‹ L'étang des soeurs-grisesChapitre 52 sur 68 · NINA CANONISÉE · texte numérisé non relu

NINA CANONISÉE

On devine aisément quel fut le retentissement dans Paris de cet effroyable événement.

Il y avait là de la pâture pour toutes les curiosités et toutes les malignités.

On apprenait du même coup le mariage de Bertrand avec Nina, la mort de Nina et du marquis surpris en flagrant délit d'adultère.

Telle fut, du moins, la première version.

La société parisienne tout entière en fut remuée dans ses diverses couches.

Bertrand appartenait au monde des arts et des lettres. Sa repu-

tation était immense, son génie de peintre incontestable et incontesté.

Le marquis Gaston Du Lys appartenait, par sa naissance, à l'armée et à la noblesse. Sa vie avait fait du bruit de tout temps, et ses relations s'étendaient dans les cercles riches et comme il faut, où on le recevait, sans l'estimer beaucoup, parce qu'il était de la caste, en avait les goûts, les façons, les habitudes.

Nina, enfin, appartenait à tous les mondes, au demi-monde d'abord, dont elle était et qui n'a, pour ainsi dire, pas de frontières, car il serait difficile souvent de savoir où il commence, où il finit, — au monde artiste par son piano, — au grand monde par ses amants

Jamais donc Paris n'avait été atteint si profondément, et, en même temps, d'une façon plus étendue.

Ce n'étaient pas là les héros ordinaires des drames de cour d'assises.

Il se formait des partis très-violents et très -divers.

Sur le premier moment, l'opinion publique s'était prononcée contre Bertrand.

— Quand on a son nom, sa fortune et son talent, disait-on, on n'épouse pas une cocotte, et, quand on l'épouse, on doit s'attendre à voir traîner dans son boudoir ses anciens o'u ses nouveaux amants.

Puis, l'histoire des amours de Bertrand avec Denise revenait sur l'eau.

On se rappelait que l'artiste et le marquis se haïssaient depuis longtemps, et les gens habiles secouaient la tête en répétant :

— C'est une affaire dont on ne saura jamais le fin mot.

On avait cru, les premiers jours, que Bertrand avait lue Nina en même temps que le marquis.

Lorsque le bruit commença à se répandre que c'était, au contraire, le marquis qui avait tué la malheureuse jeune femme, il se produisit un revirement, et Ton se prit à excuser Bertrand, à trouver son acte beaucoup moins sauvage, beaucoup plus naturel.

Le revirement fut complet, lors des débats publics en cour dussises.

Bertrand devait à Nina de laver sa mémoire d'une imputation

calomnieuse. — Il était assez malheureux, sans cela, qu'elle eût été victime de combinaisons qu'elle n'avait point connues, où elle n'était entrée, par sa volonté, à aucun titre.

Aussi, dès que le marquis avait été mort, s'était-il empressé de reprendre la lettre de Nina et de la détruire, cette lettre qui eût fait croire à un rendez-Vous d'amour donné par elle à son ancien amant.

Il avait également fait la leçon à la femme de chambre, en lui promettant une rente viagère importante, si elle évitait de compromettre sa maîtresse.

Ensuite il s'était de lui-même constitué prisonnier, avant que la police connût le double meurtre accompli dans l'hôtel isolé choisi par lui pour être le théâtre de cette lutte suprême.

Devant le jury, il raconta avec une grande netteté comment il avait surpris le marquis et comment les faits s'étaient passés.

Il avoua avoir menacé le marquis de son revolver, en le surprenant, la nuit, dans la chambre de sa femme. Mais Nina, voyant le marquis armé aussi, s'était jetée au-devant de son mari, afin di^/ le couvrir de son corps, et avait reçu la balle destinée à Bertrand.

Il déclara hautement qu'il n'avait pas un seul instant soupçonné sa femme, et qu'il la savait parfaitement innocente du retour du marquis, absolument décidée à ne jamais le revoir.

Tous les témoignages confirmèrent ses dires.

D'abord, il fut constaté que Du Lys avait quitté son cercle, ce soir-là, avec des intentions amoureuses.

L'ami qui lui avait parlé au moment où il partait pour se rendre chez son ancienne maîtresse, rapporta les dernières paroles du marquis annonçant, tout joyeux, qu'il allait à une bonne fortune, à un rendez-vous galant.

Félicie, la femme de chambre, joua très bien son rôle.

Elle avoua, en sanglotant, que vers minuit elle avait ouvert au marquis, sans prévenir sa maîtresse, et qu'elle l'avait introduit dans le boudoir de Nina, qui ne s'y attendait nullement.

Elle prétendit qu'elle avait averti le marquis du retour de sa maîtresse, qu'elle avait été corrompue par les cadeaux et les promesses de Du Lys, et ajouta quelle ne se consolerait jamais d'avoir

cté ainsi la cause involontaire de la mort d'une si bonne personne, pour laquelle elle avait un si vif attachement.

Elle rapporta, d'une voix entrecoupée par les larmes, que Nina, une demi-heure avant la catastrophe peut-être, lui avait dit :

— Ma chère enfant, me voilà désormais honnête femme. Je me rang-e, et ta fonction deviendra une sinécure 1

Le public avait beaucoup ri de ce petit discours peut-être vrai, peut-être inventé par Félicie.

Le président de la cour lui avait fait une verte semonce qu'elle avait écoutée, bourrelée de regrets et de remords.

Enfin, elle avait loyalement gagné la pension viagère promise par Bertrand.

Donc, il n'était pas douteux que le marquis ne fût venu avec des intentions galantes, et on s'expliquait parfaitement qu'avec son caractère, en apprenant qu'il perdait sa maitresse pour toujours, en se voyant menacé par un homme qu'il haïssait depuis longtemps, il eût cédé à un premier mouvement de fureur, et obéi à l'instinct de la conservation qui le poussait à tirer le premier pour éviter la mort.

Ces choses-là se voient chaque jour.

D'ailleurs, les débats ne. laissèrent aucune hésitation possible à cet égard.

On constata qu'il avait été tiré une balle avec le revolver de Du Lys, ramassé dans la pièce par les hommes de police, de même que celui de Bertrand n'avait qu'une cartouche brûlée.

La balle retrouvée dans le corps de Nina était la balle de Du Lys.

Des expériences faites, d'après les déclarations de l'accusé, il résulta en effet que Nina devait occuper la position indiquée par Bertrand, et que, si tout autre individu que Du Lys, — ç'e.st-à-dire plus petit ou plus grand — avait tiré dans ces conditions, l'inclinaison du projectile aurait été différente.

Or, Du Lys était grand, et Bertrand de taille moyenne. On écnrta donc l'idée que Bertrand, après avoir brûlé la cervelle au D>irquis, eût ramassé le revolver de ce dernier pour tuer sa femme, — thèse d'abord soutenue par l'accusation.

La femme de chambre rappelée, et vivement pressée, déclara

qu'entendant du bruit chez madame, et croyant reconnaître la voix de monsieur, elle s'était approchée de la porte de communication pour se rendre compte de ce qui allait se passer. Elle avait aussi regardé par le trou de la serrure, avait vu le marquis tirer, madame tomber..

Alors, elle s'était évanouie de terreur et d'émotion, et ne savait plus rien des faits qui avaient suivi.

Cette nartie de sa déposition était sincère.

Dans ces conditions, et le mariage légitime de Bertrand et de Nina n'étant point contestable, l'acquittement devenait certain.

C'était le marquis qui avait tiré le premier sur le mari, et Nina était morte victime de sa vertu et de son dévouement.

Bertrand n'avait pas même à s'excuser du mouvement de fureur qui saisit un mari surprenant un amant ou un séducteur chez sa femme, à bénéficier des circonstances atténuantes que la loi accorde à répoux outragé.

11 n'avait fait que défendre, chez lui, sa vie menacée par l'ancien amant de Nina, et venger moins son honneur que la femme assassinée sous ses yeux.

Quand il sortit du tribunal, Bertrand avait pour lui l'unanimité de l'opinion publique.

Tout le monde s'était retourné contre le marquis, qui n'était ni aimé, ni estimé. L'intérêt se partagea entre Bertrand, le grand artiste, dont la conduite parut absolument indiscutable, et Nina, à laquelle on eût volontiers élevé une statue, et dont la légende menaçait de détrôner celle de Lucrèce, la farouche et pudique matrone romaine.

Personne ne comprit, ne devina le fond de l'affaire. Personne! Nous nous trompons. 11 faut excepter Denise.

Ce drame était le post-scinptum de la lettre reçue par elle quelques mois auparavant.

Ce fut un grand soulagement pour elle, d'apprendre que Nina n'était point morte de la main de Bertrand.

Elle avait eu, un moment, cette terreur affreuse, et cela lui eiit pcîru abominable, en supposant même la culpabilité réelle de la malheureuse créature.

11 était bien assez triste déjà, quoique cette mort le fît veuf.

comme elle était veuve, que Nina Durandal fût tombée victime de passions, de luttes et de combinaisons souterraines qu'elle avait servies inconsciemment.

Elle n'aurait pu admettre que Bertrand eût prémédité et accompli le meurtre de cette femme, devenue sienne, que la probabilité 63- Liv. ô3

même de ce meurtre fût entrée en ligne de compte dans ses calculs.

Le reste, elle le comprenait, elle l'acceptait, et d'autant mieux qu'elle reconnaissait la nature généreuse, chevaleresque, de l'artiste, aux dernières hésitations de l'heure suprême, alors qu'il avait reeuîé devant l'accomplissement brutal de son propre plan, offrant un combat loyal à l'homme pris au piège tendu par lui.

Bertrand, brisant sa vie, se séparant à jamais de Denise, sacrifiant non pas seulement ses rêves d'amour et de bonheur, mais plus encore sa dignité apparente,'' par un mariage compromettant, lui dont elle savait la fierté ombrageuse et la délicatesse presque maladive, Bertrand faisant cela pour venger la mort de l'ami qui lui avait donné son sang, pour la faire libre, elle, pour lui restituer son indépendance de femme et sa sécurité de mère, c'était sublime à ses yeux!

Oui, sublime, car il ne l'avait prise pour complice à aucun degré; le sang versé ne retombait sur elle à aucun titre.

Ce n'était pas pour la reconquérir, évidemment, qu'il avait tué le marquis. Il ne s'était cru en droit de frapper que pour venger Richard, et afin de sanctifier,*â'épurer sa vengeance, de lui laisser son caractère de justice et de sacrifice à Tamitiéj il avait choisi le moyen qui le séparait le plus complètement de Denise.

Elle était femme à saisir ces nuances, à les admirer, elle était femme à agir de même pour ceux qu'elle aimait.

Pendant plusieurs mois, Bertrand et Denise eurent le scrupule non-seulement de ne pas se revoir, mais même de ne point s'écrire.

Le sang verse était trop frais, et les touchait de trop près.

La mort de Nina, surtout, avait profondément bouleversé Tartiste, inquiété sa conscience, bien qu'il ne l'eût jamais prévue, et qu'il l'eût rachetée de son mieux en obtenant l'estime publique pour sa mémoire.

Il avait fait le sacrifice entier, sans arrière-pensée, et c'est là ce qui doit effacer, aux yeux des plus sévères, les côtés sournois et la ruse perfide de son plan.

Denise et Bertrand résolurent même, chacun de son côté, de ne plus se revoir. Ce n'était point par respect du monde, mais par

respect d'eux-mêmes, par une sorte d'inquiétude, de susceptibilité de leurs cœurs, qui n'était pourtant pas du remords.

Ils tinrent cet engagement assez longtemps.

Mais un hasard les ayant mis en face l'un de l'autre dans la rue, il la trouva si pâle, si affaiblie, qu'il lui sembla qu'elle mourrait loin de lui, et que ce sacrifice prolongé était au-dessus de ses forces à elle, comme il était au-dessus de ses forces à lui.

En s'apercevant, ils chancelèrent tous deux.

Elle, surtout, parut prête à tomber.

Lui, il surmonta aussitôt son anéantissement pour ne voir que la défaillance de la femme aimée.

Il la soutint de son bras tremblant, et tous deux, sans se dire im mot, d'instinct, rebroussèrent chemin, se retrouvèrent chez Denise, se serrant l'un contre l'autre, se buvant des yeux, ne pouvant se parler etse comprenant, ayant tout oublié, sauf qu'ils s'aimaient, ne sachant plus rien, sauf qu'ils s'appartenaient.

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