les deux mains, la força de se relever, puis la fit asseoir sur un fauteuil.
Elle se laissait conduire sans force, sans volonté, les yeux secs, les lèvres décolorées.
— Je vois, madame, lui dit-il, que nous perdons beaucoup de temps inutilement, faute de nous comprendre. Un mot va vous éclaircir la situation : Vous n'êtes plus pauvre !
Denise le regarda d'un air presque égaré. - Vous avez, poursuivit-il, une sœur bien dévouée et pleine de sollicitude...
Denise frémit des pieds à la tête.
Du moment où Honorine s'en mêlait, elle sentit qu'il n'y avait plus d'espoir possible.
— Vous devez vous rappeler qu'une vieille parente, par alliance, du feu comte du Roveray, vous avait prise en affection. Vous alliez la voir avec votre mère... Elle avait manifesté l'intention de vous laisser ses biens à sa mort.
Denise écoutait, et chaque parole entrait dans son cœur comme un coup de couteau. Elle entrevoyait la vérité.
— En apprenant votre ruine et notre séparation, cette vieille dame annula le testament qu'elle avait déjà fait en votre faveur, et vous déshérita...
— Eh bien? interrompit Denise croyant voir une dernière lueur de salut.
— Eh bien, Honorine, apprenant cela, alla la trouver, se jeta à ses pieds, la supplia de revenir sur une décision injuste, s'empara de l'esprit de la bonne femme... Elle est fort habile, votre sœur, et on ne lui résiste pas facilement !
« Mais elle vit séparée de son mari, répétait la vieille maniaque, et elle n'a pas su sauvegarder sa dot, bien qu'elle eût tous les droits et qu'on eût pris toutes les précautions ! En tout cas, je ne puib supporter la continuation d'une position anormale, irrégulière, l'encourager par mes bienfaits ! »
Il se laissa tomber sur une chaise, pleurant comme un enfant.
« — Léguez vos biens à Denise, sous cette condition qu'elle vivra avec son mari... Vous aurez ainsi amené la réconciliation de deux époux séparés par un simple malentendu... Ils se réuniront pour assurer l'avenir de leur enfant, ils se pardonneront leurs torts mutuels, etc., etc. »
— Vous voyez ça d'ici. La vieille dame hésitait toujours " 50™e Liv.
« Faites mieux, dit alors votre sœur. Donnez vos biens à l'enfant, et nommez la mère usufruitière. Ainsi tout est sauvegardé. Denise ne peut plus disposer de sa fortune, dont elle n'a que les revenus, et les deux époux ne s'en réunissent pas moins. N'est-ce pas là ce que vous désirez ? »
Votre parente était vaincue. Elle fit ce qu'Honorine lui disait, croyant avec ses préjugés religieux qu'elle accomplissait une œuvre pie, en m'cmpêchant de vous ruiner de nouveau et en ramenant l'un près de l'autre deux époux qui risquaient de mal tourner par suite d'un veuvage anticipé !... Ali! si elle avait su que vous étiez avec M. Louis Bertrand, artiste peintre, que vous aviez déjà jeté votre bonnet par-dessus les moulins, Honorine y eût perdu son éloquence; mais on se garda bien de lui rien dire, comme vous pensez.
Du Lys se frottait les mains, en souriant méchamment.
— Et alors ? demanda Denise.
— Alors, celte bienfuilrice est décédée, il y a un mois. — Honorine m'a obligeamment prévenu... ce qui rachète ses torts passés à mon endroit... et me voilà !
D'un bond, Denise fut debout.
— Je comprends, c'est pouT- mon argent que vous revenez !
— Vous l'avez dit, madame.
— • Eh bien, si je me tuais !
— D'abord, cela ne sauverait pas M. Bertrand, que je tuerais avec d'autant plus de joie...
— Et si nous aimons mieux mourir ensemble que vivre séparés?! répondit Denise dans un suprême effort d'exaltation sincère, se cramponnant à cette menace avec l'espoir de relïrayer. , — Soit ! répondit tranquillement Du Lys, cc!a me rainerait, puisqu'il faut que nous soyons rôunis pour que lu testament ait son effet. Mais luercz-vous aussi votre fille qui, vous morte, restera seule près de ;moi, sous ma direction, à ma tLs^réiion ? La fille de votre amant, songez-y !
L'expression de Du Lys était si claire et contenait tant de clioses que Denise poussa un cri.
— Non, non ! Oh ! non ! murmura-t-elle, en cachant son visage dans ses mains.
— Voyez- VOUS, madame, reprit le marquis, j'ai étudié la situation. Elle est ainsi faite, désormais, qu'il faut que nous vivions ensemble, ou que vous m'abandonniez votre fille, ou que je tue votre amant, car je suis capable de tout pour me venger de ceux qui me condamneraient à la misère. Choisisse! ^
Denise se taisait.
— Madame, il est midi moins un quart.
Il arma lentement son revolver.
Denise était à moitié folle.
— Jo dois sauver Bertrand, pensa-t-elle, et ma fille ! Car je mourrais de sa mort à lui, et il se vengerait sur notre enfant !
Elle reprit tout haut ;
— Monsieur, je suis prête... Mais vous serez puni, un jour... Du Lys secoua la tète avec insouciance.
— Je ne puis partir ainsi, sans lui dire...
— Vous pouvez lui écrire un mot, je ne m*y oppose point... Seulement, dépêchez-vous. Nous n'avons plus que dix minutes, s'il est exact... Et il le sera ! ajouta le marquis d'un air sardonique.
Denise écrivit.
EI!e cacheta sa lettre, la posa sur la table, appela la domestique qui rentra avec la petite fille.
— Caterina, dit Denise d'une voix entrecoupée, en prenant son enfant, je sors avec monsieur. Quand mon... monsieur Bertrand reviendra... vous lui direz qu'il y a une lettre... Venez, monsieur, partons vite, continua-t-elle en s'adressant au marquis.
— Comment, ainsi, en cheveux, sans pardessus ?
— Je n'ai pas le temps. Vous voyez bien qu'il est midi moins cinq.
Et, le saisissant par le bras, elle s'élança, l'entraînant comme une fclle. hors de la maison, tandis que la petite Denise devait courir puLir suivre le pas précipité do sa mèro.