‹ L'étang des soeurs-grisesChapitre 45 sur 68 · LE FER RETOURNE A L'AIMANT · texte numérisé non relu

LE FER RETOURNE A L'AIMANT

Le lendemain de cette journée si agitée, Bertrand reçut une lettre dont l'écriture connue lui causa à la fois la plus violente des

pal pi talions et la seule douce émotion qu'il eût ressentie depuis rhiSLcriit où le marquis avait repris Denise. Voici cette lettre :

« Mon Lien-aimé,

« J'apprends par Denison que tu es à Paris. Je l'ignorais, ne sortant pas, ne voyant personne, n"osant interroger !

« Que s'est-il donc passé, grand Dieu! Denison me raconte, en son langage enfantin, des choses qui me font trembler.... Tu l'as enlevée par la violence... Il y a eu, entre toi et lui, une scène terrible...

« Oh ! mon unique amour, mon unique bien, je t'en conjure, n'expose pas ainsi tu vie, n'ajoute pas à tout ce que j'éprouve, à tout ce que je subis, l'angoisse de la terreur pour toi !

« Séparés ! c'est donc bien vrai ! Et cela dure !...

(( J'étais, d'abord, comme folle.

« Quand je t'ai vu, au moment où le bateau partait, quand ta voix désespérée, prononçant mon nom, est arrivée jusqu'à moi, il m'a semblé qu'on m'arrachait mon cœur.., que j'allais mourir!... Que ne suis-je morte, en effet! Tout serait fini, à présent, et je serais morte sans remords, sans regret de laisser notre enfant chérie, puisque je serais morte sans l'avoir voulu, cherché!

« C'est que, vois-tu, chère âme de ma vie, il faut vivre pr»ur elle.... Nous ne nous appartenons plus à nous deux tout seuls.... Autrement, cela serait si simple, si facile ! Mais elle est là, ta fille. 11 faut être près d'elle. C'est tout ce qui me reste de toi, maintenant, et, quand je la serre dans mes bras, il me semble que je te tiens encore !

« Elle m'a dit :

« — Maman, il m'a embrassée là, là et là.

a Chère ange !

« Tu penses si j'ai suivi, retrouvé la trace de tes lèvres !

« Ohl Berlrand! Bertrand!... Mais, non, soyons courageuse....

« C'est vrai, malgré mes douleurs, je crois que je suis moins malheureuse que toi. Je l'ai là, elle, près de moi ! Et tu ne Pas pas [ Et puis, je l'ai, lui, sous les yeux. Je lutte, je combats, je me con-

serve, je n'ose plus dire pou?' toi, mais à toi, et cela me soutient peut-être, car je ne comprends pas que je puisse supporter ce que je supporte !

« Je t'en supplie, c'est ta Denise, entends-tu, qui t'en supplie, ne recommence pas ce que tu as fait hier,

« Il te tuerait, vois-tu, je le sais, je le sens.... Cet homme est. toujours maître de lui et calcule tout, mais il te hait, et il attend son moment, l'occasion qui lui sera favorable.

ft C'est effroyable de vivre ainsi, avec cette menace suspendue sur ta tête; car, s'il t'a ménagé deux fois, cela ne prouve rien. Il avait ses raisons pour cela, que j'ignore, et qu'il n'aura plus, demain, peut-être !

« Quand je songe que voilà, dans la même ville, deux hommes dans votre position, que le moindre hasard peut mettre en face l'un de l'autre !

« Vous vous êtes déjà rencontrés, et tu avais mis les torts apparents de ton côté Je ne m'explique pas sa longanimité, elle me

fait peur!...

« Penser à cela me donne le vertige ! . . .

« Lui ne m'a rien dit, pas une allusion ! Il savait bien que Denison ms parlerait. Ce silence m'effraie plus que des violences.... Cela prouve une résolution froide et absolue.

« Sans Denison, je te le répète, je n'aurais rien su.

« Ma femme de chambre aussi m'a raconté la scène de la rue, qu'elle tenait du valet et de la bonne d'enfant, qui, tous deux, sont à la dévotion du marquis, me surveillent et m'espionnent, je le crois.

« Henriette, — c'est la femme de chambre, — semble, au contraire, bonne et dévouée. On dirait qu'elle m'aime un peu, que ma tristesse, que mes larmes la touchent, car je pleure, quand je suis seule, et je n'ai pas toujours le temps de sécher mes yeux assez vite !

« Je t'écris, comme je te parlerais, sans suite..., puis je me cache. Je ne voudrais pas qu'il me surprit causant avec toi. Cet homme m'inspire une terreur profonde, aujourd'hui. Autrefois, je le méprisais, sans le craindre... Il a complètement changé 1

« J'avais espéré qu'il recommencerait sa vie de désordre, qui l'é-

loignait, du moins, de la maison et me soulagerait de sa présence. Eh bien, non ! Cette triste chance d'une nouvelle ruine qui m'eût délivrée de lui pour la seconde fois n'existe plus 1 II aurait fallu du temps... Mais... hélas ! est-ce que je compte le temps ? Maintenant c'est impossible. On a trop bien pris toutes les précautions! D'ailleurs, s'il le pouvait, le ferait-il ? Je crois qu'il est devenu avare. Il se sent vieillir, sans doute, et il veut finir, à tout prix, dans Taisance. Ce bourreau d'argent se montre presque économe, ne fait plus de dettes, ne me donne aucune prise contre lui. Il songe à l'avenir, se compose une existence réglée, non pas régulière 1... Je crois qu'il voit toujours Nina Durandal, qui est revenue à Paris. Il va chez elle chaque jour, y passe souvent la nuit entière.

« Nous vivons aussi séparés que deux étrangers. Il me parle peu, toujours sur un ton de froide raillerie et de politesse narquoise.

« Lorsqu'il me demande quelque chose, il a soin que ma fille soit là... Et, si j'hésite, ou si je ne réponds pas assez vite, il lui dit.

« — Mon enfant, appuyez-moi auprès de votre mère 1 »

c( Et sur un ton, avec un regard, qui me donne la chair de poule.

« Oh ! alors, j'accorderais tout !

« C'est qu'il a toute l'autorité paternelle . Il pourait arracher Denison de mes bras, comme il m'a arrachée des tiens, la mettre au loin, je ne sais où, se venger sur elle... la corrompre, la perdre, la faire aussi malheureuse ou indigne... qu'il lui plairait !

« Que sais-je, moi ?

« Il peut tout, oui tout, lui qui n'est rien, ni pour elle, ni pour moi, tout, tout 1

« Et, si j'essayais de lutter, je serais écrasée. Arrière la femme adultère ! me crierait-on.

« Moi, adultère ! Dérision ! je ne le serais qu'en étant sa femme.' Et je ne deviendrais méprisable, vile, ■ ^le si je remplissais ce qu'on appelle les devoirs d'épouse !

a Ainsi, tu es un homme bon, grand, dévoué. Tu as le génie, tu

as le cœur, tu as mon amour. Je n'ai jamais aimé que toi, je n'aimerai jamais que toi, je n'ai jamais appartenu et je n'appartiendrai jamais qu'à toi... Cet homme a vécu clans le vice et la débauche, par le vice et la débauche... II m'a vendu son nom pour avoir de l'argent. Il a vécu de moi comme il avait vécu de mille autres femmes. Hier encore, après m'avoir abandonnée, ruinée par lui, il vivait des aumônes de Nina Durandal... Tout le monde sait ce qu'il vaut, et tout le monde le méprise au fond de soi ! Il est vieux, usé surtout, et je suis jeune... Il m'a épousée par surprise, quand j'étais encore à moitiéfolle, absolument découragée. Je l'ai accepté, comme j'aurais accepté du poison, avec plus de répugnance, parce que je croyais tout flni, ne croyant plus en toi, parce qu'il me semblait que j'étais morte pour toi, que tu étais mort pour moi, afin de donner un nom à Denison, de lui faire sa place dans la société. Il avait essayé d'abuser de mon agonie, après m'avoir retirée de l'étang, pour me violer... oui, me violer!... Je ne te l'ai jamais dit. Il n'a échoué que par hasard. Mes cris avaient attiré du monde. Il répondit que j'avais le délire... C'était vrai, du reste.

« Et c'est cet homme qui a le droit de te tuer, de me tuer, s'il nous surprend ensemble î Et c'est cet homme qui est investi du sacerdoce sublime de la paternité ! Et il peut ce qu'il veut contre toi, contre moi, contre notre enfant ! Et nous hii appartenons tous les trois, à des titres divers ! Il peut nous martyriser comme il l'entend î Il peut briser les liens qui nous unissent, les seuls vrais, les liens du cœur et de la nature î

« C'est moi qui suis la femme adultère, la femme qu'on raille et qu'on condamne, qu'on montre au doigt.

« Quel crime ai-je commis ?

a Je suis restée fidèle à mon unique amour, à mes premiers serments, et pure de tout avilissement!

« Quanta toi, on te condamne au désespoir.

« Denison... c'est de lui qu'elle dépend ! Denisfon, que je n'embrasse i)lus qu'en tremblant, en disant :

« — Demain, me sera-t-il permis de l'embrasser?... Demain, sera-t-elle ici?... Demain..., s'il voulait...

« Ah ! qu'il n'y touche pas, à elle, du muios !... Je commettrais un crime !

« Denise me répète :

— « Tu sais, maman, il a dit qu'il te délivrerait !

« Mon bien-aimé, que veut dire cela? Le peux-tu ? Hélas ! non. Non, nous ne pouvons rien, rien, rien... que ce que je fais. Mais puisqu'il l'accepte, puiscjue tout lui est ég-al, pourvu qu'il soit riche, puisque cette nouvelle fortune s'est attachée à moi, la maudite, comme une robe de Nessus, rien ne me délivrera !

« Pour nous, il n'y a plus de recours?

« Oh ! Bertrand, vois-tu, je t'aime ! Obéis-moi ! N'ajoute pas ta part de tortures, — la plus cruelle, — à toutes celles que j'endure. Moi, je vis, je supporte, je subis... Pour qui? Pour toi, pour te protéger, te sauver, pour Denison, pour ta fille, que je dois protéger, sauver aussi ?

' « Sois courageux, comme je suis courageuse. Qui sait ce qui peut arriver? S'aimer, n'est-ce pas presque tout? Il faut attendre... Quoi ? Je l'ignore, mais notre vie, mais notre amour ne peuvent finir ainsi !. . Tiens, je trouverai un moyen pour que tu puisses m'écrire. C'est imprudent, mais je le trouverai.

« Attends une seconde lettre de moi. Nous nous écrirons du moins, comme autrefois... Cela nous rajeunira tous les deux n'est-ce pas, mon bien-aimé?... C'est toujours l'argent, pourtant qui nous a séparés !

« J'entends du bruit, je n'ai plus que le temps de mettre toute mon âme dans un baiser sur ce froid papier.

« Ta Denise, m

C'est à peine si Bertrand pouvait lire cette lettre. Les larmes obscurcissaient sa vue et tombaient sur les feuillets, s'ajoutant aux traces d'autres larmes qui avaient parfois élargi et pâli l'écriture fraiche, — larmes de la femme aimée coulant sur son doux visage, au moment où elle causait de loin avec un être plus cher que sa vie.

Si elle avait cru calmer Bertrand, en lui écrivant, elle s'était tromj)ée.

Penilant(iuel((ues instants il se sentit, en effet, comme rafraichi. Depuis deux mois c'était la première fois qu'il avait des nouvelles

directes de Denise, et il eut d'abord le sentiment vif de cette commutation à sa peine.

Mais cela ne dura pas.

Un besoin formidable de la revoir le saisit, absorba toutes ses facultés, un de ces besoins qu'on ne saurait analyser, un de ces emportements de l'être tout entier vers un but quelconque qui s'emparent si bien de la volonté qu'ils s'y substituent, deviennent la volonté elle-même, et -ne laissent aucune place à la réflexion, ni au raisonnement.

Ce sont ces mouvements irrésistibles qui font les héros et souvent les criminels, qui rendent capable des choses les plus grandes et aussi des plus horribles.

L'homme de la vie ordinaire, complexe et tiraillé en sens diverSj disparaît, et Thomme qui le remplace n'a plus qu'un nom : il s'appelle idée fixe !

— La revoir ! Je veux la revoir !

Il sortit o-ao-na la chaussée-d'Antin et s'embusqua au coin de la rue, dans un café sombre d'où il pouvait guetter la porte de sa

maison.

Pendant trois jours, il y resta, depuis l'ouverture jusqu'à la fermeture de l'établissement.

Le quatrième jour, il vit sortir successivement le marquis à son heure habituelle, puis la bonne qui conduisait Denison, puis le grand laquais qui les accompagnait.

On n'avait pas promené l'enfant depuis l'aventure que nous avons rapportée dans un chapitre précédent.

Bertrand attendit un quart d'heure pour être assuré de l'éloignement de ces divers personnages.

Maintenant, se dit-il, tous ceux qui me connaissent sont loin,

hors de la mai.son, je puis entrer.

Il traversa la rue, gravit lestement l'escalier, jusqu'au premier étage, sonna.

La femme de chambre vint lui ouvrir.

— Monsieur le marquis Du Lys? demanda-t-il.

— Il est sorti, monsieur.

— Pour longtemps ?

< — Je ne sais.

11 s'agit de sauver la vie d'un lioiume et de votre maîtresse.

. — M"* la marquise est-elle visible ?

^- Je vais m'en .informer. Veuillez attendre. Elle introduisit Bertrand au salon, ouvrit une porte et disparut. Mais, au lieu d'attendre, il la suivit sans bruit, traversa derrière elle une pitile pièce, et, quand elle ouvrit une seconde 55- Liv. * ^^

porte, il aperçut Denise, assise devant une table, la tête penchée, le front dans ses deux mains, le visage caché, semblable à quelque statue gracieuse et délicate de la douleur résignée.

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