QUE FAIRE
Le lendemain, Bertrand prit à son tour le bateau à vapeur que, la veille, avaient pris Denise, sa fille et le marquis Du Lys.
La réaction s'était faite dans le cœur du père et de l'amant. Sa douleur, son indignation, sa résolution de retrouver la femme qu'il aimait et leur enfant n'avaient point diminué.
Elles étaient peut-être plus profondes, en ce sens qu'il percevait mieux ses propres sensations, qu'il comprenait davantage le côté difficile de la nouvelle situation où il venait d'entrer, et qui paraissait sans remède.
Sur le premier moment, la souffrance morale qui tourne au délire est moins cruelle, par son excès même.
Il y a encore de la surprise, et beaucoup d'espérance.
L'esprit ne comprend pas que tout soit fini, que ce qui était le présent, il y a quelques minutes, soit déjà devenu le passé. On a soif d'action, on ne raisonne pas, on suit un instinct violent qui pousse à quelque effort insensé pour reconquérir le bonheur perdu.
On n'a pas encore analysé, savouré sa perte, perçu, dans tous ses mille détails, l'effroyable calamité qui vous accable, l'horrible changement de toute une existence.
D'abord, l'idée de rejoindre Du Lys, de lui arracher Denise et sa fille, de le tuer s'il résistait, avait paru naturelle à l'arlriste. Atteint dans toutes les fibres sensibles de son cœur, il n'avait écouté que son cœur, s'était révolté contre le fait brutal, oubliant le monde, la société, ses lois, ne voyant dans l'univers que trois êtres : elle, lui. Vautre, se disant :
— Elle est à moi, il me l'a voléo, je la reprends.
Maintenant, la lumière se faisait. Il comprenait dans quel abîme il avait roulé, il calculait la haiteur des parois à pic au fond desquelles il gisait. Il appréciait la difficulté, ou plutôt l'impossibilité
de les gravir pour revenir au grand air de l'amour, au grand jour du bonheur avec Denise.
Du Lys était le mari !
Il avait tous les droits !
Pour lui conserver sa double proie, cette femme qui le haïssait et le méprisait, cette enfant dont il n'était pas le père, il trouverait toutes les polices et tous les juges de l'univers !
Pour le venger, si l'amant le frappait ou essayait de lutter violemment contre lui, il trouverait tous les codes, toutes les prisons, tous les geôliers nécessaires, au besoin le bourreau !
Si le mari frappait l'amant et le père véritable, il trouverait, au contraire, tous les tribunaux et l'opinion publique pour l'acquitter !
Sa position était inattaquable.
Et, à cela, nulle issue légale !
Le divorce n'existe pas en France.
Une femme eût-elle épousé le dernier des monstres, le plus odieux et le plus méprisable des coquins, un idiot repoussant, ou une bête fauve de la pire espèce, elle lui appartient à jamais, elle est sa propriété, sa chose. On les séparera peut-être de biens et de corps, si elle est assez riche pour plaider, si elle ne le redoute pas au point que la terreur glace la plainte sur ses lèvres, si elle a une famille pour la soutenir et la protéger, ou s'il ne la tue pas avant qu'elle ait déposé sa demande et que la justice ait prononcé ; mais, même alors, il peut la poursuivre, la déshonorer, lui interdire d'aimer, la faire condamner pour adultère, et, comme adultère, lui arracher son enfant, cet enfant qui est à elle, et qui est à Vautre, le faire élever par des mains étrangères dans quelque institution, au choix du tribunal, sous la tutelle de quelque parent éloigné, le faire instruire au mépris de ceux à qui il doit la vie, flétris par la légalité.
Ressaisir Denise et leur fille, revivre près d'elles, les enlever à ce viveur sans vergogne, à ce cynique aventurierdu grand monde, qu'une certaine cérémonie avait investi à perpétuité des droits les plus sacrés et des devoirs les plus nobles, était-ce possible ?
— Non, répondait la raison.
— - Je le veux ! cela sera ! répondait la passion.
Comment ?
A coup sûr, il fallait d'abord renoncer à la violence, et patienter.
Tuer du Lys était facile. Mais après ? Après, c'était le bagne ou l'écliufaud pour Bertrand, le veuvage éternel pour Denise qu'il frapperait autant que lui-même et plus que le marquis, la honte et le scandale pour leur enfant à qui ils devaient de laisser une situation honorable et un avenir possible aux yeux de la société.
En soulevant toutes ces idées et tous ces problèmes, Bertrand sentait son cœur se déchirer et son cerveau se troubler. Il lui semblait qu'il entrait dans la nuit, qu'il était dans un cachot étroit, où à chaque mouvement, il se brisait la tête contre des murailles infranchissables.
— Que faire? que faire ? Je ne sais, mais je ferai quelque chose. Je n'accepterai pas cette situation. La loi n'a voulu compter ni avec le cœur, ni avec les passions dans ce qu'elles ont de plus légitime. Il n'y a de passage, entre ses mailles serrées, que pour le vice. Eh bien, je protesterai ! je défendrai mon bien, ma vie, mon bonheur, plus que ça, le bonheur de Denise et la vie de mon enfant, qu'on peut me prendre en vertu d'une fiction légale, mais qui n'en est pas moins mon enfant !... Je. suis seul contre tous : lois, préjugés, opinion publique, tout se ligue contre moi et me crie :
— Arrière ! Soumets-toi !
Eh bien, moi, seul contre tous et contre tout, je réponds :
— En avant !
Et je me révolte !
Il avait renoncé à se rencontrer immédiatement avec le marquis, et à ses premières idées de violence et de peprise brutale, ouverte de son bien.
Mais il fallait savoir où Du Lys emmenait Denise, savoir ce qu'elle allait devenir, où elle vivrait désormais
Plus tard, il combinerait quelque plan. Quant à abandonner la partie, jamais !
En arrivant à Porlezza, il apprit facilement que les trois personnes qu'il poursuivait s'étaient rendues à Menagirio, port sur le lac de Como, au moyen de la diligence qui fait le service entre ces deux petites villes lombardes, et les relie aux deux lacs.
A Menaggio, il ut ségalement sans difficulté que le marquis
s'était embarqué sur le bateau à vapeur et avait pris lavlirection de Lecco, où commence une des lignes du chemin de fer italien.
Le marquis avait toujours les vingt-quatre heures d'avance sur lui.
Cependant, en interrogeant avec soin, il put s'assurer qu'un homme, répondant à son signalement, accompagné d'une jeune femme, dont la tristesse et la beauté avaient frappé tous les regards, et d'une petite fille, la petite Denise évidemment, était monté dans l'express qui se dirige vers Milan.
Il le prit à son tour, mais là finirent ses renseignements, et il perdit la trace de ceux qu'ils suivait pas à pas depuis trois jours.
S'étaient-ils dirigés sur Turin, pour rentrer en France par le Mont-Cenis? S'étaient-ils dirigés sur Venise, pour s'embarquer, gagner Trieste, l'Autriche et l'Allemagne ?
Impossible de rien savoir, de rien apprendre !
Le marquis, Denise, l'enfant, tout avait disparu.
Il aurait fallu la police pour les retrouver, et Bertrand ne pouvait s'adresser à la police.
Après avoir erré de côté et d'autre pendant un mois, sans obtenir le moindre renseignement, las physiquement et moralement de cette poursuite vaine, de ces efforts inutiles, il se décida à rentrer à Paris.
— C'est là que Du Lys doit revenir nécessairement, pensa-t-il. Paris est son élément et son atmosphère. Il y est peut-être déjà !
Et Bertrand revint à Paris.
Quand il arriva chez son ami Camille Richard, ce dernier poussa un cri de surprise. Il ne savait rien, mais le visage bouleversé, ravagé de Bertrand, lui fit peur. Il vit qu'un grand malheur l'avait frappé.
— Qu'as-tu ? lui dit-il. Ah I Denise est morte !
— Non, ami... c'est bien pis ! Son mari, le marquis, l'a enlevée et l'enfant aussi. Tiens, voici la lettre que j'ai trouvée en rentrant chez moi. Lis.
— Diable! diable! murmura Camille en lui rendant la lettre, après l'avoir lue. C'est grave ! Que vas-tu faire ?
— Je ne sais... Mais je les retrouverai toutes deux, à tout prix.
— Hum ! C'est plus facile à dire qu'à exécuter.
Il envoya le laquais rouler au milieu du ruisseau.
— Tu accepterais cela, à ma place ?
— Dam! il est le mari, et tant qu'il vivra...
— Oui, tant qu'il vivra ! répéta Bertrand cVun ton qui fit trembler Richard.
— Tu sais, Louis, s'écria-t-il vivement, pas de folies qui aggraveraient et gâteraient tout.