‹ L'étang des soeurs-grisesChapitre 6 sur 68 · TRÈS-FORT · texte numérisé non relu

TRÈS-FORT

Le lendemain, Honorine, en se réveillant, trouva à la mémo

place, le même billet, de la même écriture, contenant les mômes

mots :

« Madame, je vous aime ! »

Elle sourit. Elle s'y attendait. Elle brûla tranquillement ce billet devant sa femme de chambre, sans lui adresser cette fois aucune question.

Pendant trois jours, chaque matin, cette scène recommença. Le billet se trouvait régulièrement à portée de sa main, et formulait sa déclaration laconique.

Chaque matin, M"* Bissy, avec une régularité automatique, attendait que sa femme de chambre fût entrée sur son coup de sonnette, pour procéder à Vauto-da-fé de la feuille de papier satinée.

Une jeune femme ordinaire, dans ces circonstances, se fût émue

OU irritée, aurait rêve ou aurait crié à la persécution, déclaré qu'on lui manquait de respect et chassé sa femme de chambre.

Honorine n'éprouva" qu'un vif sentiment de curiosité, et se sentit toui simplement intriguée.

Qui pouvait être cet homme?

"Au premier regard, il lui avait dépîu. — Mais rcxcentricité et l'audace un peu brutale de sa poursuite ne lui déplaisaient point. Cela n'élait pas banal. Elle scntaitpresque naître en clic une sorte de sympathie intellectuelle pour ce singulier amoureux.

Quïl fût Jiommc du monde, c'est ce qu'elle savait déjà pour l'avoir entrevu. Qu iljfût homme d'esprit, c'est ce qu'elle croyait, pour l'avoir lu. Qu'il fût riche, c'est ce qu'elle supposait, en constatant que sa femme de chambre, Louise, avait risque sa place pour lui servir de facteur aux lettres.

Etait-il du pays? Comment se faisait-il qu'elle n'eût jamais entendu parler de lui, qu'elle ne l'eût jamais rencorilré dans aucun des lieux publics où se réunissait la société poitevine, dans aucun des salons où elle, Honorine, passait la moitié de ses soirées ?

Il y avait là un petit problème qui piquait vivement sa curiosité.

Interroger sur son compte, le décrire, parler de lui, était une imprudence qu'elle n'eût commise à aucun prix :

H fallait attendre une circonstance favorable.

Elle avait beau jeter fréquemment un coup d'œil dans la rue, à travers ses fenêtres, dis no l'avait jamais revu depuis leur première rencontre. .

On évitait avec soin, évidemment, le ridicule des factions en plein air. Nouvelle preuve d'esprit ou, tout au moins, de longue expérience de ces sortes d'aventures.

Vers le milieu de la semaine, elle sortit de nouveau.

— Me £uivra-t-n encore? so deuandait-elle. —Certes! se répondit-elle.

Elle se trompait. Personne no le suivit.

Seulemsni, ai» retour, â deux cents mètres de la maison, Vinconnu se croisa avec elle.

La rue était déàcrte. Il la regardait fixement en s'avançant vers elle.

AllaiMl donc Tacco-çter, lui parler, aiiri.çrftic de la compromettre?

En province, il y a toujours des yeux parlout, qui guettent et constatent.

Elle se raidit, s'attendant à une attiiqite.

L'inconnu passa, sans s'arrêter, en s'inclinant profondément.

Elle ne lui rendit pas son salut, parut no pas le voir; mais elle avait pu étudier le personnag-e, le dévisager dos pieds à la tête, pendant quelques secondes.

Il était bien Ici qu'il lui était apparu la première fois.

11 ne lui plut pas davantage. Il y avait en lui quelque chose qui repoussait la femme, mais aussi qui attirait Honorine.

D'esprit, il l'intéressait; de cœur, non.

Toute sa personne offrait un je no sais quoi de flétri et d'usé, mais aussi d'audacieaxetdedédaig'neux, que dissimulaient à peine un grand air de bon ton et des fa<2()ns de parfait gentleman.

Le lendemain, ellen'e trouva pas de lettre à son réveil, mais un bouquet de violettes colossal, qui embaumait toute la pièce.

— Ah! c'est vrai, murmura la jeune femme, maintenant qu'il a signé ses lettres par son salut, et que je dois savoir, sans pouvoir m'y tromper, quel en est l'airteur, il change la nature de ses hommages :

L'ennui naquit un jour de l'uniformité |

continua-t-elle entre ses dents blanches. Décidément c'est un homme fort intelligent.

Elle sonna sa femme de chambre.

— Louise, lui dit-elle tranquillement et comme s'il se fût agi de la chose du monde la plus naturelle, vous prendrez, tous les matins, le bouquet que vous trouverez sur ce meuble, et vous l'emporterez où vous voudrez. L'odeur des fleurs m'incommode.

Louise ne put retenir un mouvement de sur-irise assez marqué. Evidenmient, elle s'attendait à toute autre chose qu'à ce calmo et à cette insouciance.

— Veuillez commencer par celui-oi, ajouta Honorine en désignant les violettes, sur un ton qui n'admettait pas de réplique.

La femme de chambre obéit, sans dire un mot.

L^ jour suivant, les violettes étaient remplacées pjw: un camena ro'vG.

— En effet, se dit Honorine, le camélia n'a pas d'odeur.

Il n'en fut pas moins enlevé par la femme de chambre sur l'ordre de sa maîtresse.

— Combien dureront les fleurs, se demandait M"* Bissy, et que leur fera-t-il succéder ? Il n'est pas homme à s'en tenir là !

Le soir même, M. et M"* Bissy devaient aller au théâtre, en compagnie de M. et M""" Terrenoiro, — M"* Bissy et M"** Terrenoire «'étant vouées une grande amitié.

Assister à une représentation théâtrale, à Poitiers, pour dea ■femmes du monde, n'est point un acte ordinaire, ni sans importance.

La ville est bigote, et les dames qui vont à la messe tous les matins, à confesse toutes les semaines, qui communient tous les mois, se croiraient déshonorées de passer une soirée au théâtre, où l'on prend un plaisir sain et intelligent, sans nuire à per- ^;on\ie.

Ctp -ndant, quand le hasard amène un acteur en réputation de l'aris, et qu'il s'agit d'un" grand opéra, quelques femmes ont le courage de louer une loge, — et ne sont pas absolument compromises pour cela.

Elles passent pour excentriques, voilà tout.

Honorine et son amie avaient parfois de ces excentricités.

Elles allèrent donc le soir^ en l'honneur d'un premier ténor parisien égaré dans la jésuitière poitevine, et accompagnées de leurs maris, assister à une représentation de Marthar

LéO. loge qu'elles occupaient était au centre de la salle, bien en face de la scène.

Les deux femmes s'assirent sur le devant, tandis que les hommes se plaçaient derrière elles.

La salle était pleine. On avait même refusé du monde, chose sans exemple dans les annales du pays !

Honorine remarqua, cependant, que les deux loges placées â droite et à gauche de la sienne étaient vides.

Elle était à peine installée à sa place, néanmoins, que l'une de ces loges s'ouvrit, et que deux hommes y entrèrent.

J'ai l'honneur de te présenter M. le marquis Gaston du Lys.

Au premier coup d'œil, clans l'un de ces hommes, elle reconnut î'inconnu qui la poursuivait de ses déclarations depuis huit

jours.

Il resta un instant debout, promenant un regard indiffèrent

autour de lui, sans l'arrêter particulièrement sur la loge où se

trouvait Honorine, puis il s'assit sur le devant, à gauche, de telle

sorte qu'il était absolument à coté de M- Bissy, et que^la jeune

1"« Liv.

femme pouvait entendre tout ee qu'il disait, et le sentir, pour ainsi dire, respirer.

La pièce était commencée. ^ •

A la fin du premier acte, l'ex-sous-intendant militaire, — soulagé de ne plus entendre la musique, qui l'affligeait d'autant plus qu'il se croyait obligé de se pâmer d'aise chaque fois que la prima donna, du crû chantait faux, ou que la basse terminait son grand air par un beuglement terrible, — Tex-sous-intendant militaire, disons-nous, manifesta son étonnement de voir une loge vide à leur gauche et interpella l'ouvreuse pour avoir l'explication de ce mystère.

— On m'avait affirmé, que tout était loué, lui dit-il.

— Oui, monsieur, en effet. M. le marquis Gaston du Lys a loué les deux loges, à droite et à gauche de la vôtre.

Honorine dressa l'oreille. Enfm elle savait le nom ! Maintenant elle saurait le reste.

— Ge monsieur, que je ne connais point, ne pouvait pourtant pas occuper les deux à la fois, objecta M. Bissy, d'un air extrêmement fin. Et, d'ailleurs, il n'est pas assez gros pour se couper en deux î hi ! hi ! hi !

— M. le marquis attendait, sans doute, des personnes qui ne sont pas* venues, répondit l'ou^Teuse en se retirant.

Honorine se pencha en arrière vers M. Terrenoire.

— Quel cnt donc ce marquis Du Lys ? fit-elle négligemment et très-bas. Je n'avais jamais entendu parler de lui, et je ne l'ai jamais rencontré nulle part.

— Oh! murmura M. Terranoire, c'est une trop longue histoire pour vous la dire ici.

— Vous le connaissez donc?

-^ Si je le connais !

La toile qui se levait mit un terme à la conversation.

A l'entr'acte suivant, les deux hommes sortirent uri instant. M. Bissy avait besoin de fumer, et'Terranoire voulait aller serrer la main à quelques amis reconnus par lui dans la salle.

— Il a loué les deux loges, pensait Honorine, pour se placer du côté où je serais. Dans quel but? Il me verrait mieux de plus loin^t

En effet, Gaston Du Lys tournait presque le dos à M"" Bissy, et causait avec son compagnon, individu assez insigniliant.

Il causait à voix" basse, mais distincte, de façon qu'avec un peu de bonne volonté sa voisine pût ne pas perdre une seule de ses paroles.

Or, Honorine avait, en ce moment, une grande bonne volonté.

^jme Terrenoire, de son côté, lorgnait dans la salle, échangeant des saints, faisant, d'un mot rapide, quelque observation sur les toilettes, à laquelle Honorine répondait en souriant, mais sans cesser d'écouter la conversation entamée à sa droite.

— Oui, disait Du Lys, figure-toi la femme la plus charmante, !a plus adorable, non-seulement jeune et jolie, mais d'une rare délicatesse et. d'une exquisité toute parisienne, bien qu'elle n'ait jamais habité Paris, que je sache. Rien de banal, de mièvre ou de sot. D.' l'esprit.. . elle en a jusqu'au bout des ongles.

— Tu la connais donc bien?

— Je ne lui ai jamais parlé.

— Alors, qu'en sais-tu ?

— Cela se voit, cela se sent, cela se devine à tout !

— Enfin, te voilà am.oureux, suivant ton habitude.

— Pardon, cher ami, j'ai eu beaucoup de caprices, beaucoup d'aA^entures dans ma vie, quelques succès. Avec elle, il serait niais de cacher ou d'essayer de cacher ces choses-là... mais je n'avais jamais aimé, et j'aime!

— Est-ce une femme du mondé ?

— Oui.

•— Mariée ?

— Oui.

— Et tu lui as f&iS connaître ton amour ?

— Je ne fais que cela !

— Et qu'a-t-elle répondu ?

— Rien !

— Oh ! oh ! Tu n'es pas avancé, alors. Lui plais-tu, au moins? Ces choses-là se voient tout de suite.

— Je ne lui plais pas.

— Vraiment ! Voilà de la modestie ! C'est rare chez toi. -— C'est que j'aime.

— Qu'espères-tii alors ?

— Rien. Avec une fcmnic comme elle, espérer serait une insupportable fatuité, et presquune qrossière insulto.

— Ma fol, je ne te reconnais plus.

— Ni moi non plus.

— Que veux-tu faire, eullu?

— Tout ce qui sera humainement possible... et je le ferai ! La toile se leva, et on se tut.

— Eh bien, dit Honorine à M. Terrenoire, en sortant du théâtre, quand me raconterez-vous «l'histoire de ce monsieui-, de ce marquis... comment Fappelez-vous ?

— Gaston Du Lys. Quand vous voudrez, mais il y faudra, au moins, une soirée.

— Viens prendre le thé avec nous, demain soir, chère belle, s'écria alors M"'" Terrenoire, et mon mauvais sujet de mari pourra faire la mauvaise langue à son aise. Nous serons seules avec lui, toutes les deux.

— C'est convenu! répondit Honorine en riant, et les deux femmes s'embrassèrent.

Le lendemain, en s'éveillant, Honorine ne trouva sur sa table ni lettre, ni bouquet.

— C'est juste ! fit-elle. Il a dit tout ce qu'il avait à dire. Maintenant, il faut qu'il agisse. Que va-t-il faire?

ou L'iIOMMî: TKÈS-FOKT TUOUVE une femme Ti\ÈS-FORTB.

Honorine, depuis son inariag-e, avait pris l'habitude de recevoir une lois par semaine, le samedi.

Dans la journée, les intimes la trouvaient au fond d'un petit boudoir où elle avait rasseml)Ié tout l'effort du maigre luxe que lui permettaient les faibles revenus du ménage. Cela n'était pas riche, mais d'un goût parfait et révélait la femme qui pousse l'amour et

le sens du délicat jusqu'au génie et sait faire quelque chose de rien.

Le soir, elle donnait le thé aux amis de son mari et aux siens. On faisait un whist, les femmes causaient ou pianotaient, parfois on organisait une sauterie sans conséquence.

L'ex-sous-intendant militaire, relégué à la table de jeu, ne gênait pas.

L'amabilité et l'esprit d'Honorine rendaient presque agréables ces pauvres soirées de province, généralement si gourmées, si maussades et si ennuyeuses.

Après Honorine, lame de ces réunions, c'était Adèle Terrenoire, côté des femmes, et M. Terrenoire, côté des hommes.

Tous deux étaient Parisiens, tous deux jeunes encore, madame n'ayant guère plus de vingt-huit ans, et monsieur à peine trentedeux ans. -

Après Avoir mangé les trois quarts de sa fortune à Paris, ce dernier avait dû prendre un emploi, et il s'était échoué à Poitiers, comme receveur particulier.

"Parisiens de naissance, d'habitudes, de race, de tempérament, l'un et l'autre ils avaient, du premier coup d'œil, reconnu quelqu'un de leur monde et de leur esprit dans Honorine, née, elle aussi, à Paris, mais venue et élevée en province dès sa plus tendre enfance.

De cette sympathie de nature, de l'ennui commun et du dégoût inspiré par les mœurs provinciales, s'était formée, entre ces trois personnes, une véritable camaraderie qui prenait parfois des allures d'amitié et toujours d'intimité.

Les deux femmes, notamment, s'adoraient, autant que cela est possible,' après tout, entre deux femmes jeunes et jolies, mais qui ne se ressemblent pas assez pour se gêner

D'ailleurs, Adèle aimait encore son mari, et Honorine paraissait n'aimer personne et ne rechercher l'amour de personne. De là absence de rivalité aiguë.

En dehors de ce couple parisien jeté par les circonstances au milieu de la nécropole en chef du Poitou, les habitués du salon Bissy se composaient des compagnons d'absinthe et de dominos de l'ex-sous-intendant militaire et de quelques couples du monde ofû-

54 L'ÉTANG DES SŒURS-GrvlSES

cîel, clo.« employés étrangers à la ville, dépêch-'s là par le gouvernement central.

Peu déjeunes filles, peu déjeunes gens.

La représentation dont nous avons parlé, avait eu lieu le mardi. Le samedi qui suivit, vers les dix heures, la porte du salon s'ou- ' vrit, livrant passage à deux hommes, M. Leroux, capitaine retraité, vieil ami de M.' Bissy, et le marquis Gaston Du Lys.

— Mon cher ami, s'écria le capitaine Leroux, de sa grosse voix cassée dans tous les estaminets de France et d'Algérie, bien plus que sur les champs de bataille, j'ai pris la liberté d'amener avec moi et de te présenter M. le marquis Gaston du Lys, que j''ai beaucoup connu à Paris et en Afrique, et qui m'a prié de lui servir d'introducteur auprès de toi..,

L'ex-sous-intcndant ne le laissa pas achever. Le titre de marquis Téblouis.sait. Il se précipita, le dos rond, les mains en avant, vers le nouveau- venu.

— Comment donc, monsieur le marquis! balbutia-t-il en clignant ses gros yeux morts à fleur de tête. Ce^t un honneur pour moi que de vous recevoir, et laissez-moi vous remercier, ainsi que mon vieux camarade Leroux, de l'heureuse pensée que vous avez eue tous les deux.

— Ce qui excuse un peu l'indiscrétion et rexcentricité de cette présentation trop brusque, je le reconnais, interrompit M. Du Lys avec un sourire de parfaite aisance, c'est qu'en réalité je ne vous suis pas aussi inconnu, aussi étranger que j'en ai l'air, au premier abord. Mon père, le général Du Lys de la Marquay, a longtemps commandé le... régiment d'infanterie, où vous serviez, je crois, avant d'entrer dans l'intendance.

— Certes, et je me le rajopello avec des sentiments de respect et d'amitié. Comment, c'est à son fils que j'ai l'honneur de parler!... Je me disais bien, ce nom de Du Lys... Ah! monsieur le marquis, vous le savez, l'armée est une grande famille... Nous sommes, dès lors, presque parents, et si j'avais su... j'aurais été le tout premier à vous serrer la main, à vous dire : « Ma maison vous est ouverte ! » ]\Iais venez, que je vous présente à ma fsmme, à M"' Bissy, je veux dire.

Bien que dite à demî-voix, aucune parole de cette conversation

n'avait échappé aux personnes réunies dans le petit salon, et Honorine, assise au coin de la cheminée, près de son amie M"* Terrenoire, — Vexilée, comme elle lappakiit, — avait paru seule, après un rapide coup d'ccil de surprise, n'y apporter aucune attention.

L'cx-sous-intendarjt mihtaire, le dos plus rond que jamais, — toute émotion, joie ou tristesse, lui arrondissait encore Je dos, déjà trop rond, — se balançant, suivant 1 habitude, sur ses jambes grêles et courtes, en homme prêt à esquisser un avant-deux, s'approcha vivement de sa femme, accompagné du marquis.

Quoique la présentation, dans ces conditions, eût quelque péril ; .quoiqu'il ne sut comment serait acceptée cette nouvelle audace do sa part, il avait le visage parfaitement calme, et ce sourire de banale politesse a'uquel on ne peut attribuer aucun sens particulier.

Cependant, pour un observateur, pour qui eût connu le marquis, son œil pâle et clair avait quelque chose d'inquiet et vacillait plus qu'il ne l'eût voulu, lorsqu'il se trouva en face de la jeune femme.

Quel effet produisait sa démarche? Voilà ce qu'il se demandait avec une véritable angoisse.

— Clière belle, dit M. Bissy,- j'ai l'honneur de te présenter M. le marquis Gaston Du Lys, le fils de mon ancien général, Anthoine Du Lys de la Marquay, et, par conséquent, mon ami, j'ose le dire.

Le inarquis s'inclina profondément en silence.

— l*,îonsieur le marquis, répondit Honorine d'une voix absolument tranquille, en regardant bien en face le nouveau visiteur mais sans apparence de provocation, de trouble ou d'émotioa quL-lconquc, il suffit que vous soyez l'ami de M. Bissy pour que je vous dise : — Vous êtes le bienvenu.

Et, avec une grâce charmante, elle lui tendit la main à Fan» glaise et hii indiqua un fauteuil près d'elle, dans le cercle de f.;'m« mes qui l'entouraient.

Ce siuitr-froid démonta presque Du Lys. Il ne s'y attendait pas, et s '■ t-iit préparé plutôt à un accncil quelque peu différent.

11 ù ^. sut que balbutier un compfiment écourté et s'assit en proie à lia e-^Tiaiu malaise.

Un autre, à sa place, eût été peut-être enchanté; mais la main

(jiii avait eftleur-j la sienne lui avait paru si froide, si maitresse d'elle-même, Gi insouciante, — si on peut le dire, — que le langage de cette petite main aux formes allongées le frappa plus que le sourire gracieux dont on le saluait et la réception tout affable qui lui était faite.

— Cette femme est terriblement forte ! pensa-t-il. Elle vaut toute la peine qu'elle me donnera.

Cependant il se remit presque aussitôt.

— Après tout, je suis dans la place, se disait-il, et ma démarche n'a point déplu, puisqu'on me reçoit avec cette cordialité et ce laisser-aller satisfait. Drôle de créature, tout de même ! Ah 1 les femmes,! les femmes ! Elles sont toujours nouvelles.

Toute sa présence d'esprit lui était revenue, et tout son esprit. 11 en avait beaucoup, et de celui qui pouvait plaire à M""" Biiusy, — un esprit caustique, boulevardier, incisif, hardi, imprévu, profondément parisien, quelque peu cynique.

M. Terrenoire et le marquis avaient échangé un salut assez froid, en hommes qui se connaissent peut-être, mais, à coup sûr, qui tiennent à ne point se reconnaître.

Toutefois, ils prirent part, Tun et l'autre, à la conversation, sans hostilité apparente, ni embarras. Adèle et Honorine s'y mêlèrent en femmes qui n'ont pas toujours la joie de rencontrer un Parisien pur sang, et, pendant une heure, on eût pu se croire, rue des Filles- Saint-François, dans le salun d'une jolie femme de la Chausséed'Aiitin.

Après le thé, le marquis, profitant d'un moment où personne ne l'observait, se retira discrètement, enchanté de son début, sentant qu'il avait du succès, et convaincu d'une victoire prochaine.

Néanmoins, il se répétait, en marchant à travers les rues sombres et désertes :

— Cette ftmme est bien forte ! plus forte que je n'aurais cru ! Si cela continue, je finirai par Taimer trop et autrement qu'il ne me conviendrait. Baste ! au petit bonheur ! Je n'ai plus vingt ans... Je

ensevelirai dans une grande passion, voilà tout. Ceïa me cJian-

J'ai étéjort mêlé un moment à la vie de JI. Gaston du Lys.

Page 1