‹ L'étang des soeurs-grisesChapitre 48 sur 68 · LE SERMENT DE BERTRAND · texte numérisé non relu

LE SERMENT DE BERTRAND

Le soir même, les témoins de Cahiille et ceux (m marquis régîèrent toutes les conditions de la rencontre.

Ul

Pendant un jour et deux nuits, Bertrand veilla sur le mort.

On choisit l'épée d'un commun accord, et il fut décidé que Ie« adversaires se rendraient sur la frontière de Belgique pour échapper aux ennuis, et surtout au retentissement d'un procès en police correclionnelle, s'il survenait quelque malheur.

Le lendemain matin ils prirent l'express, et, à deux heures, le se"» Liv. 56

combat commença dans un petit bois de bouleaux sur le territoire belge.

Dès les premières passes, Camille Richard comprit qu'il avait affaire à forte partie, et que la réputation de tireur du marquis n'avait rien d'exagéré.

Il fut obligé de calmer sa fougue naturelle, de renoncer à toute idée d'une surprise heureuse.

Du Lys avait un jeu froid, correct, implacable, attaquait peu, attendant une faute de son adversaire, en homme résolu à user de tous ses avantages sans pi lié

On voyait qu'il s'agissait là d'un duel sérieux où chacun des combattants en voulait réellement à la vie de celui que son épée menaçait, et ne s'amusait pas à tenter ces petites écorchures qui, généralement, mettent un terme aux duels qu'on a pour amuser la galerie.

Camille Richard tenait, en effet, très-positivement à tuer le marquis, s'il le pouvait, n'ayant cherché et accepté la rencontre que dans ce but.

Quant à Du Lys, sans avoir aucune haine personnelle contre son adversaire, il ne tenait pas moins à le tuer, pour frapper Bertrand à travers lui, et surtout pour inspirer à Denise une terreur salutaire et lui prouver qu'il n'entendait plus qu'on jouât avec ses volontés et ses di'oits.

Il y eut deux reprises.

A la seconde, Du Lys, changeant de tactique, attaqua vivement, firanchement, sans laisser à Richard le temps de respirer et d'attaquer lui-même; puis, tout à coup, par un mouvement d'une rapidité terrible, il lia l'épée, glissa comme une flèche, se fendit à fond, et toucha Richard en pleine poitrine, un peu au-dessus du sein, avec une telle vioLnce, que le fer ressortit par derrière, à la hauteur de l'épaule.

Richard chcineela, puis s'affaissa.

Les témoins se précipitèrent effrayés vers le blessé, et le chi« rurgiei', qu'on avait requiii d'avance, s'approcha pour visiter et sonder la plaie.

li y eut un moment de silence solennel, plein d'angoisse.

Du Lys était resté à quelques pas de distance, attendant.

Le chiruri^ien se releva.

— Eh bien, dit Du Lys avec impatience, est-ce qu'il est mort:

— Pas encore ! fit le chirurgien, et il secoua la tète d'une façon lugubrement expressive.

— Ah ! répliqua Du Lys d'un ton sec où l'on sentait un accent de triomphe à peine adouci par un reste de respect humain.

Et il s'éloigna, sans rien ajouter, avec ses témoins.

— La leçon est complète! grommela-l-il entre ses dents. C'est un coup qui me réussit toujours.

Il reprit le train pour Paris, sans regret, ni remords, se disant :

— Me voilà tranquille pour longtemps. Il faut être le plus fort, et il n'y a que cela dans la vie !

Grâce à l'intervention de Richard, Bertrand avait pu quitter l'appartement de Du Lys, sans être surpris.

Jamais il n'avait été aussi mécontent de lui. A tous ses autres sentiments se mêlait, chez lui, une .profonde humiliation. Avoir fui ainsi devant cet homme ! S'être caché comme un vulgaire galant, abandonnant Denise, sauvé par la complicité d'une femme de chambre complaisante et payée. C'était là quelque chose Cfui le révoltait et lui faisait monter la rougeur au front.

Il se sentait diminué, avili à ses propres yeux.

Jusqu'alors il n'avait souffert que dans son amour. A présent il souffrait dans son amour-propre.

Après avoir tenu tête à Du Lys, après l'avoir bravé, provoqué, fort de la conscience de son droit moral supérieiu" au droit écrit il lui semblait qu'il venait de subir une déchéance, d'abdiquer, de consacrer par sa fuite, qui était un acquiescement, ce pouvoir marital contre lequel il avait résolu de lutter jusqu'au bout.

— Je ne subirai plus un pareil affront î se disait-il avec force.

A sa douleur, s'ajoutait presque un peu de dégoût pour luimême.

Pendant toute cette journée et pendant la matinée du lendejnain, il se rendit vingt fois chez Camille Richard pour savoir ce qui s'était passé après son départ, sans rencontrer son ami, lequel, naturellement, ne voulant rien lui dire, et voulant rester maitre <le son temps, se faisait invisible.

Enfin, à quatre heures de l'après-midi, il reçut une dépêche té-

légraphique lui disant que, s'il voulait revoir une dernière fois son ami, il accourut immédiatement à ***, petit village wallon, sur la frontière de France.

— Blessé ! mourant ! s'écria l'artiste. Ah! je comprends tout ! Le malheureux ! C'est sur lui qu'est tombée la colère du marquis.

Il se jeta dans le premier train qui partait pour Bruxelles.

Quand il arriva près de Richard, ce dernier, pâle, les yeux fermés, reposait dans son lit, au chevet duquel veillait le chirurgien.

D'un regard Bertrand vit qu'il était perdu.

La mort avait mis son empreinte sur l'honnête et joyeux visage de cet homme si excellent, si dévoué, si grand par le cœur, sous des formes légères et avec un caractère en apparence superficiel et insouciant.

Bertrand tomba à genoux, saisit la main du mourant, y posa ses lèvres, l'inonda de larmes, larmes amères et qui le brûlaient I

— Je suis son assassin! pensait-il. C'est pour moi qu'il meurt ! Camille Richard souleva lentement ses paupières, aperçut Bertrand et lui sourit.

— Ah ! te voilà ! murmura-t-iL Tant mieux, je craignais de ne plus te revoir,

— Que s'est-il donc passé? demanda Bertrand avec des sanglots.

Le chirurgien s'était discrètement éloigné de quelques pas, et regardait par la fenêtre,

— Voilà, dit faiblement Camille. Je voulais le tuer... pour que tu épouses Denise... parce que, toi, tu ne pouvais pas... Tu comprends, épouser la veuve... quand on a tué le mari... ça ne se fait pas... Il la rendait malheureuse, il t'aurait tué... un jour ou l'autre... C'est un coquin... Et c'est lui qui m'a... réglé mon compte. Vois-tu, on n'apprend pas assez les armes... L'escrime devait être la première préoccupation d'un homme qui peut être amoureux... ou avoir des amis... pris à cette glu !... Décidément, je me croyais plus fort.... mon professeur m'a volé mon argent... ^ ou je n'avais pas le don.... C'est comme en peinture.... de l'à-peu-près toujours.

— Malheureux ! Tu n'as pas songé au désespoir éternel, au remords effroyable que tu me léguais !

— Mais puisque je te dis.... que je voulais le tuer, répondit Richard. Je te veillais, je te surveillais, sachant que tu ferais quelque sottise.... que tu irais chez elle! — J'avais une voiture... Le marquis était chez Nina, où il va tous les jours à la même heure,.... sans compter la nuit... Dès que je le vis sortir, fouette cocher !.... J'étais sûr d'arriver dix minutes avant lui...

La voix de Richard faiblissait.

— Ne parle pas, tais-toi, s'écria Bertrand. Tu vois bien que tu te fais du mal... et cela me torture!

— Non, fît le blessé, il faut que tu m'entendes.... Cela ne sera plus long.,.. Je connaissais Henriette, la femme de chambre,.... à qui j'avais rendu quelques services... autrefois,... quand elle était chez M"' de X...., une ancienne bonne amie à moi.... Je pouvais compter sur elle... Tu sais le reste... Il m'a trouvé... dit des choses désagréables... je me suis fâché... Nous sommes venus ici.... et tu vois !

Il s'arrêta épuisé.

— Ah ! je ne te survivrai pas! sanglota Bertrand. C'est fini !.... Je me fais horreur !

— Pas de bêtises ! répliqua Camille dont le souffle commençait à haleter et qui ne parlait plus qu'avec une sorte de hoquet sinistre. Tu dois vivre pour Denise et Denison.

Bertrand se releva.

— Camille, lui dit-il d'une voix solennelle, tu as raison. Je vivrai pour elles deux, mais surtout, désormais, pour te venger ! Je le jure, oh ! je le jure i

II avait une expression de résolution terriblo.

— Pas de bêtises! répéta Camille, presque indistinctement, parce que, vois-tu.... mon ami.... le vice est toujours puni — la vertu toujours récompensée... à l'Ambigu-Comique... par M. d'Ennery..., mais pas ailleurs !

Ce furent ses dernières paroles.

Un flot de sang monta à ses lèvres, qui cherchaient encore un sourire, son corps se raidit, sa tête retomba sur l'oreiller.

— Qu'as-tu ? mon ami, mon Richard ! s'écria Bertrand.

Il se jeta sur lui, couvrît de baisers frénétiques son front baigné d'une sueur froide.

Le chirurgien s'approcha.

— Oh î monsieur, dit Bertrand, Je -vous en conjure, sauvez-le ! Ma fortune entière !,..

' — Hélas ! monsieur, répondit l'homme de l'art, en tâtant son pouls, dans cinq minutes, ce sera fini.

Camille ne reprit pas connaissance. Il rendit le dernier soupir, la main dans la main de Bertrand.

Pendant un jour et deux nuits, Bertrand veilla seul le corps qu'il voulut ensevelir lui-même, ne laissant approcher personne.

Pendant ces trente-six heures, il ne prit aucun aliment et ne dormit pas une minute.

L'œil sec, le regard fixe, il restait là, silencieux, immobile.

Il accompagna la bière au cimetière, et resta jusqu'à ce que tout le monde se fût éloigné.

Une fois seul, il s'agenouilla sur la terre fraîchement remuée, étendit la main, et prononça un serment que personne n'entendit, car le murmure de ses lèvres était si faible qu'il n'en sortait aucun son distinct.

Mais il n'avait pas besoin de s'entendre : il savait ce qu'il voulait, et ce qu'il ferait !

Le lendemain, il revint à Paris, où il écrivit la lettre suivante :

« Denise,

« Je ne recommencerai pas. J'ai trop souffert ! J'en ai été trop puni ! Cela nous diminuerait tous deux, et Richard en est mort ! mort pour nous !...

« Il faut renoncer à nous voir, pour longtemps..., pour toujours peut-être!...

« Ma vie ne m'appartient plus.

« Il faut même cesser d'entretenir aucune relation.

« Tu es forte. Tu es subhme. Je compte sur toi, et je crois en toi. Denison est là, d'ailleurs, pour te rappeler ton devoir, si tu faiblissais. Je connais le mien et je l'accomplirai jusqu'au bout.

« Ma vie va chanî>'er. Quoi qu'on te dise sur mon compte, quoi qu'on t'apprenne, sois ferme, immuable.

« Dis-toi : C'est pour moi, c'est pour lui, pour Richard, alors même (/ue tu ne comprendrais pas.

« Voici mes derniers mots, qu'ils se gravent dans ton esprit, qu'ils n'en sortent plus :

« Je t'aime, tu seras libre, il sera, vengé !

« Bertrand.

« Brûle cette lettre, il le faut. »

Deux heures après, Henriette remettait cette lettre à Denise, qui la lut et la brûla, comme le lui demandait son amant.

— C'est bien fini ! murmura-t elle. Ce sang nous portera malheur. Pauvre Richard ! Pauvre Bertrand ! Que va-t-il faire ? Oh ! oui, je crois en toi... mais c'est fini, je le sens !

Elle saisit Denison dans ses bras.

— Mon enfant ! lui dit-elle avec des sanglots convulsifs ! sauvemoi des résolutions désespérées et de l'horreur de ma vie! Il

me semble que j'ai du sang sur moi I

NINA DURANDAL REVE UNE NOUVELLE CONQUETEo

Ce que méditait Bertrand, nous le saurons plus tard.

En tous cas, la double leçon qu'il venait de recevoir avait été trop cruelle, l'avait frappé à des endroits trop sensibles pour qu'il ne modifiât pas complètement sa manière d'agir.

Il y a des choses que les natures fières n'acceptent pas, des situations qu'elles ne subissent point. Elles préféreraient se briser !

Puis, il avait compris enfin tout ce qu'il y avait d'impossible

dans la tâche d'abord rêvée, entreprise par lui : Reconquérir Denise.

Du moment où le marquis s'y opposait, faisait de la jalousie, ou, du moins, s'armait de ses droits, il n'y avait plus moyen de lutter contre lui avec quelque chance de succès.

Connaissant son rival et décidé à déjouer toutes ses tentatives, à le tenir éloigné de sa femme, Du Lys était certain d'y réussir, à moins que Denise et Bertrand ne consentissent à user de ces ruses, de ces mensonges, que la passion fait souvent accepter, m ais que les circonstances particulières de leur union et leurs deux caractères les poussaient irrésistiblement à rejeter comme indignes d'eux et de la grandeur, de la légitimité de leur amour.

D'ailleurs, ce qui avait surtout influé sur sa résolution, ce qui l'avait rendue inébranlable, c'était la mort de Richard.

Il se regardait presque comme son meurtrier. Il eût rougi de songer au bonh ur, à l'amour devant cette tombe ouverte par sa faute. Il fallait venger Camille, se sacrifier à son tour pour lui, sans sacrifier, néanmoins, Denise et Denison.

Bertrand croyait avoir trouvé la solution de ce double problème.

Du Lys, on le comprend bien, n'était nullement jaloux de Denise, et, en toute autre occasion, eût probablement fermé les yeux sur une intrigue de la marquise avec n'importe qui.

Il ne regardait pas a ces choses-là, et, d'ailleurs, il appartenait à un monde, où ce qu'il y a de plus mauvais ton, c'est la tyrannie mesquine et les violences grotesques de la jalousie conjugale.

Prenant sa liberté, il eût trouvé tout simple que la femme qui portait son nom, et n'acceptait de lui que ce nom, prit la même liberté, pourvu qu'elle y mit des formes et usât de certains ménagements vis-à-vis du monde.

Malheureusement, Bertrand lui avait enlevé Honorine. Hono* rine l'avait joué, trompé, abandonné, pour Bertrand, et, bien qu'il n'aimât plus Honorine, la plaie vive de son amour-propre saignait toujours. Il s'était dit qu'il se vengerait de l'amant préféré. L'occasion était belle et bonne. — Il n'avait gard^ de la lâcher.

Ainsi, il était fatal que, de façon ou d'autre, directement ou indirectement, Denise et Bertrand fussent toujours frappés par Honorine, qui restait le mauvais génie de leur existence.

Nina DurandaL

Bertrand se dit alors que Denise ne serait plus jamais à lui, qu'il avait agi en égoïste, qu'un autre devoir devait dominer sa vie. — Il saurait renoncer, non à son amour, mais à la femme aimée, pour l'affranchir. Ne pouvant plus être heureux par elle, ni la faire heureuse par lui, s'il accomplissait le projet qu'il venait de con-

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cevoir, il se jura ne n'avoir plus qu'un but : briser l'horrible chaîne qui la liait, ainsi que leur fille adorée, à l'homme dont la présence et l'autorité devaient être pour elle une torture odieuse et une menace aussi avilissante que redoutable. '•.

De sa passion d'amant, il voulut faire un dévouement désintéressé. Il voulut donner sa vie à ces deux êtres pour qui il était tout et qui étaient tout pour lui, en écartant de son esprit toute préoccupation personnelle, tout désir de satisfaction égoïste.

Ne le fallait-il pas aussi, s'il voulait tenir le serment qu'il avait fait au mort ?

C'est au moment où il conçut ce plan d'abnégation vraiment sublime, qu'il aima peut-être le plus Denise et sa fille ; c'est au moment où il prit la résolution d'élargir encore l'abîme qui le séparait d'elles, qu'il se sentit le plus près et le plus digne de leurs cœurs.

— Elles ne seront jamais ni ma femme ni ma fille, se disait-ii, c'est vrai, mais elles ne seront plus ni la femme ni la fille du meurtrier (le Richard. N'ayant pas pu leur donner le bonheur, je leur donnerai l'indépendance, la dignité et la sécurité î

Dès lors, Bertrand changea de vie, ou plutôt reprit sa vie d'autrefois, sa vie d'homme seul et d'artiste, se montrant partout, renouant ses anciennes relations, se jetant dans les mille plaisirs (|ue Paris prodigue à ceux qui ne demandent que du plaisir.

En effet, il était à remarquer que Bertrand ne recherchait nullement le monde élevé, sérieux, où il eût trouvé toutes les portes ouvertes. — Il se cantonnait, au contraire, dans ce monde essentiellement parisien qui n'est ni en haut, ni tout à fait en bas, composé de gens de toutes les classes et de toule;s les fortunes, arti.-^tes, journalistes, hommes de lettres, femmes entre deux fautes, qui ne sont plus à compromettre, mais qui ne sont pas compromises au point de compromettre absolument ceux qui les fréquentent. Ce ne sont pas des femmes honnêtes, à coup sûr, mais ce sont souvent encore des femmee comme il faut; elles ont un pied dans le inonde, un autre dans les arts, le reste dans Ls intrigues. -

Bertrand, riche par son 1 aient, célèbre comme artiste et célèbre comme amoureux, — car on connaissait une partie de ses aventures, et l'on savait qu'il avait au cœur un amour malheureux dont

il cherchait à se consoler, — fut reçu à bras ouverts et trouva une foule de sœurs dévouées prêtes à le guérir de sa blessure, si elle était guérissable.

Il fut aimable avec toutes, mais n'accepta point les remèdes qu'on lui offrait, sans pourtant décourager personne.

Un soir, dans une réunion nombreuse et brillante, il rencontra Nina Durandal.

Elle avait un talent très-réel sur le piano, malgré sa nonchalance. Elle était en verve ce jour-là. Elle joua, comme elle savait jouer, quand elle le voulait, ou quand cela, lui disait, suivant sa propre expression.

D'ailleurs, elle était censée en vivre, donnant un concert par an. Cette corvée, qui la classait dans la catégorie des artistes, lui remplaçait la mère complaisante ou le mari commode, qui, d'habitude, sert de paravent à ces existences fantaisistes.

Dès qu'elle eut terminé son morceau, Bertrand se fît présenter à elle et la complimenta de la façon la plus flatteuse et la plus enthousiaste.

Ils ne s'étaient encore jamais vus. Aussi, tout en causant, s'étudiaient-ils avec une vive curiosité.

Nina savait parfaitement toute l'histoire de Bertrand. Du Lys la lui avait racontée par le menu.

Elle trouva original d'être en rapport avec lui, de coqueteravec l'amant de la marquise, étant la maîtresse du marquis, d'attacher à son char ces deux hommes qui se haïssaient, et avaient manqué de s'égorger plusieurs fois, — qui sait? peut-être aussi de faire oublier Denise à ce cœur ulcéré dont elle connaissait mieux que personne la profonde blessure.

Le mari ne lui avait rien laissé ignorer, nous le répétons, triomphant devant elle de toutes les souffrances qu'il imposait à ces deux êtres nés l'un pour l'autre, et lui faisant toucher du doigt la réaUté et la grandeur de leur passion.

Un homme qui a une passion sérieuse est toujours quelque chose de rare et d'intéressant.

Puis, Nina avait vu Denise. Elle avait apprécié sa beauté délicate et exceptionnelle. Elle comprenait qu'elle ne la valait pas, —

même de ce côté, — n'ayant de vraiment remarquable et indiscutable que ses grands yeux noirs et veloutés.

L'expérience lui avait appris, d'ailleurs, que la beauté inférieure peut très-bien l'emporter sur la beauté supérieure, dans les caprices du cœur et des sens.

— Cela serait amusant! pensa-t-elle.

Et elle coqueta et fut charmante.

Bertrand l'encourageait à ce manège par son extrême amabilité; et, quand ils se quittèrent, s'ils n'avaient pas été enchantés l'un de l'autre, c'est qu'ils eussent été vraiment trop difficiles.

A partir de ce jour, ils se revirent souvent, et l'on ne tarda pas à remarquer leur intimité naissante, — que rien ne pouvait gêner, — car Du Lys, décidé à paraître sérieux et à devenir convenable désormais, évitait avec soin de se montrer dans le monde avec Nina, ou de l'y rencontrer, et ne la voyait que chez elle.

Nos deux nouvelles connaissances ne parlaient l'une de l'autre que dans les termes les plus flatteurs.

— Ça mord! se disait Nina en riant. Ce serait bien drôle si, consolant le mari des dédains de la femme, j'allais aussi consoler l'amant de son veuvage non moins forcé. ^

Et cette idée, qui l'amusait et la flattait dans sa vanité, — car Denise était, certes, une rivale qu'il y avait quelque gloire à faire oublier, — la piquait au jeu.

— Tiens ! tiens ! se disaient de leur côté les camarades de Be rtrand, est-ce qu'il va, maintenant, souffler sa maîtresse à Du Lys ? Cela serait de bonne guerre ! Mais cela va encore les remettre en face. C'est très-curieux, très-intéressant ! Cela finira mal entre ces deux hommes. Le marquis est une fine lame !

Personne, d'ailleurs, ne savait que Richard s'était fait tuer pour Bertrand. Le nom de Denise n'avait point été prononcé à cette occasion, et l'on croyait à une querelle de jeu, prétexte donné aux témoins pour expliquer et justifier la rencontre.

A la sortie d'un bal où Bertrand avait dansé presque toute la nuit avec Nina, et ne l'avait pas plus quittée que son ombre, en un mot, s'était affiché carrément avec elle, un peintre de genre, ancien camarade d'atelier de Bertrand, l'accompagna, et lui dit :

— Elle a l'air de te plaire beaucoup, Nina Durandal.

— Elle est charmante !

— Charmante..., si l'on veut. Elle a des yeux magnifiques. J'en conviens...

— Et quel talent de musicienne ! C'est une grande artiste !

— A ses moments, je ne dis pas. Elle pianote très-agréablement. Mais pas de cœur,, tu sais, mon bon, pas un atome de cœur.

— Une femme a toujours du cœur pour quelqu'un. Seulement, il faut être ce quelqu'un !

— Elle est paresseuse, nonchalante, égoïste, capricieuse.... Le nez est trop long, la bouche est trop grande...

— Elle a de belles dents et de l'esprit.

— Du bagout, tout au plus ! Elle ne vit que parmi les gens intelligents. Avec de la mémoire, il en reste toujours quelque chose.

— Alors, elle a beaucoup de mémoire.

— Tu sais bien que c'est la maîtresse de Du Lys, ajouta brutalement l'ami pour voir l'effet que cela produirait.

— Oui, on le dit, répliqua Bertrand.

Et, comme il était arrivé devant sa porte, il serra vivement la main de l'importun, et rentra chez lui.

— Ah ! ah ! grommela ce dernier, planté au milieu du ruisseau, sur ses deux jambes, il paraît qu'il est pincé ! Cela va chauiTer ! Ma foi, tant pis. J'ai fait ce que j'ai pu pour le prévenir.

NINA CONSOLATRICB.

— Est-ce que je n'aurai jamais le plaisir de vous voir chez vous ? dit un jour Bertrand à Nina, auprès de laquelle il était assis chez une amie commune, et avec laquelle il causait depuis quelques instants à voix basse.

Nina le regarda en montrant un peu d'étonnement et hésita avant de répondre.

— Ma foi, lui dit-elle enfin, armée de son sourire le plus gracieux et le plus provocant, je n'aurais pas attendu votre demande, et je vous aurais invité déjà depuis longtemps, si... mais...

— II y a un si et un mais ?

— Sans doute. L'ignorez-vous?

— Quand il s'agit de vous, je ne crois que vous.

— C'est ravissant. Mais il s'agit surtout de vous.

— Vraiment !

— Puisque vous le voulez, je vais mettre les points sur les i, ou plutôt sur ri, car le si et le mais ne font qu'un.

— Je vous écoute.

— Je ne vous ai pas invité, parce que je crains que vous ne rencontriez chez moi quelqu'un dont la vue pourrait vous être désagréable.

Bertrand ne broncha pas et la regarda comme s'il attendait la suite.

— Le marquis Du Lys, continua-t-elle en plongeant ses yeux noirs dans les yeux de son interlocuteur, m'honore de son amitié et vient souvent, très-souvent, chez moi — Personne ne l'ignore.

— En effet, on me l'avait dit, répondit Bertrand d'une voix altérée.

— Voyons, monsieur Bertrand, nous sommes assez amis pour parler franchement, et je vous tiens en trop grande estime pour ne pas être sincère avec vous... Je connais toute votre histoire. Le marquis, qui n'a point de secrets pour moi, me l'a contée dans ses détails. Je sais que vous lui avez soufflé M"* Bissy, ce dont il vous garde une fière rancune. Je sais que vous avez aimé la marquise, que vous l'avez enlevée, qu'il vous Ta reprise, usant de son droit de mari, et que vous l'aimez toujours, que vous n'aimerez jamais qu'elle... Eh bien, si vous vous rencontriez avec le marquis chez moi, cela pourrait amener des événements fâcheux et, en tous cas, renouveler des souvenirs douloureux, qui, je le vois, ajouta-t-elle de sa voix la plus enchanteresse, vous tiennent encore bien vivement au cœur.

Bertrand garda un instant le silence .

il paraissait ému et ne le cachait pas.

Nina l'observait attentivement.

Tout à coup il passa la main sur son front, comme pour chasser une idée importune, et reprit la parole d'un accent mélancolique et très-doux.

— Je vous remercie, en effet, de cette preuve de confiance et de la sincérité avec laquelle vous venez de vous exprimer. Cela augmenterait, s'il était possible, la sympathie, l'amitié, l'affection qui m'entraîne vers vous, depuis le premier jour où je vous ai vue. Oui, j'ai aimé la marquise bien profondément, si profondément que j'ai cru en mourir d'abord, et plus tard, quand je suis revenu à la vie, que mon cœur était mort, lui, à jamais ! Mais je suis jeune encore. Je ne puis vivre éternellement de souvenirs et de choses passées, finies, finies pour toujours !

— Vous avez raison, monsieur Bertrand. A votre âge, avec votre réputation, votre fortune, fait comme vous l'êtes..., vous trouverez certainement quelqu'un qui ne demanderait pas mieux que de vous faire oublier, que de vous consoler..., et ce serait un grand bonheur...

— Pour moi.

— Et pour elle aussi... Mais vous êtes inconsolable !

— Je le croyais î

— Ne le croyez-vous plus ?

— Non.

Ils se regardèrent tous deux un instant.

Elle avait mis dans ses longs yeux de velours tout ce qu'ils pouvaient contenir et tout ce qu'elle pouvait leur fournir de flamme et d'humidité dans les grands moments.

Elle se leva brusquement.

— Monsieur Bertrand, lui dit-elle, effleurant l'oreille du peintre de son haleine tiède et très-parfumée, je suis toujours seule, le soir, de huit à jnze heures, quand je ne sors pas.

— Décidément, se dit Nina en rentrant chez elle et en se mirant dans sa psyché, c'est bien drôle, tout à fait drôle ! Ça, c'est une vraie victoire, un vrai succès, et qui n'a rien de désagréable, car il est fort bien, et ne peut que faire honneur à une femme. C'est un grand artiste ! Ah! bien, je vais en faire des jalouses! Mais

attention ! pas de folies ! Et le marquis ? Il est solide et sérieux, celui-là. Sur le retour, il tient à moi, puis, j'ai toujours eu un faible pour lui. Pas Werther, pas sentimental, pas ennuyeux, homme du monde, galant homme et riche aussi, à présent! Il a passé l'âge des caprices et des exigences. L'autre cherche une consolation. Une fois consolé, il me plantera là ! Ce n'est peutêtre qu'un caprice, du désœuvrement, les suites du veuvage... Voyons-le venir. Il ne faut rien lui sacrifier. Je ne suis plus à la saison des entraînements.

Elle éclata de rire.

— D'ailleurs, je n'y ai jamais été. Les amants, c'est charmant, mais à condition de les tenir et qu'ils ne vous tiennent pas. D'abord, je n'ai plus vingt ans. Il faut penser à l'avenir, et ne pas faire d'imprudences. J'ai idée qu'un jour ou l'autre je ferai une fin sérieuse. Cela peut devenir nécessaire, quand on vieillit. Il faut la laisser possible, cette fin sérieuse. Donc, pas d'éclats retentissants à l'excès. Ne nous exposons pas trop. Si je sacrifiais le marquis, il crierait sur les toits, puis l'autre me quitterait peut-être. On ne doit jamais, dans ma position, paraître abandonnée, isolée tout d'un coup.

Elle réfléchit une minute.

— Ah ! madame la marquise, vous êtes plus jeune, plus jolie, plus riche que moi, el je vous prends tout, — sauf vos yeux pour pleurer !... Pauvre petite femme ! Je ne lui en veux pas. Elle est très-douce et très-gentille... Baste ! Cala consolera, par contrecoup, de savoir qu'il est consolé, si elle le sait. — Elle le saura. On sait toujours ces choses-là. Tant mieux pour elle. Elle en prendra un autre !

Elle se reprit à rire.

— Eh bien, mon bon marquis, vous serez donc trompé dans vos • deux ménages! Et vous trouverez toujours ce maudit peintre dans

vos plates-bandes ! On n'en meurt pas, n'est-ce pas? On dit même que vous en avez souvent vécu ! Puis ça n'empêche pas l'amitié, au contraire ! J'ai assez fait pour vous, quand votre petite femme n'avait plus à elle que son cœur qui n'était pas à vous, comme sa dot! Ce sera pour l'intérêt, et nous serons quittes ! D'ailleurs, je

,1a chère Nina, lui dit-il d'une voix tendre et sérieuse à la fois, nous avons à causer.

serai toujours bonne fille avec vous, car j'ai un faible pour vous, au fond, et je ne voudrais pas vous réduire au désespoir.

Elle lit deux tours dans sa chambre, en pirouettant.

I\la marraine s'est trompée, le jour du baptême. Ce n'est pas Nina qu'il fallait m'appeller, mais Consuelo ! Ce serait bien amu- ÔS- Liv. ^

sant, si on pouvait écrire ses Mémoires pour de bon, là, tout crus !

Elle se mit au piano, et joua le galop à la mode inauguré au premier bal de TOpéra.

Bertrand, dès le lendemain soir, se présenta chez M"" Durandal.

Elle avait résolu de se faire un peu désirer et estimer, dans la mesure du possible, de jouer l'amitié, l'affection, le rôle d'une sœur tendre qui soigne un convalescent, et, par la même occasion, de tâter le terrain, de sonder ce cœur qui venait à elle, de voir ce qu'on en pouvait espérer, si les choses étaient à point pour qu'elle osât courir le risque qu'elle allait affronter du côté du marquis.

Ce risque ne devait pas être bien grand. Elle savait par expérience qu'il fermait volontiers les yeux, pourvu que cela ne le gênât pas. Seulement, comme il haïssait personnellement Bertrand, il y avait à craindre qu'il ne fût plus chatouilleux qu'à l'habitude, s'il apprenait ou devinait la vérité.

Aussi recommanda-t-elle les plus grandes précautions et la plus grande discrétion à Bertrand.

— Elle craignait un duel possible entre eux, disait-elle, ce qui la mettrait au désespoir.

Ils convinrent également de se recIie rcher moins ouvertement dans le monde, au besoin, de se montrer un peu de froideur, etc.

Bertrand se prêtait à tout. Il se prêtait surtout à ce ton sentimental que Nina avait jugé à propos d'adopter avec lui, et ne faisait rien pour en sortir.

Petit à petit, Nina, bien qu'incapable d'amour, se sentit prise plus qu'elle n'aurait voulu, et se passionna, sous l'aiguillon de la vanité et de la coquetterie, autant que sa nature molle, froide et indifférente, le lui permettait.

Le respect dont l'entourait Bertrand l'agaçait, la contenait et l'excitait à la fois.

— Ma foi, se dit-elle, il parait que je suis en train d'inspirer une grande et vraie passion ! Pourvu qu'elle ne soit ni trop grande, ni trop sérieuse!... Ce n'est plus amusant du tout, alors.

Elle avait presque envie de remercier le marquis.

Mais il lui fallait quelqu'un^ bien qu'elle fût plus froide qu'une

statue de marbre, et Bertrand n'était encore que la promesse du lendemain.

Or, Nina ne se fiait pas à l'inconnu.

— Il faut voir, se dit-elle impatientée, et il faut en finir avant d'être trop pris tous les deux

ou NINA ÉPROUVE LA PLUS GRANDE SURPRISE DE SA VIE !

Bertrand vit aussitôt le changement de Nina, et comprit qu'elle voulait quitter le bleu pour mettre pied sur le terrain solide des réalités tangibles.

Il ne répondit point à sa première attaque, en parut fort troublé et comme affligé, se retira plus tôt que d'habitude, resta plusieurs jours sans revenir.

Cela surprit très- violemment Nina, qui n'y entendait plus rien. Mais elle n'était pas au bout de ses surprises.

Quand l'artiste revint chez elle, la gravité de sa physionomie, le regard préoccupé, hésitant, dont il l'enveloppa, la frappèrent,

— Ma chère Nina, lui dit-il d'une voix tendre et sérieuse à la fois, nous avons à causer. Je crois vous connaître assez, et être assez assuré de votre sympathie, de votre affection, pour pouvoir vous parler à cœur ouvert, sans réticence.

— Où diable veut-il en venir? pensa-t-elle. Puis tout haut :

— Je vous écoute.

— J'ai éprouvé un grand amour dans ma vie, vous le savez. Or, ce grand amour, comme un feu qui dévore mais qui éclaire, m'a éclairé sur ma propre nature. Je ne suis pas né pour les amourettes, je suis né pour Tamour. J'ai horreur de l'irrégulier, de l'anormal, des choses sans lendemain, et je ne puis aimer qu'exclusivement.

— Ah ! mais, "s'il en demande trop aussi ! se dit Nina fort ennuyée de cette entrée en matière, et ne devinant pas où il voulait arriver. La plus jolie fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a, et, s'il lui faut de la passion échevelée et des abnégations sublimes, je ne serai jamais en fonds.

— Il y a surtout une chose que je ne puis subir, poursuivit Bertrand, c'est le partage.

— Bon ! Il s'agit du marquis ! se dit encore Nina soulagée. Il est jaloux! Très-bien ! Si ce n'est que ça... il y a toujours moyen de s'arranger. Mais il me faut des garanties.

— Que voulez-vous dire, mon ami? fit-elle de son ton le plus caressant.

— M. le marquis Du Lys vient toujours ici?

— Sans doute. Je vous ai prévenu.

— Je n'avais et je n'ai aucun droit à m'y opposer.

— Alors ?

— Mais cela me fait souffrir.

— Le marquis est un vieil ami.

— Auquel vous tenez beaucoup.

— Comme ami, je l'avoue. Une femme seule a besoin d'un protecteur, d'un homme sur qui elle puisse compter. La vie des femmes est ainsi faite, ajouta-t-elle avec sentiment, que l'isolement leur est pénible, et même presque impossible... Ah! si je vous avais connu plus tôt, si j'avais senti, en vous, cette amitié solide, cette affection exclusive, que je suis sûre de posséder chez le marquis, j'eusse été bien heureuse, et je crois que je m'en fusse montrée digne... Mais votre cœur n'est pas tout à fait guéri. Je n'y occupe encore qu'une place restreinte. Je vous plais, aujourd'hui, je le crois... pardonnez-moi cette fatuité qui m'est douce; mais, demain, qu'en sera-t-il ?

— Je vous ai dit que je n'étais pas né pour les amourettes,

— C'est donc un grand amour qu'il vous faut ! lui dit-elle en riant d'un petit rire nerveux dont elle avait expérimenté souvent Teffet irrésistible.

Elle lui tendit en même temps sa main de pianiste et de femme habituée au far niente, mais blanche, tiède, molle, aux longs doigts, qui, au toucher, semblait n'avoir que des articulations et

pas d'ossature, tant elle était souple, se pliait, s'allongeait sous, la moindre pression.

Pour toute réponse, il serra cette main de courtisane.

Elle l'enveloppait du regard chaud de ses yeux noirs, s'approchait, le touchait, l'enlaçait, se moulait, pour ainsi dire, sur lui.

Bertrand rougit et parut embarrassé.

— Il ne pense plus au marquis ! se dit-elle en elle-même, certaine de la victoire qu'elle rêvait.

Elle se trompait.

Bertrand se raidit, la repoussa doucement.

— Il faut bien nous comprendre, reprit-il comme un homme qui ressaisit son sang-froid avec un pénible effort. Vous avez raison, je ne puis vous demander le sacrifice du marquis dans les circonstances actuelles, ni peut-être même dans celles qui suivraient, si je n'écoutais que mon entraînement et le vôtre.

— A la bonne heure ! pensa-t-elle. — Oh ! ne parlons plus de lui, répliqua-t-elle tout haut. Est-ce qu'il compte quand nous sommes ensemble? Je briserai avec lui, "si vous le désirez... mais en y mettant les formes. Il restera toujours mon ami, j'y tiens. Rien d'autre ! Je ne puis user de brutalité envers lui. Ce serait uns noire ingratitude ! J'ai bon cœur, allez, quoi qu'on dise. Laissezmoi arranger cela, à mon idée. Et vous serez content, je vous le jure.

— Non, Nina, je veux plus et je veux autre chose.

— Quoi donc? demanda- t-elle avec inquiétude.

— Voulez-vous être ma femme ?

■- — Votre femme ! répéta-t-elle en reculant.

Elle eut envie d'éclater de rire, mais elle s'arrêta à temps.

— Est-ce qu'il se moque de moi ?

Elle le regarda bien en face.

Bertrand avait l'air très-sérieux. Il était évident qu'il ne plaisantait pas.

— Votre femme! répéta-t-elle encore, cette fois sur un autre ton.

— Je comprends votre étonnement, reprit Bertrand. Mais, en réalité, pourquoi? Je suis peintre, vous êtes musicienne... Nous sommes artistes. Nous appartenons au même monde, en somme.

et les lois qui le régissent sont un peu moins sévères que celles du monde ordinaire. Vous avez votre liaison avec le marquis, que chacun connaît, mais il y a mes aventures que personne n'ignore. Ce n'est point votre faute ni la mienne, si nous ne nous sommes pas rencontrés plus tôt! Je vous l'ai dit, ce que je rêve, c'est quelque chose de définitif, de sérieux, qui ait un lendemain assuré, sur ([uoi on ne puisse pas revenir. J'oublierai le passé, j'aurai confiance, confiance absolue, pour l'avenir. Cela vous convient-il? J'ajouterai que je suis, aujourd'hui, dans une belle position, et que mon nom est de ceux...

— Qui honorent une femme quelle qu'elle soit, si haut placée qu'on la suppose ! interrompit Nina.

Elle commençait à s'émouvoir vivement devant cette proposition inattendue, et très sérieuse, elle le voyait bien.

Elle en était comme étourdie, assommée. Ses idées, idées contradictoires, flottaient dans son cerveau. Elle était touchée et grisée à la fois de cette preuve d'estime, de grand amour, qu'un homme d'une telle valeur lui offrait, là, tout à coup, sans crier gare!

Le mariage est un de ces contingents futurs que les femmes de son espèce se plaisent à caresser. Mais il y a des catégories d'hommes, jeunes gommeux ruinés voulant rattraper leurs écus dépensés avec les filles, ou vieillards dévorés de passions tardives et mal aisées à satisfaire, — pour épouser les Nina Durandal ; et Bertrand, certes, n'entrait point dans la nomenclature.

Elle eut un éclair d'honnêteté et de conscience, quelque chose de passager et d'irréfléchi, que la surprise éveilla en elle.

— Monsieur Bertrand, lui dit-elle avec une nuance de respect très-indiquée, d'abord, je vous remercie sincèrement de cette marque d'estime qui me flatte et qui m'honore, et je ne puis mieux la reconnaître, vous en montrer ma gratitude, que par une entière sincérité.

Elle reprit haleine. Elle avait rougi sous son blanc de perles, et était assez agitée.

— Eh bien, voyez-vous, je crois que vous avez tort... Vous pouvez espérer, vous devez choisir... beaucoup mieux que moi... Je ne suis pas la femme qui vous convient, et je vous aime trop pour

accepter votre nom. Vous ne me connaissez pas. Je n'ai rien de ce qui constilue la femme d'"titérieur et de dévouement que vous supposez, sans doute, et je n'ai pas rencontré encore un homme intellii^ent ({ui eût voulu vivre avec moi, mais là, ce qu'on appelle vivre! Je ne suis bonne à aucun des devoirs d'épouse. Je reste au lit, tous les jours, jusqu'à trois ou quatre heures de l'après-midi. Vous voyez ce qu'un ménar^e deviendrait ainsi! Capricieuse, quin* teuse, exig'cantc, égoïste, gâtée, voilà mon portrait en cinq mots... J'ai été mal élevée, et j'ai mal vécu. J'ai des habitudes d'indépen» dance, de laisser-aller, qui vous seraient insupportables... Puis, on jaserait beaucoup, croyez-moi sur notre mariage... On vous dirait, on vous ferait sous-entendre... des choses... que vous fîni.riez par admettre comme vraies, et qui vous irriteraient contre moi. On calomnie si facilement les femmes! Et une femme qui a mené comme moi, ce que vous appelez... la vie d'artiste... prête le flanc à beaucoup d'attaques... Enfin, vous le regretteriez... et moi aussi !

Nina s'arrêta.

Au fur et à mesure qu'elle indiquait les impossibihtés de ce mariage, il s'élevait, en elle, une autre voix qui lui en criait tous les avantages, lui en dépeignait toutes les satisfactions d'amourpropre, lui en retraçait toutes les promesses.

C'était du fruit défendu au premier chef, et l'on connaît la chanson :

Au risque d'être pendu, Vive le fruit défendu !

Elle était fille d'Eve des pieds à la tête.

Cependant, cet avenir si inconnu, si inattendu, avec un homme de cette valeur et de cette force, qu'on ne pouvait espérer de tromper ou déjouer, ou d'annuler facilement, lui faisait peur. Malgré cela sa conscience protestait. Il est probable qu'elle l'aimait presque à ce moment. Et c'est pour cela qu'elle le refusait '

Elle se disait :

— Non! ce serait trop... ins'ensé !

— Ma chère Nina, répondit Bertrand, tout ce que vous me dites là prouve seulement votre délicatesse et votre honnêteté. Cela ne

peut donc me décourager, ni me faire hésiter. Je comprends, néanmoins, que vous fassiez quelques objections à mon projet. Je ne veux pas vous surprendre, ni que vous croyiez à un entraînement irréfléchi de ma part. Je vous donne vingt-quatre heures pour me faire une réponse définitive. Je reviendrai demain. Je ne vous demande qu'une chose : silence absolu sur ma proposition. Une indiscrétion de votre part me blesserait, me peinerait profondément. Vous ne devez recevoir de conseil que de vous-même.

— Oh 1 croyez que je serai discrète. Qui pourrais-je consulter? Mes bonnes amies ? Jamais !

— Quant au marquis, vous connaissez ma position vis-à-vis de lui, et vous comprenez...

— Soyez tranquille. C'est le dernier à qui j'en parlerais. Je vous jure le silence le plus absolu jusqu'à demain.

— A demain, alors!

— Ah çà ! se dit Nina lorsqu'elle fut seule, est-ce que les héros de roman existeraient en chair et en os ? J'ai fait beaucoup de romans... et ce serait le premier héros que je rencontrerais ! Est-ce qu'il rêverait de me relever, comme on dit, de me sauver, de me?... Ou bien est-il fou ?

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