‹ L'étang des soeurs-grisesChapitre 50 sur 68 · LE COJIMENCEMENT DE LA FIN · texte numérisé non relu

LE COJIMENCEMENT DE LA FIN

Huit jours après, à la tombée de la nuit, un fiacre, les stores baissés de telle sorte qu'aucun regard indiscret ne pouvait pénétrer dans l'intérieur de la voiture et entrevoir même ceux qui l'occupaient, s'arrêta à la porte d'un petit hôtel perdu vers le haut de la rue Saint-Jacque?.

Deux personnes, un homme et une femme, — celle-ci soigneusement voilée, — descendirent du fiacre, entrèrent dans l'hôtel, demandèrent deux chambres communiquant entre elles, et s'y retirèrent immédiatement, pendant que le garçon, aidé du cocher, montait deux assez lourdes malles et quelques colis plus légers, tels que sacs de nuit et cartons à chapeaux.

Cela fait, les voyageurs commandèrent qu'on leur portât à souper chez eux.

C'étaient, on Ta déjà deviné, Bertrand et Nina, de retour d'Espagne, — c'est-à-dire M. et Madame Bertrand, car tout s'était passé suivant le programme tracé par l'artiste, et des liens indissolubles désormais avaient uni l'ex-maitresse de Du Lys et l'ex-amant de Denise.

Nina était aux anges.

Rien, de la part de Bertrand, ne l'avait inquiétée ni choquée.

Sans être fort tendre, il se montrait parfaitement convenable, assez prévenant, très-égal de caractère, lui laissait la plus grande liberté, — sauf sur un point : — Il exigeait toujours la même discrétion absolue sur leur mariage et veillait avec un soin jaloux, méticuleux, à ce que cette discrétion fût scrupuleusement gardée.

— C'est la seule chose qu'il me demande, se disait Nina,— je peux i)ien la lui accorder. En attendant, ça ne fait rien, me voilà mariée, dûment mariée, passée femme comme il faut... J'ai eu une

rude veine, et il est charmant, somme toute, quoiqu'un peu grave et monotone. — Mais si peu exigeant ! — Si peu... qu'il ne le serait plutôt pas assez ! — Je suis capable de devenir une épouse trèsvertueuse, et de donner le bon exemple... Plus de caprices, ma filJe î — Ce n'est pas un besoin chez toi, c'est une habitude. Tu en prendras d'autres !... Je lui dois bien ça ; puis, au fond, ça ne me coûte rien du tout ! — Qu'on me courtise, soit. Mais je ferai l;i sévère et l'impitoyable, tout comme une autre, mieux que beaucoup d'autres même ! Car je les connais,' ces vertus du grand monde ! J'ai eu à mon service des femmes de chambre qui avaient passé par là... C'est du propre ! Mais le mariage, des rentes au soleil, un beau nom, un titre, un hôtel qui vient par héritage, qu'on n'a pas gagné soi-même,... tout cela farde si bien le vice, qu'on ne le voit plus... Le pavillon couvre la marchandise !

Nina était enchantée aussi de revenir à Paris. Elle avait hâte à présent de jouir de sa nouvelle position, d'être M""^ Bertrand ouvertement, l'épouse légitime du grand peintre.

La vanité ne s'arrange pas volontiers des triomphes encsitimini. II lui faut le plein soleil de la publicité I

Or, du moment qu'ils rentraient à Paris, Bertrand allait s'exécuter, la présenter.

— Ce sera un peu dur, au commencement, s'avouait-elle, mais on finit toujours par s'imposer. Le plus difficile est fait.

Cependant le redoublement de précautions prises par Bertrand, au fur et à mesure qu'ils se rapprochaient de Paris, la chiffonnait un peu, et finissait par lui paraître exagéré, trop prolongé, surtout.

Ainsi , il avait exigé que la femme de chambre restât à Saint- Sébastien, pour se garantir contre des bavardages possibles.

— Elle viendra nous rejoindre plus tard, avait -il dit.

En Espagne, passe. Les courses de taureaux, la seule chose qui eût frappé et amusé Nina, la consolaient jusqu'à un certain point. Mais, en France, elle ne pouvait se contenter de cette existence cent fois plus louche que son ancienne vie. Celle-là avait, du moins, pour elle, la liberté de ses allures.

Quand on les eut servis dans la plus grande des deux chambres choisies par eux, ils renvoyèrent le domestique, déclarant qu ils

sonneraient s'ils avaient besoin de quelque chose, et Nina entama la question.

— Voyons, mon bon ami, lui dit-elle, nous voilà en France, à Paris. Je vous ai tenu parole, j'ai fait tout ce que vous avez voulu. . . Il faut prendre une décision.

— Laquelle ?

— Je croyais qu'à notre retour le mystère allait disparaître, et, au contraire, nous prenons plus que jamais des allures de voleurs qui se cachent ou de gens qui ont fait un mauvais coup !

Bertrand sourit.

— Cela ne durera pas, reprit-il. Rassurez-vous, ma chère enfant ! Je tiens, moi aussi, toutes mes promesses. Vous m'avez laissé le choix de l'heure, du moment, des moyens...

— Sans doute.

— Eh bien, je ne vous demande plus que huit jours de patience.

— Huit jours ! répéta-t-elle avec un soupir de soulagement.

— Oui, ni plus ni moins. Seulement, pendant ces huit jours, vous ne sortirez pas. Notre présence à Paris doit être ab>iolum.!;nt ignorée, voici pourquoi...

— Ma foi, je serai fort aise de le savoir, car je vous avoue que je n'y comprends rien.

— C'est pourtant bien simple.

. — Voyons.

— Nous ne pouvons rentrer dans mon ancien appartement de garçon, ni dans votre ancien logement...

— Pour ça, non !

— Il faut donc trouver un petit hôtel élégant, au moins convenable, digne de nous, en un mot, de ma position et de la vôtre.

— Très-bien ! c'est mon avis aussi, s'écria Nina dont les prunelles noires s'allumaient à sa joie intérieure.

— Or, j'ai chargé quelqu'un de sûr de me trouver ce que je je désire. J'ai besoin de présider aux derniers arrangements, et je serais désolé qu'à notre retour, on nous surprit dans quelque appartement garni, comme des artistes en tournée.

— Dites des bohémiens ! Vous avez raison, absolument raison. Vous êtes charmant ! Je vous le dis sans cesse, etje le pense encore plus, ajouta-t-elle assez tendrement.

— Dès que nous aurons riiôtel, et que nous pourrons nous y installer, vous écrirez à votre femme de chambre de venir vous rejoindre, et le mystère sera levé.

Nina s'endormit et dormit bercée par des rêves couleur de rose.

Le lendemain, un homme vint parler à Bertrand qui lui donna ses ordres.

Il sortit, le soir, dans une voiture fermée, et revint l'air on ne peut plus satisfait.

— Je crois que nous serons très-bien, dit-il. J'ai visité l'hôtel qu'on m'a déniché. Encore quelques meubles, et ce sera parfait.

— Où est-ce? demanda Nina qui n'avait jamais été plus affriandée de curiosité et qui crut faire un grand sacrifice en n'exigeant pas d'aller tout voir par elle-même, sur l'instant. ■

— Dans le quartier des Champs-Elysées, une jolie maison, entre cour et jardin, fort isolée et fort commode. Un rez-de-chaussee, un premier, des mansardes, rien de plus. Mais les pièces sont vas-tes et bien disposées, l'ensemble est coquet.

Les huit jours écoulés, Bertrand et Nina arrivèrent incognito dans leur nouvelle résidence.

Ils y trouvèrent la femme de chambre qui débarquait du chemin de fer.

Nina touchait enfin du doigt son rêve.

Tout lui plaisait, tout la charmait; le salon, en particulier, vaste et riche, qu'elle voyait déjà plein de monde.

Bertrand lui avait réservé le rez-de-chaussée où se trouvait, en plus du salon et de la salle à manger, une fort jolie chambre à coucher, un cabinet de toilette, un boudoir ravissant qu'il fallait traverser pour se rendre dans sa chambre, et qui donnait directement dans le salon, ouvrant, d'autre part, sur la salle à manger.

Au premier, Bertrand avait disposé son appartement, c'està-dire sa chambre personnelle, son atelier, un fumoir. Deux autres pièces appartenaient encore à madame, pour les utiliser à son idée.

Tout cela meublé avec goût et richesse.

— Cela est délicieux, dit Nina au comble de ses vœux, et complètement rassurée sur l'avenir, car elle craignait toujours quelque

anicroche imprévue, ou quelque vice rédhibitoire, qui l'éveillât de ce beau rêve, ou qui l'en dégoûtât!

Elle lui sauta au cou, en murmurant :

— Tiens ! je t'adore ! et je te rendrai bien heureux, foi de... Elle s'arrêta, cherchant.

« Foi de Nina ! » ne lui paraissait pas bien convaincant, et « foi d'honnête femme! » lui paraissait un peu prématuré.

— Ne jurez pas, ma chère Nina! c'est inutile. Je crois à vos bonnes intentions, et cela me suffît.

— Pour aujourd'hui, continua-t-il, nous nous passerons de domestiques. Nous en aurons dès demain. Votre femme de cliambre y suppléera pendant vingt-quatre heures.

Une question brûlait les lèvres de Nina. Il la devina'.

— Oui, dès demain aussi, nous annoncerons officiellement notre retour. Dïci là, j'ai encore à vous demander un petit service.

— Tout ce que vous voudrez !

— Il y a une personne dont je redoute la mçiuvaise humeur et les bavardages intéressés. Je désirerais aussi, naturellement, qu'elle ne remit pas les pieds chez vous.

Un nuage assombrit le front de Nina.

— Je sais qui vous voulez dire... le marquis.

Elle le redoutait également, comprenant qu'il devait être exaspéré contre elle, et contre Bertrand, auquel il avait voué une haine violente.

— Eh bien, je m'en charge! fit-elle avec résolution, si vous y consentez.

ou NINA s'apprête A DEVENIR UNE FEMME COMME IL FAUT.

— Je voulais vous en prier, répondit tranquillement Beri-raoct. Et j'ai trouvé un plan que je crois excellent. Asseyez-vous là, et écrivez ce que je vais vous dicter.

Enfin, à minuit et demi, il sonna discrètement.

Nina s'assit devant son bureau, prit une plume, et attendit, fort intriguée de savoir ce qu'il allait faire.

— Quand vous écriviez à M. Du Lys, que mettiez- vous en tête de vos lettres?

— Mais... je ne sais trop... « mon cher marquis», je pense... quelquefois « Gaston » tout court.

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— - Bien ! Ecrivez :

« Gaston,

« Vous devez être furieux, exaspéré contre moi.

« Je le comprends.

«Mais je suis moins coupable que vous ne croyez. Me voici de retour à Paris. Il faut que je vous voie, que je vous parle, que je vous fasse connaître mes motifs... En un mot, il me faut votre pardon. Je le mérite, je l'aurai !

• « Je vous attends, ce soir, à minuit.

« Félicie, que vous connaissez bien, vous introduira,

« Nina. »

Nina avait écrit sans une observation.

— C'est tout? dit-elle.

— Mettez votre nouvelle adresse.

— C'est fait.

Elle regarda Bertrand.

— Mais c'est un rendez-vous d'amour que cette lettre,.., fitr-elle.

— Croyez-vous qu'elle le fera venir?

— S'il n'est pas mort, oui.

— Eh bien, c'est ce qu'il faut.

— Je ne comprend pas. M""^ Bertrand ne peut écrire cela.

— Au contraire.

— Au contraire ! répéta-t-elle.

— Certainement. Il faut que le marquis soit prévenu avant tout le monde... et par vous! Par vous seule, avec le tact et l'habileté d'une femme, d'une femme aimée, de plus, car il vous aime toujours. Vous obtiendrez de lui ce que nul autre n'en obtiendrait, sa neutralité. Vous calmerez sa première colère. Vous lui ferez comprendre qu'il ne doit plus chercher à vous revoir, à vous rencontrer. Vous l'amènerez, enfin, à ne pas faire de bruit, à ne pas vous poursuivre de ses médisances, et surtout à ne pas me chercher ([uerelli . .

— Ah! mais non, il vous tuerai I,! Il a tué votre ami Richard, pour moins cjiie cela T

Bertrand pâlit légèrement.

— Alors, A^ous m'entendez? fit-il avec vivacité.

— Oui, oui, parfaitement. Mais la lettre est un peu vive... Je 1 curais écrite... autrement.

— Il ne faut pas qu'il hésite, qu'il tarde à venir. Demain, il serait trop tard, d'autres l'auraient prévenu, et tout serait manqué.

— Peut-être. Mais, s'il la montre cette lettre, on croira des choses...

— Qu'importe, si je ne les crois pas, moi? D'ailleurs, vous vous la ferez restituer, ainsi que les précédentes.

— J'y essaierai... Mais ce sera difficile...

— Vous réussirez !

— Savez-vous qu'il sera entreprenant... Avec ce chiffon de papier, il va se monter la tête, et se figurer...

Elle sourit.

— Vous vous défendrez, ma chère Nina. Je m'en remets à vous, et si complètement, que je sortirai à onze heures, ce soir, et que j€ ne rentrerai qu'à deux heures du matin.

— Il est trop. . . trop charmant, tout de même ! se disait Nina avec une nuance de dépit. Certainement, je veux être honnête femme, à présent... mais enfin, il ne devrait pas y croire tant que ça. Et, après tout, un peu de prudence de sa part ne ferait pas de mal, quand ce ne serait que pour m'aider '

Elle reprit tout haut :

— Pourquoi indiquez- vous l'heure de minuit ! J'aurais préféré midi, c'était moins compromettant.

— Y pensez-vous ! Pour que tout le monde sache qu'il est venu ici ! Je veux au contraire qu'il soit censé n'y avoir jamais mis les pieds. Cela est nécessaire pour votre considération et la mienne..

— Si c'est votre avis, c'est aussi le mien. J'ai promis de vous obéir aveuglément dans toute cette affaire.

Nina et Bertrand dînèrent en tête-à-tête, servis par la fidèle Félicie.

Le dîner fut gai.

Nina était d'une humeur ravissante. Elle entrait dans sa nouvelle vie, se sentait la certitude et déjà l'assurance de l'existence régulière, définie, où elle s'apprêtait à voguer toutes voiles déployées.

Le rendez-vous avec le marquis lui causait bien quelque inquiétude, mais, si elle en sortait victorieuse.... quelle garantie de l'avenir à ses propres yeux !

C'était une corvée et un danger : la dernière corvée de ce genre, lo dernier danger venant du passé.

Elle s'en tirerait le plus vaillamment possible '

Car si elle était inquiète, et si Nina se défiait d'elle-même, M""^ Bertrand était pavée littéralement de bonnes intentions, et se jurait de n'amadouer le marquis que par les moyens les plus avouables, bien qu'elle sentît la nécessité de l'amadouer et de le désarmer... à tout prix.

— Bertrand me donne carte blanche, pensait-elle. Je me montrerai à la hauteur de sa confiance... et des circonstances. Le marquis ne le j^rovoquera pas, et se taira! Tout est là !

Bertrand, de son côté, parlait beaucoup, semblait très-animé, sortait, pour la première fois, de sa gravité mélancolique.

Il causait avec rage, eût-on dit, et Nina s'amusa avec lui, ce qui ne lui était pas encore arrivé, le trouvant tout changé... à son avantage.

Cela la mit en train, elle bavarda, fit feu de tout son esprit du boulevard, grappillé sur les terres de tant de voisins.

Ils prirent le thé ensemble.

A onze heures, Bertrand tira sa montre, vérifia si elle marchait d'accord avec la pendule.

— Allons, — dit-il en souriant, — il est temps que je me retire.

. -- Déjà !

— Oui, ma chère Nina. — Je connais les amoureux... Ils sont toujours en avance. Il ne le faut pas que nous nous rencontrions. ' — Cela n'arrangerait pas les affaires, n'est-ce pas ?

— Oh ! non, certes, il ne faut pas. — Oui, vous avez raison. Partez, partez vite. — J'espère la victoire î -^ ajouta-t-elle en riant.

— Et moi, j'en suis sûr.

Il lui tendit la main.

— Adieu, madame.

— Comme vous avez la main brûlante et sèche ! — Auriez-vous la fièvre ?

— Moi ? Nullement ! A bientôt !

Il allait sortir.

— Avez-vous une clef? lui demanda-t-elle négligemment,

— Non. Je sonnerai. Félicie nVouvrira.

— Je la préviendrai.

Nina resta seule.

—.On ne saurait être plus... galant homme, ajouta-t-elle avec un mélange de satisfaction et de demi-irritation. Il me laisse absolument maîtresse du terrain. Pas un mot de recommandation, pas un regard. Il abuse de la confiance, décidément. Pourtant, il avait la fièvre, j'en suis certaine! Il est inquiet, jaloux, et ne veut pas le montrer. Je crois qne je serai très-heureuse avec lui.

Elle était ».^ans son boudoir. Elle s'approcha de sa psyché, et arrangea ses cheveux.

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