‹ L'étang des soeurs-grisesChapitre 51 sur 68 · LA CATASTROPHE · texte numérisé non relu

LA CATASTROPHE

Ce même soir, à dix heures, au moment où il entrait à son cercle, Du Lys avait reçu la lettre de Nina, remise en mains propres par un commissionnaire.

En regardant l'enveloppe, il tressaillit, devint pâle, puis trèsrouge.

Il reconnaissait l'écriture.

Il brisa le cachet, lut le billet d'un trait.

— Oh ! oh ! fit-il. La voilà revenue. Elle l'a planté là, sans doute. Je devrais être furieux contre elle... lui garder rancune... Baste ! ce serait une duperie!... Je la connais. Je connais les femmes.., Elles sont charmantes, quand elles veulent se faire pardonner.,. Vivent les pécheresses pour cela ! Et elle veut que je lui

pardonne ! Pardieu! Oui, je te pardonnerai, coGjuine, .. en me faisant un peu prier, par exemple. Cela n'en vaudra que mieux. Quant à lui on Ta donc remercié à son tour ! Néanmoins il me le payera! Qu'est-il devenu? Je le saurai par elle. Il entra au cercle l'air joyeux, triomphant. , Il ne pouvait tenir en place, regardait la pendule, consultait sa montre, comme un collégien à son premier rendez-vous. Pour tuer le temps, il se mit à une table de jeu e.t perdit.

— Bon! se dit-il, malheureux au jeu...

A onze heures et quart, il prit son chapeau, son pardessus, voulut s'éclipser.

— Où allez-vous donc, cher, de cet air conquérant? lui dit un de ses amis.

— Un rendez-vous, fit le marquis.

— D'amour?

— Parbleu !

— Vous êtes né coiffé. Mais prenez-y garde, marquis. On se ruine à ce jeu-là, et il est encore plus trompeur que l'autre.

Il montrait les cartes.

— J'en sais quelque chose ! répondit Du Lys en riant. Mais je ne suis plus le fou que j'ai été. Je fuis à présent, comme la peste, les mangeuses d'argent... Je ne suis plus assez jeune, et je ne suis pas encore assez vieux!

— Fat ! murmura l'ami. 11 se croit aimé pour lui-même !

Du Lys se promena quelque temps devant la porte de l'hôtel de Bertrand.

Il voulait se faire attendre, désirer, causer de l'inquiétude, quelle que fût son impatience intérieure.

Enfin, à minuit et demi, il sonna discrètement.

Félicie, qui veillait, ouvrit aussitôt la porte, et, sans mot dire, l'introduisit dans le boudoir, où Nina l'attendait sous les armes.

La femme de chambre se retira aussitôt.

Ils restèrent en face l'un de l'autre.

Lui, il avait arboré, pour la circonstance, sa physionomie impénétrable, et souriait de son sourire le plus narquois; mais son regard mobile et chargé de désirs ne la quittait pas et la fouillait cyniquement.

Nina le connaissait trop pour ne pas comprendre ses intentions.

Elle se leva, et lui montra un fauteuil.

— Asseyez-vous, Gaston, lui dit-elle. Nous avons à causer, et à causer sérieusement.

Elle éprouvait un certain embarras, mal dissimulé sous un sourire à demi craintif.

— Je vous remercie d'être venu ! ajouta-t-elle. Elle lui tendit la main.

Des reproches l'eussent mise plus à l'aise. C'eût été une entrée en matière. Mais le silence du marquis la gênait. Elle ne savait par où commencer.

Au moment où elle relevait les yeux sur lui, où elle ouvrait la bouche pour parler, ses yeux s'agrandirent et elle poussa un cri di& surprise.

Du Lys se retourna et aperçut, derrière son fauteuil, Bertrand, les bras croisés.

Bertrand venait d'entrer sans bruit, par une petite porte cachée dans la l)oi.serie et dont Nina ignorait l'existence.

— AJî ! ah ! ricana Du Lys. C'était un guet-apens ! . . . . Nina était bouleversée.

— Que faites-vous ici, Bertrand? Je vous croyais parti. Vous me l'aviez promis ! s'écria-t-elle d'une voix irritée, en se jetant au-devant de lui.

Alors, s'adressant à Du Lys :

— Monsieur le marquis, je vous jure que j'ignorais... Partez! partez à l'instant, continua-t-elle.

Elle craignait de voir les deux hommes s'élancer l'un sur l'autre et s'égorger sous ses yeux, tant leurs regards s'étaient chargés d'une haine implacable.

Bertrand l'arrêta et la fit taire d'un geste.

— Monsieur le marquis, — dit-il d'une voix sourde, et plus blanc que son col de chemise, — que feriez-vous, si. vous me trouviez chez vous, à minuit, près de madame la marquise ?

Le marquis haussa les épaules.

— Je suis donc chez vous? fit-il en ricanant. C'est la troisième fois, alors. — La première fois, j'en suis sorti en emmenant votre

maîtresse, qui était ma femme. La seconde fois, j'en suis sorti, en emportant votre fille, qui m'appartient. Aujourd'hui, j'en sortirai en vous laissant madame, pour rentrer chez moi, où je suis le maitrë absolu des êtres qui vous sont chers, car, si vous les aviez oubliés, vous ne m'auriez pas tendu ce piège. J'ai rêvé, un instant, Une autre façon de me venger, mais c'est quand j'ai cru que vous n'aimiez plus Denise, en vous voyant enlever madame. Aujourd'hui, je constate que je m'étais trompé. Votre conduite me le prouve, et je reviens à mon ancienne méthode, la bonne, qui est de vous frapper dans la personne de mes otages ! J'ai déjà commencé, en enlevant votre fille à sa mère, et je regrette que vous ne puissiez compter ses larmes... Mais cela se devine! Il fit un pas vers la porte.

— Pardon ! dit Bertrand. Elle est fermée.

Du T.ys porta une main convulsive sur le bouton. C'était vrai!

— Est-ce que vous voulez m'assassiner ? demanda-t-il.

— Cela dépend de vous! Vous sortirez vivant de cette pièce, avec moi, si vous consentez au duel à mort que je vous propose depuis longtemps, et que vous m'avez toujours refusé.

Le marquis, absolument rassuré par cette proposition de duel, éclata de rire.

Il allait répondre, Nina lui coupa la parole.

— Oh! Bertrand, s'écria-t-elle, êtes-vous fou? Si j'avais su, certes, je n'aurais pas écrit cette lettre... Mais ce duel, je m'y oppose, je m'y oppose absolument ! Quel scandale pour moi ! Et que ne dirait-on pas ! Vous m'avez trompée..., indignement trompée!

— Rassurez-vous, Nina, répondit Bertrand, je ne vous ai pas trompée, et vous ne serez pas victime de la punition que je veux imposer à cet homme. Si je suis tué, mon testament est fait. Tout ce qui m'appartient, vous revient, et j'y proclame hautement la pureté de vos intentions et l'honnêteté de votre conduite. Si je le tue, comme je le crois, je suis là pour vous couvrir et sauver votre honneur, garantir votre réputation à laquelle vous tenez, ce dont je vous remercie.

Le marquis écoutait cette explication avec un petit rire mo-

Morte! murmura Du Lys éperdu.

Bertrand s'adressa de nouveau à lui :

— Monsieur le marquis, j'ai des épées, le jardin derrière l'hôtel nous offre un terrain favorable, et la lune nous éclairera suffisamment. Étes-vous prêt?

— Mon cher monsieur, répliqua le marquis, vous savez que je maniL" assez habilement le fleuret, pour ne pas vous crain.hV;

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demandez à votre ami, feu M. Richard. Il est donc probable que c'est moi qui vous tuerai. Mais vous tenez trop à vous battre, pour que je ne tienne pas essentiellement à ne point me battre. Je vous liais autant que vous me haïssez. Seulement, j'ai mille moyens de vous désespérer, ce qui me venge beaucoup mieux que votre mort ou une blessure grave dont vous guéririez. Où je puis vous frapper, en renouvelant sans cesse les coups, c'est dans vos amis, je l'ai fait ! c'est dans la femme que vous aimez encore, je le fais ! c'est dans votre enfant, je le ferai !

— Alors, hurla Bertrand hors de lui, vous allez mourir! Cette fois, la loi est de mon côté. Elle a deux tranchants, chacun son tour ! Je me lave les mains de votre sang. C'est vous qui le voulez !

— Mais on ne me prend pas sans vert ! répondit le marquis, effrayé de l'air de menace de son rival.

D'un geste rapide, il tira un revolver.

Bertrand avait déjà le sien et le couchait en joue.

Du Lys venait de lire dans les yeux de son adversaire la résolution froide, implacable de le tuer sans merci.

A ce moment, s'il en eût eu la possibihté, il eût accepté le duel.

Il était trop tard. Il n'avait plus la liberté, ni le loisir du choix. Il fallait sauver sa vie. L'instinct de la conservation domina tout et l'emporta.

Nina écoutait cet échange de provocations et de menaces avec un véritable désespoir.

Bien que rassurée en partie par la réponse que lui avait faite Bertrand, elle regardait comme un réel malheur toute lutte sano-lante et tragique entre ces deux hommes.

Elle tenait à Bertrand, maintenant; elle tenait à cette existeœîe de femme mariée dont elle caressait le rêve depuis trois mois. Elle redoutait aussi un éclat qui ne rappellerait que trop son passé qu'elle avait espéré de faire oublier.

Aussi, en voyant le geste de Du Lys, elle poussa un cri de terreur, et se jeta entre le marquis et Bertrand, en criant au premier :

— Arrêtez, malheureux ! C'est mon ma... Elle ne put achever.

La voix s'éteignit dans sa gorge, elle tournoya sur elle-même

s'affaissa sur les genoux, puis tomba la face en avant, les deux bras étendus.

Voici ce qui s'était passé.

A la vue de Nina, Bertrand avait relevé son arme.

Mais le marquis, dans sa précipitation à tirer le premier pour éviter la mort, avait déjà posé le doigt sur la gâchette, et sa balle était allée frapper Nina en pleine poitrine, traversant de part en part le cœur de la pauvre femme !

A cette vue, le marquis, au comble de l'horreur, jeta son revolver loin de lui, et se précipita vers elle, en même temps que Bertrand.

— Morte ! murmura Du Lys éperdu.

Il se releva l'air égaré.

— Ah ! vous me paierez ce sang ! dit-il à Bertrand, l'écume aux lèvres.

— Oui, morte ! répéta Bertrand, et une larme coula le long de ses joues.

Mais la colère la sécha brusquement.

- — Et c'est vous, ajouta-t-il d'une voix solennelle, qui allez payer ce sang, avec celui de Richard, et les larmes de Denise !

On entendait la respiration sifflante de ces deux hommes au milieu du silence de la nuit et de la mort.

Bertrand reprit lentement :

— Je ne voulais pas user de mon droit. Je vous offrais un combat loyal, vous l'avez refusé. Que la fatalité s'accomplisse! Vous avez assassiné, en duel, mon ami Richard. J'avais juré sur sa tombe que je le vengerais ! J'avais juré que je délivrerais Denise de la torture de dépendre d'un homme tel que vous et de vivre avec lui ! J'avais juré que ma fille ne resterait pas à votre merci '•

A chaque parole, il s'avançait d'un pas vers le marquis, qui reculait, défait, tremblant, les cheveux collés aux tempes par une sueur froide.

— Pour pouvoir venger plus sûrement mon ami, pour pouvoir affranchir sûrement Denise et son enfant, sans remords, il me fallait renoncer à mon amour, à tout espoir de bonheur ici-bas. Mon désintéressement et mon sacrifice rachetaient ce qu'il y avait de tortueux et de terrible dans ma conduite. J'ai donc

épousé votre maîtresse ! Vous ignoriez qu'elle fût ma femme, et vous êtes venu ici sur un rendez-vous d'amour dicté par moi, écrit *par elle, dans une lettre que vous avez là !

Il montra la poche de côté de l'habit du marquis.

— Je suis perdu ! murmura celui-ci, cherchant d'un regard fou, une arme, une issue.

Mais la porte était fermée, et Bertrand avait mis le pied sur le revolver de son adversaire.

— J'avais donc le droit de vous tuer, avant que vous eussiez assassiné ma femme, et elle vivrait encore si j'avais suivi ma première résolution, si, au dernier moment, je n'avais reculé devant un meurtre, même juste et légitime. A présent, c'est fini, je vais vous tuer, non-seulement pour venger cette nouvelle victime, mais pour venger les autres î

Il abaissa son revolver.

— C'est moi, aujourd'hui, qui sui.s le mari, monsieur le marquis. Le droit du mari, c'est moi, j'en ase !

Et il lui fit sauter la cervelle !

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