‹ L'étang des soeurs-grisesChapitre 41 sur 68 · DU ROLE ET DE L INFLUENCE DES BATEAUX PLATS · texte numérisé non relu

DU ROLE ET DE L INFLUENCE DES BATEAUX PLATS

Il courait comme un fou.

En moins de vingt minutes, haletant, échevelé, il parvint sur le quai, à trois cents mètres de l'embarcadère des bateaux à vapeur, juste à temps pour voir le Generoso lever l'ancre et s'éloigner du rivage.

Le bateau remontait vers Porlezza, village lombard situé à l'extrémité du lac opposée à celle par laquelle il était venu lui-même, en quittant Milan.

Sur le pont, il crut distinguer la robe blanche de Denise.

En quelques bonds furieux, il se rapprocha de l'embarcadère, et reconnut, en effet, Denise debout à côté du marquis. Elle tenait sa fille dans ses bras.

Tout le monde se retournait pour regarder cet homme effrayant, qui menaçait de renverser quiconque se serait trouvé sur son passage.

On criait :

— Arrêtez-le !

Sans savoir pourquoi, mais devinant qu'il allait faire un malheur, meurtre ou suicide !

— Denise ! Denise ! me voila hurlait-il.

Elle l'entendit, elle le vit, tendit les bras vers lui, puis chanoela.

Le marquis la saisit et l'emporta sans connaissance sous le pont. Elle avait laissé tomber sa fille, qui pleurait et appelait son père, reconnu de loin.

Le bateau était déjà à cent cinquante mètres du rivage quand Bertrand arriva sur la berge.

Il voulut se jeter à l'eau pour rejoindre à la nage celle qu'il voyait fuir sous ses yeux.

Je ne &ais. .Mais je les retrouverai toutes deux, à tout prix.

En ce moment, il avait complètement perdu la tête, et s'il avait atteint le marquis, il l'aurait étranglé de ses mains.

Du Lys était remonté sur le pont, et, armé d'une lorgnette, le regardait froidement. Un demi-sourire de triomphe crispait ses lèvres minces, agitées pourtant d'un léger tremblement de cjlère.

.")!"'<= Liv.

A l'instant où Bertrand s'élançait, des mariniers le saisirent à bras le corps et l'arrêtèrent.

Bertrand se fût iafailliblement noyé; il n'avait plus de forces, la sueur l'inondait, il eût disparu au bout de quelques brasses. Il essaya cependant de résister, de lutter; mais son énergie physique commençait à l'abandonner.

— Voleur! bandit! murmurait-il en montrant le poing à Du Lys, qui s'éloignait et devenait de moins en moins visible.

Encore une minute et le Generoso allait tourner la pointe de Casserate et passer devant Castagnola, au pied du Bré. Il s'était formé un rassemblement autour du peintre.

— On l'a volé ! disait-on.

Un peu de sang-froid lui revint.

— Oui, fit-il, on m'a volé... et le voleur est là, sur ce bateau, qui s'enfuit. Il faut que je le rejoigne.. . Une barque! une barque !

Mais aucun marinier n'offrait la sienne. Un orage se formait à l'horizon, allait éclater avant peu, le vent se levait, le lac était agité, et les bateliers luganais sont prudents, craintifs au delà du possible. Ils ne se hasardent sur le Ceresio (nom italien du lac) qu'à condition qu'il soit uni comme de l'huile.

Cela ne tient pas seulement au peu d'audace des bateliers luganais, mais aussi à la forme de leurs barques.

Elles sont grandes et larges à pouvoir contenir la population d'un de ces mille hameaux lilliputiens serrés au bord du lac, et qui, souvent, ne peuvent communiquer entre eux et la ville, que par eau, la montagne à pic les entourant de tous côtés, et ne laissant de libres que les quelques mètres de terrain sur lesquels ils ont élevé leurs masures entassées, collées les unes aux autres comme les alvéoles d'une ruche.

Ces bateaux ventrus, — arches de Noé les jours de marché, quand aux villageois se mêlent les bestiaux, les porcs et les volailles, — à fond plat, encore alourdis par une tente destinée à protéger les passagers contre les ardeurs du soleil, n'ont point de gouvernail.

L'avant et l'arrière sont identiques. Un ou deux hommes les manœuvrent avec d'immenses rames, larges à l'extrémité comme

des ailes de moulin, et que les rameurs, debout, poussent devant eux, en appuyant tout leur corps d'un mouvement régulier, dont la lenteur ne laisse rien à désirer.

Dans ces conditions, la moindre agitation de l'eau, le moindre vent rendent la marche des plus pénibles, dangereuse, même impossible. Le vent s'accroche à la tente et s'en fait une voile qui repousse et contrarie les mouvements^ se cogne contre les flancs élevés ou contre la proue qui surplombe, sans fendre ni le flot, ni l'air.

— Je donnerai cents francs, deux cent francs, ce qu'on voudra, une fortune !... s'écriait Bertrand; mais il faut que je parte à l'instant, il me faut une barque !

C'est qu'en effet le bateau à vapeur ne va qu'une fois par jour à Porlezza, couché au fond du lac en remontant vers le nord, et il n'y a aucune route de terre pour s'y rendre.

Donc, si Bertrand n'obtenait pas une barque, il devait attendre au lendemain pour reprendre le Generoso, c'est-à-dire perdre vingt-quatre heures, c'est-à-dire perdre tout espoir de rejoindre de longtemps Denise et le marquis. Celui-ci pouvait alors cacher sa trace, emmener Denise assez loin pour que Bertrand ne sût ce qu'elle était devenue! Et la jalousie, une jalousie atroce le mordait au cœur ! Puis la passion et la frénésie ne raisonnent pas, ne patientent point, veulent de l'action immédiate.

On voit que Du Lys avait parfaitement calculé tous ses mouvements, car s'il était parti par Capo-Lago, il y avait la route de Milan qui permettait de le rejoindre avec une voiture.

Enfin un batelier, plus hardi ou plus cupide, consentit pour cent francs à s'aventurer sur l'eau.

Tant que la barque se trouva dans la.rade, relativement abritée, qui s'étend devant Lugano, entre la pointe de Paradeso, à droite, sur la route de Milan, et la pointe de Casserate, à gauche, protégée contre les vents par le San Salvatore, d'un côté, le mont Bré de l'autre, et la muraille abrupte de Caprino, en face, à quatre kilomètres, car le lac a plus d'une lieue de largeur en cet endroit, — la barque put marcher.

MaiSj en tournant la pointe de Casserate, "en arrivant aux pre-

mières villas de Castagnola, sur le versant opposé du promontoire, elle subit tout l'effort des '\^gues et du vent.

Elle n'avançait presque plus, parfois elle reculait.

Cependant, de là on apercevait fort loin en avant, le panache de fumée du Generoso c[ui gagnait la station d'Osteno pour repartir vers Porlezza où il devait arriver en une heure au plus.

— Vous aurez cinq cents franc<?, dit Bertrand, si vous parvenez à Por-lezza.

Le batelier redoubla d'efforts et gagna quelques mètres.

Mais l'orage éclatait, le vent redoublait, la pluie tombait à torrents.

Impossible de lutter davantage.

La barque ballotée, menaçant de sombrer, alla s'échouer aux pieds de Gandria, le dernier village tessinois de la rive gauche, perché sur une pointe de rochers presque inaccessibles, comme un nid de pirates.

Là s'arrête également la route de terre, route non carrossable d'ailleurs, et plutôt sentier de chèvres que chemin praticable pour quiconque n'est pas montagnard.

On ne peut aller plus loin, bien que Porlezza ne soit qu'à quelques kilomètres et qu'on l'aperçoive dans le fond, couronné par le cercle des montagnes qui séparent le village italien du lac de Como,

Bertrand connaissait trop le pays pour s'entêter plus longtemps contre la fatalité.

Il fallait attendre le lendemain, midi, et reprendre le bateau à vapeur.

Il débarqua silencieux, vieilli de dix ans en quelques heures, et, sans s'inquiéter de la pluie, trempé jusqu'aux os, revint à Lugano, en suivant le chemin abrupt, qui, à travers les rochers, serpente sur les bords du lac.

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