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LE RETOUR DE L AMANT

Pendant que ces événement? s'accomplissaient, Bertrand avait pris, le matin, le chemin de fer à Milan jusqu'à Camerlata, où il s'arrêtait à cette époque, puis la diligence qui, de Como, conduisait à Capo-Lago, petit village tessinois à l'extrémité d'une des deux branches du lac de Lugano, du côté du sud.

Là, bien qu'il pût garder la diligence jusqu'à Lugano même, il avait préféré s'embarquer sur le Ceresio, bateau à vapeur qui lui procurait l'agrément de parcourir une partie de ce lac dont il ne pouvait se rassasier.

Quoique Denise évitât habituellement toutes les occasions de se montrer dans la ville, — la Luina di Pazzallo est à peu près à trois quarts d'heure de marche du centre de Lugano, — il comptait presque la trouver sur le port de débarquement, en face de VHôtel Washington.

Il s'apprêtait même à la gronder de cette imprudence, qu'il attendait pourtant, qu'il désirait, qu'il espérait à coup sûr, dans son ardeur de la revoir quelques instants plus tôt, et d'être rassuré par sa présence.

Il inspecta le quai d'un œil avide et n'aperçut pas la chère silhouette.

D'abord, il en fut tout attristé, puis il su dit qu'elle avait bien fait et qu'il la trouverait sur la route, dans la montagne, au détour de quelque sentier ombreux et verdoyant.

Il la voyait accourant à lui, rouge de plaisir, avec son doux sourire et son large chapeau de paille sous lequel s'effarouchaient en boucles soyeuses ses longs cheveux blonds. Il sentait sur lui le regard de ses grands yeux de pervenche, humides d'émotion et comme semés d'une poudre de diamant.

Il voyait aussi la petite Denise frappant joyeusement ses mains l'une contre l'autre, criant: « Papa ! voilà papa! » soulevée jus-

LE DROIT DU MARI ?,\n

qu"à ses lèvres, par la mère heureuse, et lui jetant autour du cou ses bras nus et froids, un peu trop courts pour l'enlacer tout à fait.

Il marchait rapidement, le cœur ému, interrogeant l'horizon. Mais la route s'étendait devant lui, blanche et solitaire, sous le soleil ardent. Les sentiers se succédaient. Il passait successivement tous les coins ombreux, toutes ces stations connues sous les noyers, sous les châtaigniers, sous les mûriers, où, tant de fois, à son retour d'une absence de quelques heures, il avait retrouvé avec de frais éclats de rire ces deux êtres qui composaient et remplissaient toute sa vie actuelle !

Ces déceptions renouvelées tombaient, une à une, goutte à goutte, sur son cœur, et le lui serraient. Il s'attristait, sans vouloir s'avouer encore qu'il était profondément inquiet.

Enfin il dépassa le dernier tournant, et il vit, tout à coup, la maisonnette sur sa droite, rose au milieu de la prairie verte, dominant un petit bois pendu aux déclivités du ravin qui creuse là le flanc de la montagne pour livrer passage à un ruisselet que le printemps, à la fonte des neiges, transforme en torrent.

Du point où il était arrivé, on distinguait plusieurs fenêtres.

Il les interrogea d'un regard où l'angoisse, à cet instant, dominait déjà tous les autres sentiments.

Elles n'y étaient pas, à aucune fenêtre ! Ni au rez-de-chaussée, ni au premier !

Il fit le reste du chemin en courant, secoué par une affreuse palpitation qu'il attribuait à la raideur de la montée.

Parvenu au terre-plein, à l'allée des mûriers, il se trouva en face de la porte.

Elle était ouverte.

Il se jeta dans le corridor. Le silence l'effrayait. II sentait la solitude.

Dans le salon, personne ! Personne dans la chambre à coucher !

ïl appela :

— Denise ! Denise !

Sa voix lui faisait peur. . . Il lui semblait qu'elle se perdait dans le vide !

La sueur ruisselait sur son visage.

Au second appel, cependant, la jeune domestic|ue accourut de la cuisine où elle était restée.

La vue de ce visage humain, connu, lui fit du bien.

— Caterina, dit-il à la petite iLaliennc, où est madame?

— Monsieur ne Ta pas rencontrée ? fit la bonne étonnée.

— Non, répondit Bertrand soulagé et respirant avec force. Elle est donc allée au-devant de moi ? Par quel chemin ?

Il y avait, en effet, plusieurs sentiers qui conduisaient de la Luina au quai et à la ville, et qui abrégeaient la distance de moitié. Mais il était convenu qu'ils suivraient toujours la route, en pareil cas, afin d'être sûrs de se rencontrer.

— Je ne sais pas, Madame est partie si précipitamment avec la petite demoiselle et un monsieur, il y a quelques minutes...

— Un mon i^ur ! s'écria Bertrand au comble de la stupéfaction. Quel monsieur ?

— Je ne le connais pas. Je ne l'ai jamais vu.

— Un Italien?

— Non, un étranger, un Français, je crois... Bertrand ressentit un coup au cœur et sa gorge se serra.

— Ah ! fit-il. Et elle n'a rien dit?

— Madame paraissait très-pressée, très-agitée... Mais, j'oubliais... elle a laissé une lettre pour monsieur.

— Une lettre ! Où çà ? balbutia Bertrand.

— Là, sur la table du salon.

Bertrand, qui était sur le seuil de la porte, se retourna, bondit vers le guéridon, aperçut en effet la lettre, déchira l'enveloppe, et lut ce qui suit :

« Mon mari est là. Si je ne suis pas partie avant cinq minutes, si tu arrives, il te tuera! 11 l'a dit, il le fera!

« Il m'emmène... J'ai la tête perdue... Oh! Louis, mon bienainié, la mort eût été plus douce pour moi... Mais je ne puis... Notre fille... toi... Tu comprends... Je ne sais ce que je dis...

« Je t'aime, adieu' Ne fais pus de folie. Vis pour moi, je vivrai pour toi... Du courage : Je t'aime, oh! oui, je t'aime !

« Denise, j»

Bertrand resta comme foudroyé, puis il chancela et dut s'appuyer au rebord de la table.

Caterina le regardait d'un air effrayé.

— Est-ce qu'il est arrivé un malheur, monsieur? demanda-t-elle timidement.

— Uii malheur ! répéta Bertrand.

Il éclata de rire, puis les sanglots lui montèrent à la gorge. Il so laissa tomber sur une chaise, pleurant comme un enfant. Tout à coup, il se releva.

— Il l'emmène! murmura-t-il. — Et je suis là à pleurer ! — . Lâche !

Il se donna un coup de poing dans la poitrine.

— Je puis les rejoindre... ils ne sont pas loin encore... Ah! il l'emmène ! Je la lui arracherai ; nous nous battrons, je tuerai le misérable !

Il promena autour de lui son rogard, un regard d'insensé, aper, çut son revolver accroché près de la cheminée, le saisit avec joie, le mit dans sa poche, d'un air de résolution farouche.

— Où sont-ils passés? quel chemin ont-ils pris? demanda-t-il à Caterina.

— Je l'ignore, monsieur, je les ai perdus de vue au tournant de la route.

— Peu importe ! Je les retrouverai à Lugano. La ville n'est pas assez grande pour qu'on puisse s'y cacher.

Et il s'élança hors de la maison.

— Monsieur! monsieur ! criait la petite bonne effarée, voyant à sa figure qu'il était capable de commettre un meurtre à ce moment d'exaltation, de frénâsie furieuse.

C'est, d'ailleurs, uae chose que tout Italien de tout âge et de tout sexe devine et comprend facilement

Mais Bertrand était déjà loin

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