‹ L'étang des soeurs-grisesChapitre 44 sur 68 · DE N I SON · texte numérisé non relu

DE N I SON

Les umoureux et les gens à passion raisonnent mal. Ils n'ont quime idée à la fois, ils n'en voient qu'un côté: celui sous lequel ils l'ont considérée tout d'abord ; et ils s'y cramponnent comme des monomanes véritables.

Cela amène quelquefois des résultats prodigieux, parce que la passion a sa logique particulière et une seconde vue propre qui dérange tous les calculs et toutes les prévisions des gens de sangfroid.

C'est l'histoire du duelliste maladroit : n'ayant jamais tenu de la vie une épée, ni un fleuret, il tue un beau jour, par une botte insensée, dont il devrait être la première victime, le bretteur le plus habile et le plus sûr de sa main.

Mais ce sont des hasards qui ne réussissent qu'une fois sur cent, et encore.'

Or l'idée fixe de Bertrand, c'était qu'il fallait supprimer le marquis, que, tant que le marquis serait là, Denise et son enfant seraient perdues pour lui.

Rien de plus juste et de plus simple comme raisonnement.

Seulement, comment s'y prendre ?

Un duel ? Oui, un duel !

Depuis plusieurs années, comprenant la faiblesse et l'infériorité qui résulteraient pour lui de son ignorance de l'escrime, il s'était mis avec rage à apprendre l'épée et à tirer le pistolet. 11 était devenu d'une jolie force à ces deux armes, et, ainsi que tous ceux qui provoquent ou veulent provoquer, avec une haine au cœur, il se croyait assuré de sortir vainqueur de la lutte, prenant son désir pour une promesse de succès.

D'ailleurs, s'il devait succomber, c'était encore une solution. Tout serait fini, et cela vaudrait mieux que les angoisses et les tor* tures qu'il endurait.

Il sentait bien, il est vrai, que si, la chance le favorisant, il tuait le marquis, il lui serait ensuite fort difficile de se rapprocher de celle qui en portait le nom et qui était sa femme aux yeux du monde, mais il se disait aussi qu'en pareille circonstance il n'y a d'obstacles insurmontables que les obstacles matériels, et qu'il trouverait bien un moyen de tourner la difficulté.

Au pis aller, Denise et sa fille seraient libres, n'appartiendraient plus à un autre.

En effet, malgré ce qu'il savait de la vie menée autrefois par Denise avec son mari, de la séparation absolue qui avait régné entre eux, et quoique convaincu que Denise lutterait énergiquement pour maintenir la même situation, une jalousie sauvage le mordait au cœur, le rendait presque fou par moments.

Pourrait-elle toujours résister, si Du Lys tenait à reconquérir, ou plutôt à conquérir ses droits ?

Alors, mille images romanesques se présentaient à son esprit.

Il rêvait de surprises, '(de narcotiques au besoin, et se déchirait les poings avec fureur.

Depuis son départ de la Luina di Pazzalloil n'avait pas revu Denise. Il savait où elle demeurait. Il passait devant sa maison, mais en vain. La maison, située rue de la Chaussée- d'Antin, où du Lys avait loué un magnifique appartement, gardait son trésor. Le visafï-e de la jeune femme n'apparaissait point derrière les rideaux toujours baissés. Elle ne sortait pas.

Un jour, pourtant, il aperçut la petite Denise qui allait à la promenade avec une bonne inconnue, suivie d'un laquais de taille imposante.

Il se jeta sur l'enfant, la saisit dans ses bras, la couvrit de baisers.

La petite Denise se cramponna à son cou, en criant :

— Ah ! voilà petit père ! Tu n'es donc pas mort? Est-ce que tu ne reviendras pas ?

— Et ta mère? dit Bertrand.

— Elle est là. Elle pleure ! répondit l'enfant.

Cela se passait dans la rue de la Cliaussée-d'Antin, à queLjues mètres de la maison dont le marquis occupait le premier étage..

La rue est populeuse elles passants commençaient à regarder cette scène.

Tout à coup le laquais, d'abord surpris, et se rappelant sans doute les ordres de Du Lys, s'approcha de Bertrand et voulut lui arracher l'enfant en disant :

— Laissez mademoiselle, et passez votre chemin, monsieur, je ne vous connais pas.

Bertrand regarda le laquais une seconde, puis une idée folle lui traversa le cerveau avec la rapidité de l'éclair et il l'écouta sans réflexion.

D'un ccup de poing dans le creux de l'estomac, il envoya le laquais rouler au milieu du ruisseau, fit reculer d'un regard sauvage ceux qui accouraient et l'entouraient, bondit hors du cercle, s'enfuit à la faveur de la stupeur générale, emmenant la petite Denise dans ses bras. Au détour de la première rue transversale, il arrêta une voiture qui passait, jeta son adresse au cocher et monta dans le fiacre.

La voiture s'éloigna au triple galop.

Il n'était que temps.

Le public, d'abord paralysé par la rapidité de l'événement, était revenu de sa stupeur. La bonne hurlait :

— Arrêtez-le ! Il vole l'enfant!

On se mit à courir après lui en criant :

— Au voleur ! A l'assassin !

Le laquais s'était relevé et vociférait comme un beau diable, déclarant que ce forcené avait voulu le tuer.

Heureusement, la voiture était déjà lancée, et on la perdit de vue.

Bertrand serrait sa fille contre sa poitrine^ l'inondait de larmes, se taisait. Le jour ne se faisait pas encore dans son cerveau. Il avait obéi à un premier mouvement instinctif, irrésistible. Il avait repris son enfant, il l'emportait, voilà tout î

Arrivé chez lui, il s'agenouilla devant elle, la contemplant, la dévorant des yeux, lui baisant les mains, lui demandant :

— M'aimes-tu bien toujours ? Es-tu contente de me revoir, d'être avec moi ?

— Oui, disait la petite fille, je t'aime bien, bien mieux que mon autre papa. Mais maman va venir aussi, n'est-ce pas?

— Ta mère..., que devient-elle? Que fait-elle? Est-ce qu'elle parle de moi ?

— Oh! oui, mais pas devant lui... Elle me l'a défendu. Elle me dit de bien t'aimer, de ne pas t'oublier, et de ne jamais dire ton nom!

— Que fait-elle?

— Rien. Elle pleure, quand elle m'embrasse.

— Elle n'est pas malade?

— Non. Mais si triste, si triste!... Oh! c'était bien plus gai, làbas, à la Luina... Est-ce que nous n'allons pas y retourner?

— Et... lui... qu'est-ce qu'il fait? qu'est-ce qu'il dit? •

— Qui lui ?

— Ton autre. . . papa.

Ah! je ne sais pas... Il ne dit rien... Maman lui dit : Vous...

Elle te disait : Toi. Pourquoi ça... puisqu'ils vivent ensemble et qu'il est aussi son mari ?

Pauvre enfant ! murmura Bertrand. Quelle situation !.., Taistoi mon ange chéri, reprit-il tout haut, tu sauras cela plus tard. Mais elle ne sort donc jamais?

— Qui ça?

■ — Denise, ta maman.

— Non, elle ne veut pas, ou plutôt c'est mon premier papa qui le lui a défendu pour quelque temps, a-t-il dit... On peut faire de mauvaises rencontres à Paris,., car, tu sais, lui, c'est le premier, je l'ai bien reconnu. Il y avait longtemps, longtemps qu'il était mon papa, quand c'est toi qui l'es devenu... mais ça ne fait rien, c'est toi que je préfère, et maman aussi.

— Alors tu veux bien rester avec moi ?

— Oh! oui, mais avec maman.

— Et... si tu devais rester sans la revoir?

— Non! non! Je veux elle avec toi, ou retourner avec elle... Viens! Jeté conduirai... Je s&is bien où c'est, va, ça s'appelle la Chaussée-d'Antin... Et puis, j'ai changé de nom aussi. Je ne suis plus la petite Carini, comme on m'appelait là-bas, je suis mademoiselle Du Lys... Tu sais, le nom est plus joli, il faudra m'ap-

Je suis à vos ordres. Vous voyez bien qu'il faut en finir!

peler comme ça... Et puis, il paraît que je serai marquise, quand ^ j serai grande, comme maman.-, c'est ma bonne qui lu dit. Qu'estce que c'est que ça une marquise? Est-ce que tu es marquis, toi au'ii? Je ne les aime pas, parce que mon autre papa est marquis, et il a l'air méchant. Pourtant, il rit toujours. Mais maman pleure... tiens, comme toi à présent! Pourquoi pleures-tu?Tu n'es donc pas

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content de revoir ta petite Denison, comme tu m'appelais autrefois ? Moi, je m'ennuie à Paris... Tout le monde pleure!.,. Allonsnous-en à la Luina... Viens chercher maman... Et Caterina, où est-elle? Je l'aimais bien aussi. Tu sais, elle m'appelait : Piccina.

BertrariJ sanglotait en l'écoutant, lui baisait les mains, les bras, les joues, les yeux, croyant y sentir encore la douce chaleur et l'humidité tiède des baisers maternels de la femme aimée.

Que de fois leurs lèvres s'étaient rencontrées ainsi ! Que de fois leurs mains entrelacées avaient fait un nid suspendu à la chère fillette dont le bavardage inconscient lui montrait toute la profondeur de l'abime ouvert sous ses pas !

Et maintenant Denise était chez un autre, la propriété légale d'un autre !

Et maintenant, pour entendre la voix de son enfant, causer avec elle, Fembrasser, redevenir père pendant quelques minutes, il avait fallu que, par violence, comme un voleur, comme un malfaiteur, il l'enlevât! Et on allait venir la lui reprendre, sans doute.

Dans le premier moment, il n'y avait pas songé. Il avait cédé à un entraînement invincible, irréfléchi. Il était revenu chez lui, d'instinct, et c'était là qu'on irait la chercher d'abord.

Qu'allait-il faire ?

Garder Denison? la cacher? se cacher avec elle?

Outre que c'était difficile, en avait-il le droit?

Vis-à-vis de Du Lys, il se le serait accordé. Il y a des cas où le droit naturel est tout le droit, où le droit légal n'est que la suprême injustice!

Mais vis-à-vis de Denise qui souffrait autant que lui, plus que lui, car elle était femme et elle n'était pas seule et libre comme lui!...

Non, il ne pouvait la garder, l'ôter à sa mère!

C'eût été un crime !

II lui fallait bien cette consolation, à Denise. Elle était mère, s'il ! était père, et le droit de la mère est deux fois sacré!

Aux tortures de son propre cœur, il sentait, il devinait quelles seraient 3es tortures à elle.

Pour sécher ses larmes, pour adoucir ses douleurs, pour lui rendre le bonheur, tout au moins pour la délivrer du misérable à

LE DROIT DU MARI 4l9

qui la fatalité l'avait livrée, il aurait donné son sang goutte à goutte.

— Oui, chère enfant, dit-il. Oui, ma petite Denison, tu vas revoir ta maman. Tu lui diras, mais quand vous serez seules ensemble, que personne ne pourra vous entendre, tu lui diras que je l'aime toujours, de tout mon cœur, que je ne pense qu'à elle, que je ne vis que pour elle, que je la délivrerai. Tu comprends, retiens bien cela : je la délivrerai !

— Tu la délivreras, répéta Denison. Oh ! je sais bien qu'il ne faut pas parler de toi devant lui !

Et, en disant cela, la malice féminine perçait déjà dans le regard de la fillette sous l'ignorance et la candeur de la première enfance.

— Et puis, tu lui diras que je t'ai embrassée là, là et là.

Il la couvrait de baisers, songeant que l'enfant, tout imprégnée de ces baisers, irait les reporter à sa mère, comme jadis ils s'envoyaient leurs chastes caresses dans le calice des fleurs, alors que, jeune fille, elle allais au kiosque prendre et laisser un bouquet que chacun d'eux avait longuement pressé sur ses lèvres.

— Tu vas me reconduire à maman?

— Oui.

— Tu ne viendras pas avec moi? Tu ne la verras pas?

— Non! non ! plus tard... une autre fois... Mais s'il t'interroge, lui, le marquis, que diras-tu?

— Je dirai : Je n'sais pas !

En ce moment la porte de la pièce s'ouvrit violemment et Du Lys parut.

Il était pâle, mais très-calme.

— Décidément, monsieur Bertrand, dit-il de sa voix stridente, il parait que nous sommes nés pour courir l'un après l'autre, et que vous avez furieusemeut envie de mon bien! Après m'avoir dérobé ma femme, voilà maintenant que vous me volez ma fill» sur les grandes routes! Il faut que cela finisse '

4V0 L'ÈTAîs^G DES SŒURS-GIITSES

ou LE MARQUIS DU LYS FAIT CONNAITRE SON ULTIMATUM,

Eli apiTcevant Du Lys, Bertrand ne ressentit ni surprise, ni emotion. mais un vif mouvement de joie farouche.

Enfin il se trouvait en face de cet homme, seul à seul, loin des témoins importuns, et dans des conditions telles qu'il lui semblait impossible qu'il n'en résultât pas ce qu'il cherchait, ce qu'il espérait, — un duel à mort entre eux deux.

Lorsqu'il enlevait Denise, il n'y avait point songé. Il n'avait écouté, nous l'avons dit, que l'instinct de l'amour paternel, le besoin de revoir, de toucher, de posséder, ne fût-ce que pour une minute, un être qui venait de Denise, qui vivait avec elle, sur les lè\res duquel il croyait retrouver jusqu'au parfum préféré de la jeune femme, laissé par elle dans sa dernière caresse.

Mais, puisque cet acte insensé amenait Du Lys chez lui et les mettait en présence, il était décidé à profiter de la circonstance, à se cramponner à cette occasion peut-être unique, et, à coup sûr, uniquement favorable.

D autre part, si, de son côté, Du Lys n'avait pas voulu, lui aussi, provoquer quelque expHcation définitive et catégorique, il ne scrLvt pas venu lui-même, e*- .su>'*^')ut il ne serait pas venu seul!

Il lui eût été bien facile de se plaindre à la police, de charger un commissaire de rechercher l'enfant dont il était le père officiel, ou, tout au moins, de se faire accompagner par quelques agents.

D'ailleurs, la dernière phrase du Du Lys, « 11 faut que cela finisse ! » le ton donttlle avait été prononcée, tout plaçait l'entrevue sur le terrain que pouvait désirer et que désirait ardemment Bertrand, entraîné par la passion, dominé par le désespoir.

— Oui, monsieur, répondit-il en s'avançant vers Du Lys, il faut que cela finisse ! Il y a, entre nous, une vieille lutte qui doit se

dénouer et qui va se dénouer. .. s'il reste en vous un atome devrai gentilhomme ou d'homme d'honneur!

Du Lys ricana.

— Sans doute, fit-il avec un haussement d'épaules. Eu ce qui concerne la marquise, j'ai déjà dénoué, comme vous dites. Je suis allé la reprendre chez vous, et je lui ai fait réintégrer le domicile conju,£?al. En ce qui concerne ma, fille, je vais encore dénouer.... toujours comme vous dites. Je la reprends chez vous, et je lui fais réintégrer le domicile paternel !

— Et puis? monsieur demanda Bertrand.

— Et puis, quoi ? répéta le marquis.

— Vous croyez que cela en restera là? Est-ce que cela lave l'outrage fait au mari ? Est-ce que cela venge l'atteinte portée.... à la propriété du soi-disant père? Est-ce que cela empêche que j'aime Denise, et que je sois aimé d'elle? Est-ce que cela empêche que cette enfant n'ait peur de vous, et ne soit mon enfant?

— Cela me regarde et ne regarde que moi !

— Est-ce que vous croyez, poursuivit Bertrand, qui commençait à rentrer dans sa fièvre et dans sa colère d'abord contenues, que cela ne me regarde pas aussi un peu ? Est-ce que vous croyez que cela me suffît à moi, que je vous laisserai me prendre ainsi les deux parts de mou cœur et vous en faire une existence postiche, jouant le mariage avec une femme qui vous méprise et que vous n'avez due qu'à la plus abominable des trahisons et des surprises, jouant la paternité avec une enfant qui est mon enfant, quand je connais les motifs honteux, motifs d'argent, qui dictent seuls votre conduite ?

La petite Denise, de ses grands yeux regardait alternativement ces deux hommes qui oubliaient sa présence, en se la disputant, prête à pleurer, placée à côté de Bertrand, un peu en avant.

— Tenez, monsieur, continua le peintre, je vous hais et vous me haïssez ! Je vous ai fait les insultes les plus graves qu'un homme puisse faire à un autre homme. Il est impossible que vous n'ayez pas soif de mon sang, désir et volonté de vous débarrasser de moi, de mon existence qui est une gêne incessante pour vous, une menace de toutes les minutes, un affront perpétuel. Il est impossible que vous, qui êtes d'un monde où le point d'honneur reste, même

après l'honneur parti, vous vous contentiez d'user des bénéPices de la loi qui protège, comme ces malheureux qu'on voit, après un soufflet reçu, montrer au juge, en police correctionnelle, leur joue toute chaude, et réclamer une indemnité.

— Vous en oubliez, monsieur, — répliqua Du Lys de son ton sardonique et froidement impertinent. — Je vous hais plus que vous ne supposez, et pour autre chose encore : vous m'avez atteint même au cœur, oui, au cœur, ma foi! Depuis cinq ans, je vous ai toujours rencontré sur mon chemin. Vous ne m'avez pas seulement pris ma femme et ma fille, vous m'avez encore pris ma maîtresse, une créature que j'adorais, la seule qui m'ait inspiré, un moment, une passion réelle, — Honorine!

— Honorine! répéta Bertrand stupéfait, car il ne savait rien des rapports qui avaient existé entre elle et le marquis.

— Mon Dieu, oui ! Je l'aimais, elle était à moi et elle m'a planté là pour courir après vous. Vous alliez Tépouser, quand la marquise est venue vous enlever. Vous voyez donc que notre compte est plus long que vous ne vous en doutiez, et que j'ai plus de sujets de haine contre vous que vous n'en portiez à votre avoir !

— Eh bien, dit alors Bertrand avec empressement, tant mieux ! Je suis à vos ordres. Vous voyez bien qu'il faut en finir !

— C'est pour cela que je suis ici !

— Enfin! s'écria Louis Bertrand en poussant un soupir de soulagemement.

— Ecoutez-moi jusqu'au bout. Je pouvais vous tuer à la Luina. Je n'avais pour cela qu'à attendre votre arrivée, ou qu'à m'arranger pour vous surprendre avec la marquise. Je vous brûlais la cervelle, j'étais acquitté, et tout était dit! Je ne l'ai pas fait. Je pouvais encore vous tuer, en entrant ici, sans grands risques. Un père qui surprend le voleur de son enfant, quand ce voleur est, de plus, l'amant de sa femme, aurait bien des circonstances atténuantes, et serait certainement acquitté. Je ne l'ai pas fait. J'aurais un autre moyen, excellent, de vous sup.)rimer en toute sécurité, fi* le marquis en esquissant son sourire le plus narquois, ce serait de vous attirer à un rendez-vous quelconque avec Denise, chose facile, vous en conviendrez, et de retrouver aussi l'occasion que j'ai

laissé échapper à la Luina de me débarrasser de vous à jamais. Je ne l'ai pas fait, et je ne le ferai pas !

— Soit, monsieur, vous n'avez pas voulu m'assassincr, mais...

— C'est que je n'y avais nul intérêt. Cela aurait causé un scauliale affreux, et je n'en veux pas... .Je n'en veux à auciui prix, à moins d'y être absolument contraint. On a beaucoup trop parlé de moi. Je rêve de me ranger, de vivre doucement des dernières rentes que la Providence, dans sa sollicitude pour moi, m'envoie «ncore une fois. Puis, j'ai résolu de me venger, mais sérieusement, d'une façon ':ui en vaille la peine et me satisfasse. Or, votre mort me vengerait infiniment moins que votre désespoir prolongé et votre rage impuissante. Cette rage, vous me Tavez fait éprou- A'er avec Honorine!... Je vous la fais éprouver avec Denise!... Je vous frappe encore dans votre paternité, que je ne nie pas. J'en suis bien loin ! étant payé, je vous assure, pour n'avoir aucun doute à cet égard. Ainsi, monsieur, vous m'avez compris. Je vais sortir de votre maison avec M"« Du Lys, ici présente^ et tout sera dit!

— Ah ! c'est ainsi ! s'écria Bertrand hors de lui. Vous croyez que je vous laisserai partir !

— Parfaitement.

— Non, mille fois non! Je ne vous laisserai pas cette enfant pour que vous abusiez contre elle de votre autorité, par haine contre le père ! Je ne vous laisserai pas Denise pour que vous fassiez mourir de désespoir la femme que j'aime, par haine contre l'amant ! Je me dois à ces deux êtres faibles et sans défense que la loi vous abandonne, et que j'ai le devoir de protéger, de sauver de vos vices et de vos froides inimitiés... Votre vengeance est une vengeance de lâche, entendez-vous ? Ah! vous craignez le bruit et le scandale ! Nous allons voir. Vous êtes chez moi, vous y êtes seul, je suis armé. Je saurai vous contraindre, je vous le jure, à accepter mes conditions, à m'accorder, au moins, cj combat loyal et sans merci que je vous demande, et que vous auri-z dû être le premier à me proposer. Je sais bien que ce duel aussi me séparera à jamais des être que j'adore et qui sont à moi, car on n'est qu'à ceux qu'on aime et dont on est aimé! Si je vous tue, je ne pourrai plus revoir votre veuve, soit! Si vous me tuez... eh ! bien,

j'aurai fait ce que me dicte ma conscience, ma passion, si vous le voulez, mais je n'aurai pas consacré leur malheur éternel par mon acquiescement, et sans avoir tenté l'impossible.

L'exaltation avait reconquis Bertrand. 11 ne raisonnait plus. Il était redevenu, comme au premier moment, capable de toutes les folies.

Il saisit son revolver, qu'il ne quittait plus depuis les événements de la Luina, l'arma.

— Vous ne sortirez pas d'ici avant de m'avoir répondu, monsieur le marquis. De la mort ou du duel, choisissez !

Du Lys, qui suivait tous ses mouvements avec une grande attention, sans dire un mot, bondit, avec lu rapidité et la souplesse du chat-tigre, sur la petite Denise,

Elle avait pris un pan de la redingote de son père, et s'y cramponnait, effrayée, sanglotant.

Le marquis lui fit lâcher prise d'un mouvement brusque, sauta en arrière, de façon à se retrouver devant la porte, et, présentant l'enfant, qui couvrait sa poitrine et se tut par l'excès de la terreur :

— Tirez, monsieur, s'écria-t-il avec un éclat de rire dont l'explosion alla souffleter Bertrand.

— Malheureux ! hurla celui-ci en abaissant son arme. Ah! malheureux !... ma fille !

— Vous pouvez l'assassiner ! répondit Du Lys.

11 continuait de reculer, et ne s'arrêta qu'en sentant sous ses pieds le seuil de la porte ouverte, dont les montants l'encadraient et le mettaient à l'abri d'une attaque, soit sur le côté, soit par derrière.

— Vous y renoncez, reprit-il. Vous avez raison, mais vous n'aurez plus votre enfant, et je ne me batterai pas en duel avec vous ! Comment, j'ai le droit de vous tuer, et j'irais bêtement risquer ma vie contre la vôtre ! Allons donc! j'ai tout pour moi, la loi et le monde, et j'irais abandonner mes avantages pour vous être agréable ! Vous n'êtes pas fou, monsieur, vous êtes idiot 1 Je tiens deux otages qui me répondent de votre sagesse et me gardent de vos fureurs, comme ils m'assurent que je vous punis très suf-

Il s'embusqua au coin de la rue, dans i:n café sombre.

fisamment des petits désagréments que vous m'avez causas et de tous ceux que vous voudriez me causer encore.

— Mais si je vous insulte dans la rue, si je vous frappa au visage ?

— Je vous fais arrêter et condamner.

— Lâche î

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— A moins que, la colère l'emportant, — car je suis sujet à la colère aussi, quelquefois, — je ne vous tue comme un chien enraî^é ! Quant à un duel, je vous le répète, jamais^! Je vous assassinerai peut-être, si vous m'y contraignez.., ou vous m'assassinerez, si l'échafaud a des charmes pour vous, mais nous ne nous battrons pas ! Maintenant, réfléchissez. Quoi que vous fassiez, vous êtes séparé, pour toujours, de Denise et de votre fille... sauf le cas où

je mourrais de mort naturelle Mais il faudra attendre. Je me

porte fort bien, j'ai une santé de fer et je compte la conserver par les soins les plus attentifs et les plus intelligents. Je me résume une dernière fois : Si vous me tuez, la g'uillotint^ ! Si je vous tue, Denise et votre fille me restent ! Voulez-vous, en attendant, que la vie leur soit supportable? Demeurez tranquille et évitez le bruit, ainsi que je l'ai évité jusqu'à présent. Voilà qui est bien entendu, m'est-ce pas ? Adieu !

En disant ces mots, il se retira brusquement, poussa la porto derrière lui, et la ferma à double tour, avec la clef que Bertrand, dans sa précipitation et son trouble, avait oublié de retirer de la serrure.

C'est même cet oubli qui avait permis à Du Lys d'entrer sans s'annoncer par un coup de sonnette.

II descendit leseulier, monta dans sa voiture arrêtée devant la maison, tenant toujours Denise qui se taisait plus tremblante qu'une feuille, et n'osait plus même pleurer

Bertrand n'avait pas essuyé de le relenir.

Accablé, il étaii tombé sur une chaise, et murmurait :

— Cet homme a raison ! 11 est le mari ! Le droit du mari !

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