DUO D AMOUR
— Madame, dit la femme de chambre à sa maîtresse, il y a... Elle a'eut pas besoin d'achever.
A la première parole, Denise avait relevé sa jolie tète pâlie par le chagrin.
Elle aperçut, derrière la femme de chambre, Bertrand debout et penché en avant.
Elle fut secouée des pieds à la tête, comme par une décharge électrique, mais parut plus émue que surprise.
Elle se leva rapidement.
— C'est bien, dit-elle d'une voix assez ferme, laissez-nous seuls.
Et elle se dirigea vers la porte, allant ainsi au-devant de Bertrand.
La femme de chambre, étonnée^ se retourna et poussa un petit cri d'effroi, aussitôt retenu, en voyant si près d'elle la personne qu'elle croyait encore au salon. Mais elle se retira sans observation, avec la plus extrême discrétion.
Bertrand entra.
Denise donna un tour de clef.
Ils étaient enfermés.
Elle se jeta à son cou, le serra contre sa poitrine, puis repoussa doucement la tête de l'artiste, avec ses deux petites mains, pour le mieux contempler.
Elle était vêtue de noir, comme en grand deuil. Ses traits délicats, ses grands yeux d'un bleu sombre, ses cheveux blonds ra-
LE DROIT i.'J MARI 435
menés en lourdes torsades sur sa tête, ses mains fines et blanches, ses mains d'enfant, tout cela ressortait sur le fond somljre de sa toilette de veuve, avec une admirable vigueur de ton.
— Ainsi te voilà ! dit-elle. Je t'attendais ! Je savais, je sentais que tu viendrais ! C'est insensé, c'est fou, et, pourtant, cela devait être... C'est moi qui serais allée à toi, si tu n'étais venu à moi — C'est la mort, mais ce sera la mort pour nous deux. Soit! je suis prête... Puisque nous ne pouvons plus vivre ensemble, ce sera bon de mourir l'un avec l'autre. Il va venir tout à l'heure, mais je me cramponnerai si bien à toi qu'il ne pourra te frapper qu'à travers mon cœur.
Bertrand frémit.
Pour la première fois, depuis qu'il avait résolu de la revoir, il comprit le danger, carie danger la menaçait autant que lui. Il n'y avait pas songé, se croyant seul menacé.
— Non, non, dit-il, ma Denise, je ne le veux pas, je...
— Laisse cela, fit-elle doucement en lui fermant les lèvres avec
ses doigts. Nous n'avons pas assez de temps Parlons de nous.
Que tu es changé ! Tu as beaucoup souffert !... Moi aussi... N'estce pas que c'est bon de se serrer encore une fois l'un près de l'autre, de se confondre, de se respirer !...
Elle le pressait de ses mains souples et caressantes, s'attachait à lui de tout son corps brûlant, le sourire aux lèvres, les yeux humides.
A sa vue, elle oubliait tout, même Denison, sa fille !
Il l'avait surprise à un de ces moments de faiblesse et de découragement, non dépourvus de charme, où la lassitude de la lutte et l'horreur d'un avenir morne et sans espoir, font accepter toute solution toute faite et qui ne demande aucun effort de volonté.
Sa présence l'enivrait.
La femme et la mère avaient disparu, il ne restait que l'amante, se disant que la mort véritable, c'était son absence à lui, et que tout serait doux... pourvu qu'ils ne fussent plus séparés.
Ils échangeaient ces longs baisers, ces paroles vagues, qui sont plutôt la musique du cœur que le langage réfléchi de l'esprit, qui ne signifient presque rien et qu'on ne cherche même pas à rendre plus significatives, tant on devine qu'on ne pourrait exprimer par
des mots ce qu'on éprouve, tant il y a des instants où sentir, c'est penser.
— Nous sommes fous ! dit pourtant tout à coup Bertrand. Profitons de ces quelques moments.... Veux-tu venir avec moi, t'enfuir ? Nous nous cacherons si bien, cette fois, qu'on ne pourra nous retrouver, ni lui, ni personne !
— Tu sais bien que c'est impossible. Partout il nous retrouvera, et je ne pourrais supporter une seconde fois ce que j'ai supporté déjà !
Elle s'arrêta, regarda autour d'elle et tressaillit.
L'ivresse se dissipait, la raison revenait.
— Mon Dieu ! dit-elle. Je suis insensée, infâme, de te garder là ! Et Denison !... J'avais oublié qu'il faut vivre... Fuis! fuis! je t'en conjure... Il va rentrer.
— Non, je ne puis... je ne puis t'avoir revue, t'avoir tenue dans mes bras, avoir senti ton cœur battre contre le mien, entendu ta voix, pour te quitter, t'abandonner ! — Comment, nous sommes là, tous les deux ensemble... et je partirais seul ! Non, cela n'est pas possible... Viens ! Arrive ce qui pourra, cela ne sera pas pire que ce qui est !
— Il n'y faut pas songer, te dis-je. J'y ai bien réfléchi.... Si j'avais trouvé, je serais allée à toi, je t'aiurais dit : Me voilà, partons i Mais lui, je le sais, toutes ses précautions sont prises. S'il n'y avait que inoi, il n'y tient guère, mais il veut se venger de toi en me gardant. Je suis sûre qu'on te suit, qu'il est renseigné sur toutes tes actions, que je ne ferais pas un pas hors de cette maison sans qu'il en fût prévenu, sans qu'il soit informé de l'endroit où je me serais réfugiée. J'aurais pu me retirer, chez ma mère, oui, certes, mais il l'a prévu et m'a dit :
« Si vous quittez cette maison, je le tue, et je vous ôte votre fille! »
Et il le ferait! C'est son refrain, sa réponse à tout,... Je ne puis devenir ton assassin...., celui de ta fille !.... Nous cacher tous les trois... nous n'y arriverons jamais, car partout, partout, il pourra nous rejoindre, ou nous dénoncer à la justice, et mettre la police sur nos traces. Non, pars, il en est temps encore, pars !.. Je devais te chasser, mon bien-aimé, quand tu es entré.... Pardonne- moi,
j'ai été lâche*! Je n'ai écouté que mon bonheur de te revoir, j'ai été égoïste ! Oh ! c'est mal !
Elle essayait de l'entraîner, mais en se cramponnant à lui, ne pouvant ni le garder, ni se détacher de lui.
À ce moment, des coups violents ébranlèrent la porte.