‹ L'étang des soeurs-grisesChapitre 47 sur 68 · LA SUBSTITUTION · texte numérisé non relu

LA SUBSTITUTION

Tous deux se redressèrent plus livides que des morts.

— Trop tard ! murmura-t-elle. Nous sommes perdus ! Bertrand la saisit, se plaçant, malgré sa résistance, entre elle

et la porte.

Les coups redoublaient.

— Ouvrez donc, par grâce, dit une voix étouffée. C'est moi, Camille Richard. Ouvrez !

— Camille Richard ! répétèrent-ils tous deux. Denise s'élança, et ouvrit la porte.

Richard entra comme une trombe.

— Vite! vite ! dit-il à Bertrand. Le voilà qui vient! Le marquis sera ici avant deux minutes... Je prévoyais cette folie... Je te suis depuis huit jours... J'ai fait le guet !

— Par où fuir ? dit Denise. Il n'y a qu'une issue !

— Et puis fuir devant lui, me cacher ! murmura Bertrand.

— Il s'agit bien de toi ! s'écria Richard. D'abord, si tu restes, je reste aussi, je me fais tuer à tes côtés, ou je commets un meurtre qui me fera guillotiner !

Il saisit violemment Bertrand par le bras.

— Obéis-lui, dit Denise éperdue. Fais cela pour moi!

En voyant l'émotion de Denise, la terreur empreinte sur ses traits, son regard . suppliant, il eut pitié d'elle. Il n'avait pas le droit de disposer de la vie des autres.

11 se laissa entraîner par Richard Jusqu'à rantichàmbre où se trouvait Henriette.

— Ma chère enfant, lui dit Camille comme s'il la connaissait, en lui ghssant une poi2:née d'or dans la main, il s'ag'it de sauver la vie d'un homme et de votre maîtresse ! Il ne faut pas que le marquis voie monsieur, et il faut que monsieur ait quitlé la maison une minute après l'entrée du marquis.

— Venez, répondit la femme de chambre sans hésiter.

Et elle poussa Bertrand dans un cabinet noir dont elle referma vivement la porte.

Richard retourna dans la chambre de Denise.

Elle était restée debout, plus froide et plus immobile qu'une statue, écoutant.

— C'est fait: dit Richard. Asseyez-vous, moi aussi, ayons l'air de causer. Le marquis doit trouver quelqu'un ici en rentrant.

Il n'était que temps.

A peine avaient-ils pris leurs dispositions que Du Lys apparaissait dans la pièce.

II avait son expression de visage des plus mauvais jours, son rictus ironique et glacé, son regard inquiet et perçant.

D'un coup d'œil rapide, il inspecta les lieux et les personnages, eut un léger geste de surprise en reconnaissant Richard, puis regarda attentivement Denise, dont le trouble profond ne lui échappa point.

Richard s'était levé.

Du Lys se retourna lentement vers lui.

— Ah! monsieur Camille Richard, si je ne me trompe ! fît-il.

— Moi-même, monsieur le marquis. Nous sommes de vieilles connaissances. J'ai eu l'honneur d'être l'ami de M""* la marquise avant son mariage, et, ma foi, apprenant son retour à Paris, je me suis permis de venir lui présenter mes hommages.

— C'est vraiment charmant à vous, monsieur, répliqua le marquis, de l'accent le plus affable.

II prit un siège, et les deux hommes commencèrent à causer ensemble de l'air le plus dégagé.

Denise avec un courage admirable, retrouva sa présence d'es-

prit et prononça quelques paroles d'un ton assez naturel, se demandant en dedans d'elle-même, à chaque seconde :

« Est-il parti ? »

Denison arriva à son tour. La mère présenta l'enfant à Richard qui lu couvrit de caresses, comme s'il la voyait pour la première fois.

Denison, qui ne l'avait pas revu depuis que Denise et Bertrand avaient été se réfugier dans le Tessin, le regardait avec quelque étonnementet finit par lui dire : i

— Je vous connais bien, allez ! Vous êtes M. Richard. Du Lys n'eut pas Tair d'entendre, bien qu'i In'eût pas perdu une

syllabe, et Richard éleva la voix pour couvrir celle de la petite fille.

Au bout d'un quart d'heure, il prit congé de Denise.

Le marquis l'accompagna jusqu'au salon et lui dit ;

— Monsieur Richard, un mot, je vous prie,

— A vos ordres, monsieur le marquis.

— Vous êtes l'ami le plus intime et fort dévoué, à ce que je vois, de M. Bertrand.

— J'ai cet honneur.

— Or, il ne me convient pas que les amis de M. Bertrand viennent voir la marquise.

— Qu'entendez-vous par là, monsieur le marquis ? demanda Richard d'un ton fort sec et passablement provocateur.

— Je vais vous le dire, co.itinua Du Lys. La marquise était fort troublée quand je vous ai surpris ensemble... Et ce n'était pas pour vous ! De môme que ce n'était pas vous que je comptais rencontrer chez elle ! Mais passons .

— Eh bien, monsieur?

— Eh bien, je ne veux pas de ces intrigues chez moi. Elles auraient pour conséquence inévitable de me pousser à quelques violences contre votre ami, violences qu'il me plait d'éviter pour des raisons connues de lui, ou de me contraindre, par le scandale, à un procès en séparation qu'il me plait encore plus d'éviter.

— Alors?

— Alors, veuillez vous rappeler que je vous défends de repasser le seuil de cet appartement.

Monsieur le marquis, c'est une insulte...

— J'en suis désolé !

— Et je ne puis l'accepter !

Le marquis s'inclina sans répondre.

— Vous m'en rendrez raison !

Le marquis hésita une seconde.

Soit ! fit-il enfin. Après tout, je ne serai pas fâché d'appren-

à M. Bertrand, dans la personne de son meilleur ami, ce qu'il en coûte à me braver, à me gêner.

Dans une heure, mes témoins seront ici, s'écria Richard avec

empressement, et sans pouvoir dissimuler sur son honnête et mobile visage une expression de vive satisfaction.

Ils y trouvèrent les miens, répondit Du Lys.

Il sera inutile de leur faire connaître la cause du duel, ajouta

Camille.

— C"est aussi mon sentiment.

Les deux hommes se saluèrent froidement, et Richard sortit en se frottant les mains.

Enfin, ça y est! se disait-il dans son style un peu trivial

d'atelier. Allons, mon bon Bertrand, si mon maître d'armes ne m'a pas menti, je vais te délivrer du marquis! Tu ne pouvais le tuer... Je vais essayer de le faire à ta place, afin d'éviter de plus grands malheurs, car avec un amoureux de ton espèce, qui recommence chaque jour une nouvelle folie, il serait arrivé une catastrophe ! Quant à Denise, qui est bien la meilleure et la plus noble femme que j'aie rencontrée encore, je serai fort heureux aussi de la savoir veuve... pour de bon!

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