OU HONORINE RESTE SPHINX
Deux jours avant cette soirée où le marquis Gaston Du Lya s'était fait présenter chez M"* Bissy, Honorine avait été fidèle au rendez-vous donné par M. et M'»^ Terrenoire.
8°« Liv
On se rappelle qu'il s'agissait pour elle d'apprendre l'histoire du marquis, et ron comprend qu'elle n'eût eu garde d'y rninquer. On l'accueillit à bras ouverts.
— Ah ! mignonne I s'écria Adèle en l'apercovant, quelle bonne petite soirée nous allons passer ensemble, tous les trois! Tu es seule, au moins ? — A la bonne heure !
— Oui, M. Bissy est au Cercle des oiliciers. Il jouera aux dominos jusqu'à deux heures du matin.
— Bon débarras ! ajouta M"'^ ïerrenoire, qui exécrarit i'exsous-intendant mihtaire et l'appelait volontiers le a magot», dans ses moments de folie joyeuse.
Adèle était une petite femme ronde, rose, blanche et blonde, fort pétulante, extrêmement paresseuse, ce qui va quelquefois ensemble, adorant les gâteries et reconnaissante à qui la gâtait, — chose plu» rare, — une jolie chatte, en un mot, faite pour ronronner sur des coussins de velours, dans un salon capitonné, légèrement excentrique d'imagination, idolâtrant son mari qu'elle avait aidé, de ses dents blanches, à croquer les restes d'une fortune déjà entamée profondément par les aventures et les amourettes d'une vie toute boulevardière.
Charmant ménage en somme, où Ton grignottait avec une philosophie rieuse des bribes du budget gouvernemental, en attendant l'héritage sérieux d'une vieille tant«, la dernière parente dont M. Terrenoire pût encore espérer quelque chose.
Aussi le couple se regardait, à Poitiers, comme campé momentanément et se moquait à cœur joie, mais en dedans, des naturels du jDays.
Honorine quitta son chapeau, son pardessus et vint s'installer entre-le mari et la femme auprès d'un feu pétillant où elle exposa la pointe de ses pieds effilés, tandis que le reflet de la flamme venait se jouer sur la soie qui dessinait sa taille souple et nerveuse.
— Sais-tu, dit M"* Terrenoire, j'ai envie, ce soir, d'être mauvais genre. 11 n'y a pas de Poitevines ici.
— Soyons mauvais genre ! répondit Honorine en souriant Mais commi^nt ?
j-r- JUéou \a nous faire des cigarettes, et nous remplacerons lô thé fade par un bol de punch flambant!
— Nargue à la province et aux provinciales ! ajouta M. Terrenoire en présentant deux cigarettes artistcment roulées aux deux femmes qui ])rirent chacune la leur et rallumèrent avec la gravité que demandait cet exercice un peu en dehors de leurs habitudes.
— Si j'ai la migraine, dit alors Honorine, je vous enverrai la note du médecin,
— Ah ! chère petite, reprit Adèle, quand nous retournerons à Paris, tu viendras avec nous, n'est-ce pas? Je ne puis te voir dans ce trou sans horreur. Tu n'es pas faite pour vivre ici. D'ailleurs, tu es née à Paris.
— Oui, j'irai à Paris, répliqua M"* Bissy, dont les yeux clairs s'allumèrent subitement d'un rapide éclair. Mais plus tard.
— Et M, Bissy qui adore Poitiers, interrompit Terrenoire.
— M. Bissy? répéta Honorine d'un air étonné, comme si elle avait oublié son existence. Eh bien, il ira faire sa partie d ■ dominos et prendre son absinthe dans un café du boulevard.
— Ecoute-moi, mignonne, s'écria vivement Adèle, qui avait Jeté sa cigarette après deux bouffées de forfanterie, il faut que je te dise ce que j'ai sur le cœur.
— Parle.
— ■ Je n'ai jamais compris comment tu avais pu, toi, si charmante, si élégante, si jeune, si jolie, si adorable, si parisienne, si... enfin je n'en finirais pas ! Comment tu avais pu, dis-je, donner tes vingt ans et ton esprit, je ne parle pas du cœur, bien entendu, à j\l. Bissy, un excellent homme, je ne dis pas non, mais un vieux troupier après tout, qui n'est ni jeune, ni beau, ni int^Uipent, ni riche. Voilà ! je suis dégonflée ! termina M** Terrenoire.
Honorine rougit légèrement.
— Je n'avais i)a8 un sou de dot, répliqua-t-elle lentement.
— Pas un sou de dot ! Eh bien et ces yeux-là? Et cotte bouchelà? Et ces cheveux-là? Et cette taille-là? Et ces mains-là? Et ces bras-là? Et cet esprit-là? contiriua-t-elle, eu touchant le front de son amie. Et ce cœur-là? conclut-elle en appuyant sur le corsage de M"^ Bissy, coté gauche, un doigt rose et blanc com-ne toute na personne. Cela vaut des millions '
— Il parait, au contraire, que cela ne valait rien du tout ! répondit Honorine avec un sourire pâle et indénnissable.
— II y a un secret là-dessous, poursuivit sa pétulante amie. Ah! tu me le diras, car je suis bien sûre qu'il existe.
Adèle, interrompit M. Terrenoirc, tu est trop exigeante. Le
secret est dit, pour moi, depuis longtemps.
— Vraiment ! Je ne Fai pas entendu.
— Et moi, je l'ai compris.
— Expliquez-moi cela, monsieur le devin. Ma pauvre petite cervelle de femme s'y perd.
— C'est bien simple pourtant, reprit M. Terroiioire en regardant Honorine qui le regardait audacieusement. M'"'" Bissy s'est ju.stement mariée... pour garder tout cela. Ai-je trouvé juste? fit-il en ^'adressant plus particulièrement à l'amie de sa femme.
— Qui sait? répliqua Honorine sans cesser d'j sourire
— Ah! ma chérie! s'écria tout à coup Adèle eu la pressant dans ses bras, un amour, un amour malheureux, n'est-ce pas? Un rêve déjeune fille qui n'a pu se réalise^rl...
Honorine embrassa l^l""^ Terrenoire sur le front, au miheu des boucles toujours ébouriflecs de ses cheveux blonds, puis, la repoussant brusquement avec un éclat de rire qui ne laissait rien paraître de forcé;
— Eh bien, non, dit-elle, vous vous trompi-z tous les deux, et ma conscience ne me po-met pas de vous laisser dans cette erreur, de garder l'auréole de poétique martyre dont votre amitié orne mon front.
— Pourquoi avez-vous répondu : Qui sait? demanda M. Terrenoire. C'était presqu3 un aveu.
— Une plaisanterie. Vous brûliez du désir de montrer votre talent divinatoire, et...
— Et vous vous êtes moquée de moi, madame?
— Un peu, mon.sieur !
— Je n'en crois rien.
— Libre à vous. Ouvrez une enquête, fouillez dans mon passé si court, interrogez, cherchez, vous ne trouverez rien! N'ayant point de dot, je le répète, je n'ai pas voulu vieillir dans la lutte contre les amoureux qui viennent toujours, et dans l'attente du r.\.iri de nos rêves qui ne vient jamais... pour les filles pauvres. J ai commencé par où j'aurais fini nécessairement, par l'unique
mariage qui me fût permis, possible. J'ai évité les humiliations de la défaite, et n'ai point été vaincue, n'ayant pas combattu. M. Terrenoire secoua la lête d'un air de doute.
— Bien répondu ! fît-il. Mais pas convaincant !
— Eh bien, moi, je te crois! s'écria vivement Adèle, changeant d'idée avec la mobilité d'impression qui lui était propre. Tu as une telle maturité de jugement et tu es si maîtresse do toi, que c'est, après tout, possible... J'admire, depuis que je te connais, le sangfroid et la grâce sans effort avec lesquels tu acceptes la vie qui t'est faite. Dans ton salon, par exemple, tu parais absolument heureuse de recevoir toutes ces chipies guindées et tous ces automates gourmés qui constituent ici ce qu'on appelle la société. Et pourtant, Dieu sait que tu les juges comme nous, et qu'ils t'ennuient comme ils nous ennuient nous-mêmes !
— Tu les reçois aussi bien que moi, et tu leur fais aussi bonne mine.
— Sans doute, mais je me tiens à quatre pour cela, et dans les moments les plus solennels, quand ces dames font la bouche en (. œur et minaudent devant leur tasse de thé, où s'éventent à l'audition d'une plaisanterie, des plaisanteries bien innocentes pourtant ! j'ai des envies folles de tirer la lancrue, de sauter sur la table, de renverser la théière, de chanter la Gardeuse d'ours, ou d'entonner :
Il n'y a rien d'sacré pour un sapeur !
Tous trois éclatèrent de rire.
On apporta le punch que M. Terrenoire voulut confectionner de ses propres mains, en y mettant tous les ingr^'dients nécessaires avec un soin religieux, et quand la flamme bleue ondoya sur le liquide, Honorine, profitant du silence, dit au mari d'Adèle :
— Eh bien, et cette histoire que vous m'aviez promise ?
— L'histoire du marquis? Vous avez raison. Cela doit se racontev au moment du punch.
— Est-elle aussi épicée? demanda M"* Terrenoire.
— Plus.
— Alors cela promet, car, pour que ce mauvais sujet de Léon en convienne lui-même... Un bon conseil damie, Honorine.
— Le<:|uel ?
— Rougi sgcn.s tout de suite, a\ant
qu'il oit commencé,
et une
fois pour toutes.
— Avez-vcus rougi? demanda M.
Terrenoire,
en
versant
le
Ireuvage brûlant dans les verres.
— Oui, répondirent les deux jeunes
femmes.
— Alors je commence.
ou l'on fait connaissance avec le MAROUIS GASTON DU LYS
Cependani M. Terrenoire ne commença pas immédiatement son récit. Il regardait sa femme et semblait chercher une entrée en matière.
— Qu'y a-t-il? qu'esl-ce qui t'arrête? s'écria Adèle en frappant du pied avec impalience. Pourquoi me rcgardes-tu ainsi?
. — Parce que je te trouve chai mante, d'abord...
— Alors, il y a une suite.
— Évidemment
— Et cet ensuite, c'est...
■ — C'est que j'ai été fort mêlé, un moment, à la vie de M. Gaston Du Lys, quand jetais jeune homme... et garçon...
— Je devine, nais je savais que tu avais été un mauvais sujet, lorsque je conj-enlis à vous épouser, monsieur. Votre affreuse réputation était venue jusqu'à moi!
M™« Terrenoire aurait pu ajouter que cette « affreuse réputation » n'avait pas peu conti il ué à taire naître son air.our, et qu'elle était très fîère de penser que son Léon avait été un bourreau des cœurs. Chaque fois qu'elle lui donnait le l.n s pour sortir, ou qu'elle entrait dans un salon à ses côtés, elle regardait toutes les femme qui passaient ou levi ieht les y< ux sur lui, comme autant de rivales sacrifiées... et dévorées de jalousie, qu'elle avait la joie de plaindre de leur m.alheur et de leur abandon! ■ — Donc, reprit Léon, tu me permettras do faire allusion à cer-
tuiiic aventure... très- vieille... très-éloigiiée, qui peut seule expliquer pourquoi, connaissant M. Du Lys depuis fort lon.ortemps, ayant eu même des rapports intimes avec lui, nos relations ont cessé, et comment mu présence ne peut lui être que désagréable.
— Vous êtes tout excusé d'avance, interrompit Honorine. Ma chère Adèle a trop d'esprit pour être jalouse du passé.
— Voici donc les faits, reprit Léon Terrenoire. M. le marquis Ga.ston Du Lys est un vrai marquis, fils dun vrai gentilhomme, Du Lys de la Marquay, en son temps général de division. Son père mourut, il y a une quinzaine d'années, le laissant, à vingt-trois ans, sous la direction d'une mère faible et pau intelligente, et à la .lête d'une fortune qui, sans être immense, eût été plus que sufïîsaiitc pour lui assurer une grande existence. Mais je n'ai pas à le quereller à ce sujet, car, moi-même, j'ai commis la sottise de manger mon héritage, accompagné de deux autres... ce- qui fait que nous voilà enfouis dans une affreuse ville de province, où, sans vous, chère madame,' nous serions déjà morts d'ennui. — Je continue.
Mesîire Gaston, une fois délivré de la tutelle de son père, dont il avait une peur terrible, vint à Paris, laissant sa mère à la campagne, où elle s'était retirée après la mort de son mari.
11 avait vingt-trois ans, ai-je dit, et il était censé faire son droit.
Au bout de deux ans, il avait dévoré, en sottes orgies avec toutes les petites actrices de Paris, la part de fortune qui lui revenait do son père, et entrait à grandes voiles dans l'océan des dettes et des lettres de change chez les usuriers, escomptant à l'avance le douaire mateniel, encore assez considérable.
C'est à peu près vers cette époque que je le rencontrai, et que les liasards.de la vie de garçon nous unirent d'une de ces intimités complètes dont des goûts de dissipation et des habitudes de désor-< dre semblables serrent les liens infiniment plus que ne pourraient le l'aire des services rendus , l'estime réciproque et une amitié véritable.
J'étais orphelin, je débutais dans la vie, étant plus jeune que lui de plusieurs années, et je mordais aussi à belles dents en plein gâteau patrimonial. Il y avait cette différence, par exemple, que le mieu était à peine eutainé^,.tan|Iis que lui n'avait plus même, pour
ti'omper sa faim de plaisirs et sa soif de dépenses, les miettes de sa fortune passée, depuis longtemps jetées à tous les vents.
Il n'en restait pas de quoi nourrir un moineau.
Néanmoins, ayant beaucoup de dettes, il vivait grandement, en apparence, car, à Paris, les dettes, lorsqu'elles sont suffisamment grosses, soutiennent un homme et lui valent presque un bon et solide revenu.
[1 empruntait de tous les côtés, et j'arrivai juste à point.
Les usuriers commençaient à s'user. Je n'avais nulle expérience. Ma bourse lui fut ouverte, et il y puisa des deux mains avec ce laisser-aller de grand seigneur et cette désinvolture de parfait gentilhomme qui sont ses deux grandes vertus, ses seules.
Il me payait l'intérêt, en m'introduisant, à sa suite, dans tous les mauvais mondes.
Je dois ajouter, poursuivit M. Terrenoire, avec un sourire de modestie comique, qu'au bout de peu de temps, je volais de mes propres ailes, et que j'aurais pu lui en remontrer sur ce terrain qui était pourtant le sien.
— Vous aviez de grandes dispositions, nous savons cela, répliqua M"* Terrenoire; mais passons.
• — Je passe, fit le mari en s'inclinant devant sa femme.
— Oi'; vers cette époque, je m'amourachai d'une actrice en vogue et que toute la gentry se disputait.
— Dis-nous son nom, interrompit Adèle.
• — A quoi bon ?
— Je le veux. Je veux savoir si vous aviez déjà bon goût.
. — Voilà un déjà plein d'une fatuité charmante, et il faut que je t'embrasse pour cet adverbe.
Ce disant, Léon saisit la main potelée de M"* Terrenoire, et la baisa galamment.
— Son nom ! répéta la petite femme, ou je fais une scène de jalousie !
— Voyons, exécutez-vous, dit à son tour M""* Bissy, sans cela nous croirons qu'elle était laide, ce qui serait humiliant pour Adcle.
— Elle s'appelait Z...
"■- Oh ! oh ! s'écria Adèle, en faisant la moue.
Le lendemain nous nous baitiuas eu duel.
— Quoi donc? demanda Honorine. Elevée en province et au couvent, je ne connais pas ces dames.
— Celle-là était trop jolie ! Et tu as eu trop bon goût!... Je ne sais si je dois la pardonner.
— Pardonne, va, car elle t'a bien vengée !
— Vraiment ! Voyez-vous l'impertinente !
— Je faisais des folies pour ©lie, plus par amour-propre que par 9"' Liv. ^
amour, se hâta d'ajouter M. Terrenoire, — Nous soupions souvent chez elle, et Gaston était de toutes les parties,- Je ne me défiais point de lui, j'avais même fini par lui vouer une sorte d'amitié de benêt! Ses grandes façons de gentilhomme et son esprit, car il en a beaucoup et du vrai, m'avaient fasciné, me charmaient.
.Un beau jour, j'eus une querelle violente avec la jeune personne en question, fort capricieuse, fort lunatique, fort taquine et volontaire comme une enfant mal élevée qu'elle était. Je voulu« être ferme, je boudai, je restai une semaine entière sans mettre L-s piods chez elle, attendant de minute en minute qu'elle fit 1:* première démarche. Elle ne la fit pas et, la semaine écoulé'î, absolument penaud, vexé, je n'osai pas Fetourner cnez elle, pa^r vanité par eatêtement. -Du reste, c^édait elle qui avait tous ks torts.
— Et tu espérais qu'elle reviendrait la première ? s'écria M«»« T.^t* renoire.
— J'étais fa jeune alors ! répondit Léon en riant. Brefj jion ami Gaston, comprenant la situation, m'offrit d'aller trouver la dame et de négocier la réconciliation., afin de sauvegardir ma dignité. J'acceptai avec joie. — « Snrtcu ae Iwmge pas, nae dit-iL Si tu paraissais céder à présent, tu serai.: perdu... et ridicule. » — J'avais une peur horrible du ridicule ; ce qui prouve, entre parenthèses, que je n'étais pas si amoureux que çaî
— Merci, monsieur, interrompit Adèle. Vous êtes bien bon pour moi, mais il est inutile de dorer la pilule... à présent qu'elle est avalée.
— Continuez donc, dit Honorine, ou vous n.'en finirez jamais.
— Je reprends. Quinze jours s'écoulent. Gaston me disait chaque jour : — « Cela marche à merveille. Mais elle t'en voulait à la mort ! J'ai un mal du diable ! Cependant je réussirai. Surtout reste calme, ne montre aucune velléité de faiblesse. C'est une temme qu'il faut dompter, ou elle te mettra les deux pieds sur la tête ! »
Cependant je finis par m'apercevoir qu'on souriait et qu'on chuchotait au cercle, quand j'entrais. Il me semblait que j'étais bête... cela n«> pouvait durer davantage.
Un matin, je me rendis chez la personne en question, et comme je connaissais les êtres de la maison, j'arrivai sans encombre jusqu'au boudoir. J'ouvre la porte... et j'aperçois la dame en négligé
des plus galants, trop négligé et trçp galant même î et M. Gaston Du Lys, dans mes pantoufles et dans ma robo de chambre ! Tous deux riaient aux éclats... sans doute de ce carnaval dont je faisais tous les frais !
J'eus d'abord un mouvement de colère folle, puis je compris que, pour n'être pas ridicule, ce que je redoutais par-dessus tout, je vous l'ai déjà dit, il fallait ridiculiser le héros du roman.
En attendant, nous nous regardions tous les trois, sans mot dire. Eux assez embarrassés, moi furieux et hésitant.
Tout à coup, j'aperçois sur la cheminée un petit revolver, un bijou de ciselure et d'élégance que la dame avait l'habitude de porter sur elle, par genre, par caprice, une idée de cocotte. Ledit bijou, toujours chargé, pouvait parfaitement tuer son homme.
Je m'élance, je le saisis, et, couchant en joue le drôle qui s'était moqué do moi :
— Monsieur, lui dis-je, vous allez sortir à l'instant même ! Gaston avait repris son sang- froid. Ne pouvant plus me mentir
et me tromper, il voulut faire de l'impertinence.
— Très-volontiers ! répondit-il. Le temps seulement de rentrer dans mes habits et de vous restituer les votives.
— Non pas ! répliquai-je. Je mettrai les pantoufles et la robe de chambre sur la «ote de ce que vous me devez, avec le reste. Emportez-les, je ne porte pas de vêtements d'occasion.
Il devint vert de fureur et il voulut répondre.
— Pardon, fis-je en m'avançant sur lui. Sortez, à l'instant, tel que vous êtes, ou je vous brûle la cervelle !
J'avais l'air résolu, et je crois, au fond, que je l'étais. Lui, le crut, en tout cas, car, après un moment d'hésitation, il me dit :
— C'est bien, monsieur, nous nous retrouverons demain". Et il se dirigea vers la porte.
■ — C'est don^. un ^âche que cet homme ! demanda Honorine avec étonnement.
— Non, chère madame, non pas. Il s'est battu souvent, et se tient bien sur le terrain ; mais se faire tuer pour une semblabLs
•affaire... est désagréable, et il n'a que le courage officiel, sijî puis (lire, indispensable dans son monde. D'ailleurs, il ne pensait
pas que. je dusse pousser la chose aussi loin, et ne prévoyait paa mon plan, ainsi que vous allez voir.
A mesure qu'il reculait, j'avançais. Il descendit ainsi Tescalier.
Arrivé près de la porte de sortie, il s'arrêta, bien décidé à ne pas aller plus loin; mais je le poussai violemment, sans qu'il s'y attendit, et fermai la porte sur lui.
11 se trouva sur«le boulevard, à l'improviste.
Il était onze heures du matin. Les passants étaient nombreux. La vue de cet élégant, bien connu dans le quartier, les cheveux au vent, pieds nus dans des babouches turques sans talon, en robe de chambre pour unique vêtement, causa un certain émoi. Les promeneurs s'arrêtèrent. Les gamins se mirent à l'entourer. Il y eut bientôt un rassemblement.
Le laissant là, bien empêtré, je remontai rapidement chez la belle, qui me sauta au cou en me criant :
— Tu es un homme d'esprit ! Tiens, je t'adore !
Je m'élançai vers la fenêtre, je l'ouvris, et tous deux, bien en vue, nous regardâmes l'infortuné Gaston, elle riant avec des éclats qui allèrent frapper ses oreilles.
Il était d'ailleurs fort comique, se débattant au milieu de la foule, gesticulant des bras et de la tête pour appeler les cochers qui passaient sur la chaussée, jouant des coudes pour se frayer un chemin. Vous voyez d'ici le tableau !
Depuis une minute, Honorine et Adèle riaient de tout leur cœurl
— Une vraie -scène de Paul de. Kock, continua M. Terrenoiro. Enfin, deux tricornes apparaissent, le rassemblement s'ouvre, et mon marquis, appréhendé au corps, est introduit dans une voiture et conduit chez le commissaire de police.
Là, il put s'expliquer, faire chercher des vêtements, et obtenir qu'on le relâchât. — Seulement, vous devinez sa fureur contre moi !
Le lendemain, nous nous battions en duel, et il me flanqua dans Fépaule un coup d'épée qui me tint deux mois au lit et dont je manquai mourir.
Mais, depuis ce temps, il ne peut plus me voir en peinture, et quand les circonstances nous rapprochent, nous nous parlons comme deux étrangers qui ne se connaissent point.
Certes, s'il avait su que je fusse à Poitiers, il n'y serait pas ven\*, et je ne devine pas ce qui Ty retient, m'y ayant vu.
ou l'avenir commence a se dessiner dans un cerveau F]?MININ.
— Oui, je comprends son antipathie contre vous, murmura Honorine, mais, depuis, qu'est-il devenu ?
— - Après le duel, continua Terrenoire, il quitta Paris, sans perdre une minute, pour échapper au sourire qui l'attendait partout. On ne l'appelait plus que Le Geai, ou Vhomme à la robe de Cho.rabre.
Pour cet homme plein de vanité, et qui n'avait dû, depuis longtemps, son crédit qu'à son outrecuidance, c'était odieux, insupportable. Il s'enfuit en Algérie. Il fallait vivre. Il rêva de refaire sa fortune. D'accord avec deux ou trois forbans d'affaires, il monta une de ces sociétés fictives qui reposent exclusivement sur l'exploitation des épargnes extorquées aux actionnaires par des promesses mensongères et les prétendues richesses de mines idéales de n'importe quoi.
Seulement, pour lancer s'rieusement ces sortes de poufs gigantesques, pour Lur donner un aspect vraisemblable, il faut uno prvjmière mise de fonds. Sa mère, endoctrinée par lui, croyant à sa conversion, à son retour aux idées sérieuses, à son entrée dans uno vie de labeurs féconds, lui avança un tiers de sa fortune personnelle. Avec cela, on commença. Cela ne dura pas longtemps. Moins habile, ou moins chanceux que beaucoup d'autres, ou volé par ses associés, il vit s'écrouler l'affaire au bout de peu de mois. Menacé de poursuites pour escroquerie et banqueroute frauduleuse, il n'échappa au déshonneur que par l'aide de sa mère qui remboursa jusqu'au dernier sou.
Mah- elle était ruinée, réduite à la misère, désespérée.
Moins d'un an après, le chagrin la tuait, loin de son fils parti
pour l'Amérique, et des voisins charitables se cotisaient pour faire les frais de l'enterrement.
— C'est un coquin! s'écria Adèle avec un éclat d'indignation.
— Je n'ai jamais dit le contraire, répliqua Terrenoire. M^i^j un coquin du monde, de façons élégantes, comme la haute société en fourmille, et qui retombera toujours sur ses pattes, grâce à son nom, à son éducation, à son esprit et à son audace.
Honorine semblait, depuis quelques minutes, prêter une attention profonde à ce récit.
Ses sourcils légèrement contractés, son regard fixe" indiquaient en elle un travail de la pensée, et comme une vision lointaine... Laquelle? C'est ce que l'on n'eût su dire. C'est ce qu'elle-même elle ne savait peut-être pas encore.
— Cela devient intéressant comme un roman, fit-elle tout à coup, et, pour moi, petite proviniîiale élevée loin de ces existences agitées, c'est une véritable révélation.
— Puisque cela vous intéresse, je vais donc poursuivre, mais sans grands détails, car je n'ai suivi l'odyssée de M. Du Lys qu'.à distance, et c'est le hasard seul qui m'a appris la plupart de ces faits et des faits qui me restent à raconter, faits, d'ailleurs, fort peu connus du public.
M. Du Lys ignore, à coup sûr, que j'en aie connaissance.
Je vous ai dit qu'il était parti pour l'Amérique. C'était le moment de la guerre de sécession. Il s'engagea dans les armées du Sud, et combattit quelque temps au service des esclavagistes, puis, chassé de l'armée, ou démissionnaire, ou déserteur, je ne sais au juste, il réapparut brusquement dans Paris. Son aventure était oubliée. On savait peu, ou point, ou mal, ses histoires d'Afriq«e, la mort de sa mère, la vérité sur son séjour en Amérique.
Du reste, la société parisienne est indulgente.. Ajoutons que Gaston Du Lys est noble, et qu'avoir servi les esclavagistes lui donnait de plus une certaine saveur de bon ton, le recommandait à un certain parti. Les salons aristocratiques s'ouvrirent tout naturellement devant lui.
— Il était toujours ruiné ? demanda Honorine.
— Plus que jamais, bien qu'il eût rapporté quelque argent do là-bas, gagné on ne sait comment.
Ce'Ja le soutint le temps de pLaire à une fort grande dame, fort riche, dont il devint l'amant en titre, et aux frais de laquelle il ne tarda pas à vivre.
Mais, le caprice passé, la grande dame ne tarda pas non plus à se lasser de cet amant coûteux qui s'imposait, et transformait le petit dieu Cupidon en caissier consacré au paiement de ses dettes les plus (Tiardes et à l'entretien de ses goûts de luxe et de ses habitudes de fainéantise.
Le remercier? Impossible. Il eût fait scandale! Cela tournait au chantage.
Pour s'en débarrasser, la dame, qui, heureusement, était fort bien en cour, ne trouva rien de mieux que de lui faire obtenir un poste d'attaché d'ambassade à Rome.
Elle fît, valoir sa Hoblesse, rappela le nom estimé de son père mort général, intrigua, remua ciel et terre, et finalement réussit.
Mon Gaston accepta et se mit à rêver les grandeurs diplomatiques, où son esprit et son absence totale de sens moral lui présageaient de nombreux succùs.
Mais les femmes Tont toujours perdu! — II en a la passion, et il obéit scrupuleusement à ses passions.
A Rome, trouvant d'ailleurs ses émoluments trop maigres, il devint le sigisbé favori d'une princesse italienne.
— Toutes ces Italiennes sont princesses ! interrompit philosophiquement Mm? Terrenoire.
— Laquelle, continua Léon, était célèbre pour sa beauté, ses diamants et sa dévotion, ainsi que pour son influence considéralble sur la cour du Vatican, où elle faisait, dit-on, la pluie et le beau temps.
Cela alla assez bien pendant quelques mois.
Malheureusement, une nuit, vers les deux heures du matin, l'attaché d'ambassade rencontra chez la princesse un moniieur... qu'il ne connaissait pas ! On n'endure pas volontiers la présence d'un inconnu, jeune et joli garçon, à cette heure indue, chez une dame, même Italienne, princesse et dévote ! Gaston Du Lys saisit le monsieur par les deux oreilles, et le déposa dans la rue, du haut du balcon. C'était au premier étage '
— A la bonne heure ! s'écria Adèle en riant.
Comment, à la bonne heure ! répéta son mari; Mais pas du
tout! Le monsieur se cassa une jambe en tombant dans la rue. De plus, c'était le propre neveu d'un cardinal. De là scandale effroyable, et nécessité pour l'attaché d'ambassade de quitter Rome dans les vingt-quatre heures.
Sa carrière diplomatique était brisée. •
— Décidément, ce monsieur ne compte que des carrières brisées, ricana Honorine de plus en plus attentive. Carrière des affaires, carrière militaire, carrière diplomatique !
— Il lui reste la carrière amoureuse, répliqua Léon, à laquelle il ne renoncera jamais, et pour laquelle il se sent toujours les mêmes aptitudes. Malgré quelques déboires, c'est encore celle où il a r 'mporté le plus de succès et dont il a le mieux vécu.
— . C'est vrai ! fit M""* Bissy d'un ton singulier. Mais comment est-il à Poitiers ? Ce n'est pas ici que sa vocation pourra s'exercer fructueusement. D'ailleurs, il doit avoir besoin de Paris et des grandes villes.
— Rien de plus juste. Seulement, Paris est usé pour lui. Il opère, en ce moment une de ses fugues habituelles en pareil cas. Il cherche à se faire oublier de la capitale pour y retourner plus tard. Il prépare un nouvel avatar quelconque.
— Il a donc des ressources, car il ne semble pas travailler et parait à l'aise ?
— Il n'a pas le sou !
— Cependant, il dépense.
— Oui, et beaucoup ! Cela ne prouve rien. Le jeu, l'emprunt, les femmes... il puis'e partout. So.i axiome favori est celui-ci: tout homme qui, ayant besoin de mille francs, ne les trouve pas en deux heures, est un imbécile.
— Et comme ce n'est pas un imbécile...
— Loin de là :
— 11 les trouve !
— Vous l'avez dit, chère madame.
— Cela ne peut durer indéfiniment.
— Aussi est-il aux abois pour le moment, u'en paraisse rien.
Qu'est-ce que j'apprends, chère belle?
— Et comment les Poitevins le reçoivent-ils? demanda Adèle. Ses aventures et sa réputation doivcnit los elTaroucher.
— C'est ce qui te trom)) ■, mu chère amie. Ses aventures... qui les connaît, sauf moi et queliu s \ieux habitués du boulevard qui en connaissent tant de s u,ii abl -s et ne s'effarouchent plus de rien ? Sa réputation? Elle n'est [ras .uTivée jusqu'ici. On ne sait (|u'une chose, c'est qu'il est noble et iils duiréueral Du Lys de la Marquay.
lf>-« Liv. 10
DVutre part, on ne vdïf qu'une chose, c'est qu'irëit'*uti'^omm©"îu
monde, plein d'esprit et de savoir- vivre.
Honorine restait plongée dans un silence pensif.
Tout à coup elle releva la tête et, lançant un regard clair, résolu à M, Terrenoire, elle lui dit :
— Je m'étonne qu'il n'ait pas cherché à faire un beau mariage, j'entends un mariage riche.
— A cela plusieurs raisons. D'abord il a horreur de tous les liens.. Ensuite il s'est toujours trouvé empêtré dans quelque intrigue aiiioureuse qui le tenait à la gorge. Tant qu'il a été jeune, il a espéré s'en tirer d'autre sorte. , .
— }Jai.s il n'est plus jeune, poursuivit Honorine. C'est un homme de trente-cinq ans, n'est-ce pas?
— De trente-huit ans.
— Ce serait le moment alors !
— S:tns doute. Mais il est maintenant un peu tard. Se marier dans la noblesse, il n'y peut songer. Là, on connaît sa ruine, et l'on' en sait assez sur son passé pour y regarder à deux fois. — Dans la bourgeoisie, peut-être trouverait-il, mais il faudrait que la famille ne fût pas disposée aux enquêtes, car, je vous le déclare, ce serait un mari exécrable qui mangerait la fortune de sa femme avec les donzelles, comme il a mangé celle de son père et de sa mère.
— Oh ! qui sait ? fit doucement M^^ Bissy, avec une nuance de sentiment. — Vous ne vous aimez pas... vous êtes peut-être sévère pour lui... En somme, il me parait plus faible que méchant, et un peu de bonheur, une bonne chance, le ramènerait sans doute au bien, à la raison..., à la sagesse, si vous préférez.
— C'est possible, répondit Terrenoire en souriant. Si c'est une une illusion de votre bon cœur, je ne veux pas vous l'enlever, et je souhaite vivement qu'elle se réalise.
11 y eut un moment de silence.
— 11 est bien entendu que tous ces cancans resteront entre nous trois, n'est-ce pas ?
— Je vous le promets, monsieur Terrenoire, dit Honorine en lui tendant la main, et si ma chère Adèle est aussi discrète que moi...
— Oh î je t'en réponds ! s'écria Adèle.
LES DEtIX SŒURS 15
Puis, se penchant à l'oreille de M™* Bissy, elle ajouta 'eti 'VctpJ brassant :
— Je n'ai pas envie qu'il redonne un seéond coup d'épée à cette mauvaise tancrue de Léon.
ou L*ON DIT NON, MAIS OU l'oN DIT OUI.
On voit, par ce qui précède, que M""*" Bissy n'ignorait rien de la vie passée et actuelle de Gaston Du Lys, lorsque ce dernier se fit audacieusement présenter chez elle, et que, ^prévenue par un historien peu bienveillant, elle n'avait aucune possibilité de s'illusionner sur la véritable valeur morale du personnage et le degré d'estime qu'une honnête femme, ou une femme simplement prudente, pouvait lui accorder.
Cependant ce qu'elle savait n'influa en rien sur sa conduite à l'égard du marquis viveur et ruiné, ne d.iminua en rien l'affal^ilité extrême de son accueil.
On eût plutôt dit que le récit de M. Terrenoire avait exercé une action des plus favorables sur les sentiments d'Honorine et la pré-disposait à la plus vive sympathie, et il ne tenait qu'à Gaston, avec un peu de fatuité, de se croire tout prêt d'obtenir se^ bonnes grâces, bien qu'en réahté elle ne se départît pas, une seule minute, de cette indifférence souriante et de cette amal^ilité bancale, quoique marquée, avec laquelle elle recevait ses hommages discrets.
Tout, dans les façons adoptées par la jeune femme, encourageait Gaston; mais rien n'engageait Honorine, et le séducteur émérite, le coureur de femmes, le viveur cynique, se voyait en face dune stratégie inconnue, étrange, qui l'attirait et lui conseillait en même temps la prudence.
Son instinct et son expérience lui disaient qu'il avait affaire à forte partie, et il s'avançait avec une lago lenteur, comme s'il eût redouté quelque piège inattendu.
Néanmoins, rien ne lui révélait qu'il en fût ainsi, et son attention
TÇ LfiTANG I>KS SŒVKS-oRISES
îa plus éveillée ne pmrreiuùt à rien surprendre qui justifiât ses vairues inquiétudes.
— Après tout, se disait-il, elle sait ptmrqooi je viens ici, et son accueil, de quelque côté qu'on Tenvîsage, est un ncquiesoement tacite.
Cependant, en homme hahile, après avoir bnisqtté la première -atï^que, il opérait sa\~amment, s'appliquant à endormir la défiance d'Honorine, si elle en éprouvait, ou à surexciter son impatience, sa elle en ressentait ; en tout cas, à la mettre hors de garde,
11 commença par ne venir qu'aux réceptions banales du scôr, puis il se hasarda à se parésenter aux réceptions plus intimes du iour, M"* Bissy ayant pris le samedi soir poor offirir le tiié, e* le jeudi, de deux à quatre heures, pour ouvrir son salcm aux amies et aux amis qui désîraîenf la voir un peu moins entourée et causer avec elle avec plus de liberté.
D'abord, il s'aITang^?a pour nY fiùre qu'une courte app.\riîion, arri-v-ant k dernier, partant le ppezni^>, puis il prokmgea ses visites.
Il t2^>uvait l'Hoaaoxine du jour absolument semblable à la M** Bissy du soir, Taccueillant de la façon la plus simple ^ la p^us cordiale, sans apparence d'arriere-p^isée, ni pour ni contre.
— Cette femme est un véritable rebviSj se disait-il diaque fcàs qu'il venait de !a Toàr,
£t sa paasàon augmentait cbaqiie jour,
— J'en aurai le mot I Un jeudi, il arriva à rhetire si juste», qu'il s'en Mlait m^ne de
quelques minutes «jiie l'heure ne fût sonnée.
Quand osa Fîntrodnisit dans le salon, il était vide. Honorine dle> même ne s'y troavail pas encore, mat? au bout de peu d'instants, "
prèTeniie par sa femme de cbamlive ffaiwm visite l'attendait déjà au i
sakm, efle entra i 9» Une. |
En apercevant M. Da Lys, en noa^ntirt qa^dte êtoil maie «roc l
lui, son Tîsage annrsant n>3qHnBa ni snrpnse. m embams, ni j«e, /
ni oûnlnriétê, |
Elle hn tendit îa mam à Fanglaise, siÙTant son habitude, échange» dn tin le plus sim^ et de Taîr le phn naturW les precni^rs d ttsa^, pnis aBa tran4niBi.imiml s ameotr à la place
LES DEUX SŒCRS 71
qu'elle avait choisie, comme s'il se fût a^ du plus vieux et du plus inoffensif de ses visiteurs ordinaires.
— Il faut en finir, pensa Gaston. Si c'est un jeu, nous allons bien le .savoir.
— Madame, lui dit-il d'une voix profondément respectueuse, mais légèrement et sincèrement émue, car cette femme lui fouettait le sang et le troublait comme aucune femme ne l'avait troublé jusqu'à ce jour, je désirerais causer avec vous...
— Eh bien, monsieur, causons. Je vous écoute, répondit-elle, avec un charmant sourire.
— Mais je désirerais vous causer sans témoins.
— No sommes-nous pas seuls ?
— Sans doute, mais d'une minute à l'autre, nous pouvons être interrompus. C'est aujourd'hui le jour de vos réceptions hebdomadaires.
— En effet, et on dirait que mes 'amis m'abandonnent, ou se font paresseux, car voici bientôt deux heures et quart, et je ne vois venir personne.
— J'ose donc vous demander en grâce de m'indiquer une heure oij je pourrai vous parler avec la certitude qu'aucun visiteur ne viendra me couper la parole.
— C'est donc bien grave, bien important et bien long, ce que vous avez à me dire ?
— Oui, madame .., pour moi, du moins.
— Mon Dieu, monsieur le marquis, vous me causez un bien grand embarras...
■ — Comment cela ?
— Je suis si occupée, ma vie est tellement réglée et remplie par mille affaires, qui ont chacune leur instant. .. Vous savez combien la vie de province est monotone et absorbée en même temps,..; cela marche comme un balancier de pendule... qu'en dehors du jeudi de deux à quatre heures, et du samedi, à partir de neuf heures du soir, je n'ai pas une minute à moi dont je puisse disposer.
— Ainsi, vous me refusez, fit M. du Lys, en la regardant fixement.
— C« n'eat pas moi qui vous refuse, c'est ma vie.
Le marquis allait répliquer, quand la porte du salon s'ouvrit pour livrer passage à la pétulante Adèle.
-r Je suis un sot ! pensa M. du Lys. Je m'y suis mal pris, j'ai fait fausse route. C'est une femme qui aime à être forcée, qu'il faut surprendre par Tarudace. Je reviendrai à ma première manière.
Pendant ce temps, les deux femmes s'embrassaient tendrement, et se donnaient mille témoignages de cette amitié démonstrative et toute en chatteries qui leur est ptopre.
A peine assise, M""' Terrenoire prit la parole avec vivacité.
—-Qu'est-ce que j'apprends, ciière belle? M. Bissy assiste, ce ■oir, au punch d'adieu des officiers de la garnison qtii abandonne Poitiers pour se rendre à Lyon ?
— En effet, répondit Honorine. Qu'y a-t-il là d'étonnant? Bien qu'en retraite, M. Bissy est toujours soldat de cœur, d'esprit et d'habitudes. •
— Oh ! c'est fort naturel ! Seulement il n'est pas dit que psndantque monsieur ira s'amuser, madame restera toute seule comme une pauvre Ariane. Je viens t'inviter à passer la soirée avec nous. Nous serons un tout petit comité et l'on médira des absents à cœur joie.
— Je te rerhercie, ma chère Adèle, mais cela m'est impossible aujourd'hui. J'ai disposé de ma soirée.
— Vraiment !
— Oui, je proliterai de ma solitude pour mettre au ooimat ma correspondance.
— Eh bien, tu écriras un autre jour.
— Non, je ne puis. Ainsi que je viens de l'expliquer à M. le marquis lui-même, il n'y a qu'une minute, tous mes instant» sont tellement pris, absorbés, que je n'ai pas eu le temps, depuis un un mois, d'écrire à mes parents, à mes meilleurs amis, et je profiterai de cette soirée pour accomphr ce devoir trop retardé. M. Bissy partira vers les sept heures et demie. De huit à dix, je ne bougerai pas de ma chambre, et j'écrirai... comme si j'étais en retenue, ajouta-t-elle en riant.
— Oui, oui, ris, méchante, qui refuses d'aU«r wur tott amie, de passer quelques heures avec elle.
■Lcrs î^x sŒuW' ' 19
— Réellement, c'est impossible. Pardonne-moi, cela- me cause une vive peine, mais j'ai à faire ce soir.
M. Du Lys avait dressé l'oreille aux premiers mots de cette conversation.
Il tressaillit légèrement en entBndant Honorine dire: j"ai à faire ce soir. Il lui sembla que la .voix avait imperceptiblement souligné ces quatre mots.
— Je t'admire, s'écria M™* Terrenoire, de rester seuUi ainsi, dans cette grande maison isolée. Moi, j'aurais peur.
— De quoi, -petite peureuse? Je ne crains pas les voleurs. D'ailleurs, je ne suis pas seule.
— Oui, oui, il y a Jean, l'ex-brosseur de M. Bissy, et ta femme de chambre.
— Pour cette fois, Jean n'y sera même pas. En qualité d'ancien soldat, il aime l'armée tout autant que mon mari, et, à côté du punch des officiers, il y aura bioi Li petit verre de& brosseurs présents et passés. Je lui ai donné congé. Je garde, par exemple, Louise, qui, n'ayant jamais servi dans l'armée française, me tiendra compagnie.
De nouveaux visiteurs étant survenus, la conversation changea de sujet et Gaston du Lys' se relira.
Il savait ce qu'il voulait savoir. Il avait compris.
— Drôle de femme! murmurait-il en s'éloignant d'un pas rapide, le cœur joyeux et l'esprit en* feu. Elle me refuse le rendez-vous peu compromettant et sans danger que je lui demandais, pour m'en indiquer un beaucoup plus grave, beaucoup plus... intime, ce soir même ! Car, dire devant moi qu'elle restera dans sa chambre, de huit à dix heures, que son mari sera absent, que même le domestique de son mari sera sorti, qu'il ne demeurera à la maison que sa femme de chambre qu'elle sait à ma dévotion, c'est me dire, avec une audace inouïe : — Venez, je vous attends I — Je viendrai !
Aimait-il réellement, profondément ? Etait-il même capable d'aimer ? En tout cas, de sa vie, il n'avait jamais désiré aucune fo;nme avec une ardeur aussi violente et aussi passionnée.
ou HONORINE s'ÉVÀLUB ET FIXE SON PRIX.
M. Bissy était parti à sept heures, pour se rendre au punch d'adieu des officiers de la garnison, suivi de Jean, l'ex-brosseur, et, dès sept heures et demie, Honorine, restée seule dans la vaste maison, — maison de province isolée, avec d'innombrables pièces,
s'était installée dans la petite chambre qui lui servait de cabinet
de travail.
Cette chambre, ou plutôt ce cabinet, communiquait avec la chambre à coucher de la jeune femme par une porte recouverte d'une lourde tenture, en ce moment relevée de façon qu'on pût voir qu'elle était entre-bâillée.
Du côté du cabinet, cette porte s'ouvrait par une simple clef sans bouton. La clef avait été retirée, de telle sorte que la porte, une fois close, il ne restait aucun moyen de l'ouvrir. LIombre épaisse qui régnait dans la chambre à coucher, et qu'on devinait à travers l'entre-bâillement, ne laissait apercevoir -aucun des détails d'ameublement ou autres de cette pièce, sanctuaire de l'honnête femme, fermé d'habitude aux regards indiscrets des visiteurs banals.
Devant cette porte, à faible distance, dans le cabinet, se trouvait une chaise longue placée obliquement et faisant une barricade naturelle.
A l'autre extrémité de la pièce, fort petite, nous l'avons déjà dit, se dressait un bureau de Boule, où s'asseyait Honorine lorsqu'elle voulait écrire.
Entre la chaise longue et le bureau, le pan de mur était occupé par une cheminée.
Eu face, s'ouvrait une seconde porte, par laquelle on pénétrait dans le cabinet, sans passer par la chambre à coucher.
Deux fauteuils bas, une chaise de canne devant le bureau formaient tout l'ameublement, complété par un4apis épais sur lequel s'étouffait le bruit des pas.
Honorine assise sur la chaise, un coude appuyé sur le bureau,
Elle échappa à son étreinte arec la ioviplesse rapide d'une couleuvre.
le front dans sa main, un bras pendant, g-ard.Tit une immobilité absolue.
Elle avait revêtu un déshabillé du soir d'une extrême coqucltorie poussée jusqu'à la provocation, un long peignoir sans taille, d'étoffe souple et moelleuse, qui dessinu-it ses formes sveltcs et 11"*» Liv 11
délicates, et la drapait comme une draperie antique. De ses manches larges et ouvertes jusque bien au-dessus du coude sortaient ses bras ronds et blancs. Le haut du peignoir, hardiment échancré derrière et devant, laissait voir sa nuque couverte d'un duvet Qn et la naissance de son dos, ainsi que le commencement d'une poitrine, peu développée encore, jeune et d'une grâce parfaite.
Point dornements, ni de bijoux. Une fleur pourpre dans ses cheveux bruns, touffus et soyeux ; au poignet, un simple anneau d'or étroit, qui, remonté un peu haut, jusqu'àla naissance de Favant-bras, mêlait son reflet lauve aux blancheurs satinées de la chair palpitante.
Son regard perdu dans le vide et l'a tension des traits indiquaient une préoccupalion profonde. Sa pensée était é\'idemment loin, bien loin, et se repaiivsait d'images et de seuvenirs sinistres et douloureux, car tout à coup une larme vint se fixer au coin des paupières grandes ouvertes, puisses sourcils se contractèrent, un éclair p3,ssa dans rœiî, qui sécha la larme, et une sorte ds soorire de défi plissa ses lèvres.
Cependant huit heures sonnaient à la pendule sur la cheminée, .sans qui;^ le son grêle du marteau frappant le timbre de cuivre pût l'arracher à son rêve et la ramener à la réalité présente,
.Quelques minutes s'écoulèrent encore. Tout à coup, elle tressaillit. Elle avait senti une impression de brûlure sur son bras qui pendait.
Elle se redressa., regarda.
C'était Gaston Du Lys qui, agenouillé près d'elle, posait ses lèvres ardentes sur ce bras frais et nu.
Elle n'avait entendu ni le bruit de la porte tournant discrètement sur ses gonds silencieux, ni le bruit des pas sur le tapis.
Peut-être même avait-elle oublié, car son premier regard fut un regard d'étonnement.
Cela ne dura pas.
D'un bond, elle se trouva debout, à deux pas de lui, pr.ès de la cheminée, prompte à se glisser derrière la chaise longue, puis à disparaître par l'entre-bâillement de la porte de sa chambre à coucher qui, fermée brusquement, Teût mise à l'abri du marquis. Lui était resté agenouillé.
— Comment ! s'écria-t-elle, redevenue maîtresse d'elle-même, c'est vous, monsieur le marquis !
— Ne saviez-vous pas je viendrais? répondit-il d'une voix adoucie où. tremblait toute l'ardeur des désirs charnels.
— Si, en effet! fit-elle en le regardant bien en face.
— Merci !
—^ Oh 1 pas encore! Attejidez.
Un sourire indéfinissable passa sur sa bouche, laissa entrevoir une double rangée de dents blanches, petites, serrées, tranchantes comme des rasoirs.
— D'abord, commencez par vous relever. Cette posture serait . trop fatigante pour une causerie... Ensuite, veuillez vous asseoir.
Gaston Du Lys s'était relevé et se dirigeait vers la chaise longue.
— Non, non, pas ici; là, dit-elle d'un ton ferme, en lui montrant du doigt étendu un fauteuil à quelque distance.
Du Lys hésita un instant, puis s'inclinant ; .
— J'obéis, fit-il.
— Bien ! maintenant, je vous écoute.
Et M""* Bissy s'assit elle-même sur la chaise longue.
— Madame, s'écria le marquis en l'enveloppant d'un regard passionné, sous lequel monta aux joues de la jeune femme comme une rougeur, madame je vous aime !
— Je le sais. Vous me l'avez déjà dit autant et aussi clairement qu'il était possible.
— Je vous aime... comme je n'ai jamais aimé.
— Vous avez pourtant aimé assez souvent.
— Je le croyais aussi. Je me trompais. Je n'ai jamais aimé. J'aime pour la première fois, car ce que je ressens pour vous, je ne l'ai jamais ressenti pour aucune femme...
— Je l'espère bien, pensa-t-elle, et un sourire indéfinissable passa sur ses lèvres roses.
— Car il me semble, poursuivit -il, que je deviendrais fou, ou que je mourrais, si vous me repoussiez... Mais vous ne me repousserez pas.
— Qui vous le prouve? Vous ai-je dit, moi, que je vous aimais?
— Non, certes. Mais lorsque après vous avoir rencontrée, vue,
suivie, je vous écrivis : « Je vous aime! » vous n'avez rien fait pour m'empêcher de vous le redire.
— Vraiment ! Que devais-je faire ? Déposer votre lettre chez lo commissaire de police, ou la donner à M, Bissy, ou chasser la femme de chambre qui remettait vos lettres, tous les matins, sur ma table ? Pour faire du bruit, du scandale? Pour que Louise, chassée par moi, allât raconter dans toute la ville que vous étiez mon amant? Je brûlais vos lettres, et j'éloignais vos bouquets. Que pouvais-je de plus?
— Soit, mais, plus tard, au théâtre, je parlai... et vous m'écoutiez !
— Sans doute. Je suis fort curieuse. Avais-je le droit de vous empêcher de parler?
— Je ne le prétends point. Mais, deux jours après, je me faisais présenter ch'^z vous... pour vous... et vous me receviez...
— Sans culère, il est vrai, sans trouble aussi , comme je dois recevoir quiconque se présente à moi, dans mon salon.
- — Ah ! vous êtes cruelle !
— Mais non, je suis vraie.
— Enfin, je vous demande, aujourd'hui même, il y a quelques heures, un rendez-vous, sans danger, — presque banal, — vous laissant le choix de l'heure et des précautions... vous me le refusez... et vous m'en indiquez un autre... bien différent... celui où je suis.
— Je ne vous ai rien indiqué. J'ai parlé devant vous. Vous en avez profité... vous êtes venu, vous voilà'... Cela prouve peutêtre que vous m'aimez... En quoi cela prouve-t-il que je vous aime?
M. Du Lys regardait Honorine avec une surprise profonde. Tant de sang-froid le déroutait et l'excitait en même temps.
Il était venu plein de projets d'audace et de prise d'assaut, sûr de lui-même, sûr d'elle, sûr du succès, et son audace l'abandonnait devant cette femme étrange, parée visiblement pour allumer ses sens, qui mélangeait, en dose inconnue jusqu'à ce jour pour lui, la coquetterie et la hardiesse frisant presque le cynisme, à un parfum d'honnêteté tout à fait inattendu, honnêteté physique, entendons-nous, non de cœur ou d'esprit.
Maintenant il hésitait, et il hésitait d'autant plus qu'elle lui paraissait plus désirable que jamais.
— Je vois, monsieur, continua-t-ells, que vous vous êtes trompé, que vous n'avez point compris ma conduite. Je suis une honnête femme. Ma vie est ouverte à tous ; et , dans cette petite ville espionne, cancanière, il n'y a pas une voix qui ne témoignera de la pureté et de la sagesse de ma vie.
— Cela est vrai ! murmura Gaston. Et c'est pour cela que le caprice du premier jour, inspiré par votre beauté et votre distinction, est devenu une passion absolue, dévorante. Mais si vous êtes honnête, autant que belle et spirituelle, ce dont personne ne doute, vous n'avez pas dû m'encourager par un calcul de froide coquetterie, de coquetterie féroce, pour me dire ensuite : « Va, je ne te connais pas ! »
— Si je vous reçois ce soir, c'est que j'avais à vous parler, moi aussi; c'est qu'il faut que, demain, mon mari, toute la ville, sache que vous êtes venu ici, et que je n'ai point eu à en rougir,
* Le marquis se leva vivement.
— M"auriez-vous tendu un piège? s'écria-t-il en jetant un regard soupçonneux vers la porte entr'ouverte de la chambre à coucher, comme s'il y craignait la présence d'un témoin imprévu.
Honorine suivit et comprit son regard.
— Rassurez-vous, dit-elle, nous sommes seuls, absolument seuls.
— C'est ce que nous allons voir ! pensa-t-il !
Et il s'élança vers elle, les bras en avant, pour la saisir» Mais elle échappa à son étreinte avec la souplesse rapide d'une couleuvre et se retrouva debout , séparée de lui par la chaise longue, sur le seuil de la porte entre-bâillée.
— Un pas de plus , monsieur le marquis , lui dit-elle , et cette porte, en se refermant sur moi, me protège.... et nous sépare à jamais !
L'accent de sa voix ne laissait aucun doute sur sa résolution, et eloua le marquis sur place.
Décidément , il l'aimait ou la désirait comme il n'avait jamais aimé, ni désiré aucune femme , — passion de l'âge mûr à laquelle n'échappent pas toujours les plus volages et les plus endurcis.
Cette femme était déjà entrée en lui, le dominait, y régnait despotiqueiiient.
— Je m'arrête! fit-il d'une voix troublée. Oh! restez, restez!
— Je reste ! répliqua-t-elle.
Et, s'appuyant des deux coudes au dossier de la chaise longue, le menton posé sur ses mains repliées, le haut du corps penché en avant, dans une posture gracieuse et provocante, qui lui donnait un aspect de Circé irrésistible et demi-menaçante, elle le regarda, le sourire aux lèvres, immobile.
— Tenez, avec vous, reprit le marquis , avec vous, Honorine, je ne me reconnais plus, je ne sais plus ce que je dois dire, ce que je dois faire. Je suis entré ici plein des traditions de la séduction ordinaire... Vous êtes trop forte. Je m'avoue vaincu. Mon cœur seul doit parler..., vous l'entendrez, vous serez touchée, car vous savez bien que je ne vous aimerais pas ainsi si vous ne l'aviez pas voulu, car, si vous deviez me dire î « Non! » me chasser comme je suis venu, il était inutile de m'appeler ici ce soir. Ecoutez-raor donc. J'ai fort mal vécu jusqu'à présent. J'ai gaspillé et sottement compromis mon cœur, ma considération même. Je sens que par vous, je pourrais renaître à une vie meilleure, redevenir l'homme que j'aurais dû être. Avec votre amour, Honorine , je me sens capable de tout; pour l'obtenir, je ferai tout ! Pourquoi me repousser? 'Vous n'aimez personne, je le sais... Votre mari... tel qu'il est et telle que vous êtes, peut être un fardeau, il n'est pas un lien,^ Doutez-vous de ma sincérité?
— Non, dit-elle.
— Demandez-moi une preuve quelconque , un sacrifice, quel qu'il soit. Rien ne sera au-dessus de mes forces! Mais, rappelezvous ceci : Honorine, je vous aime, et vous serez à moii
— Monsieur Du Lys , reprit-elle , vous êtes ruiné, n'est-ce pas?
— Est-ce qu'elle serait femme d'argent? pensa-t*il avec un Mason de stupeur.
-— Pourquoi cette question? demanda-t-il tout haut.
— Vous êtes plus que ruiné, continua-t'^Ue. Vous êtes couvert de dettes, réduit aux abois, sans ressources avouables, depuis déjà de longues années...
M. Du Lys était devenu fort pâle.
— Que signifient ces paroles?
— C'est même pour cela que vous avez dû quitter Paris..., le fuir, une fois de plus, dans l'espoir de vous y faire oublier!
— tMadame!
— Pourtant vous êtes gentilhomme ! vous avez un beau nom , vous avez de l'esprit... C'est bien dommage !
— Ah ! c'en est trop ! .^'écria-t-il avec fureur. Et je n'end;irerai ni votre mépris, ni votre pitié !
Ses yeux lançaient des éclairs. La sueur couvrait son front. Un tremblement convulsif secouait tous ses membres. Jamais il n'avait ressenti pareille ,humilialion.
— Vous vous trompez, lui dit-elle doucement. Je ne veux ni vous insulter ni vous prouver mon mépris. Bien au contraire ! Si vous m'aviez écoutée jusqu'au bout, vous le sauriez déjà.
Gaston k regarda sans compcendre, stupéfait et défiant.
— Je voulais dire qu'à votre âge, fait comme vous Têtes, aussi brillamment doué que vous semblez l'èlre, on ne fuit pas devant la mauvaise fortune... On la dompte!
—-. Mais... madame...
— Le moyen ? direz-vous. Tenez, monsieur le marquis, vous m'avez mal jugée. Depuis qi.ie je vous connais, je ne pense qu'à votre bonheur... Que diriez-vous, si je vous faisais millionnaire, si je vous rouvrais les portes de Paris, . si je vous redonnais cette vie de luxe et de plaisirs, qui était et qui doit être votre existence ?
Le marquis Du Lys sentait augmenter sa stupeur à chaque parole.
— Vous raillez, balbutia- t-il, et je ne vois pas le rapport...
— Il est bien siniplr, pourtant. Vous m'aimez, je vous veux du bien, n'est-ce point naturel?
— Eh ! je ne veux que votre amour, madame !
— Pourquoi ne vous maries-vous pas ?
GiiSïUMi bondit
— J.,aissez-moi achever. Vous pouvez, par moi, si vous le voulez hiiti, «poiiser une jeune lille charmante, qui vous apportera trois niiiii'iiis en dot.
— l:^.^t-ce un piège qu'elle me tend? se dit-il.
— Je vous aime! répondit-il, en la regardant fixement.
— Ce n'est pas une raison. Vous l'aimeriez, si vous la connaissiez.
— Que m'importe ? Je ne veux pas la connaître.
— Elle a seize ans, elle est blonde et infiniment plus jolie que moi... Elle a trois millions de dot, ne l'oubliez pas î
— J'attends que vous ayez cessé cette plaisanterie, dont je ne devine pas le but. Je vous ai dit que je vous aimais, je le répète. Le reste n'existe pas pour moi.
— Oui, je sais que vous m'aimez ! Mais vous n'avez pu nous comparer. Je suis la femme qui attire, qui passionne pour une heure un homme comme vous. Je suis la femme... piment, ajoutaelle en souriant. Oh ! je me connais bien, allez ! Mais elle, elle est la femme fleur, la femme parfum, la femme qui touche et pénètre. Elle s'appelle Denise, un doux nom comme sa personne. Elle est riche, très riche, et je suis pauvre, moi. En nous unissant, nous l'obtiendrons pour vous... C'est ma sœur!
— Votre sœur ! répéta-t-il hébété î Parlez-vous sérieusement ?
— Très sérieusement, je vous le jure ! J'y pense depuis que je. vous connais.
Il n'y avait pas à se tromper à son accent. Il était sincère.
Gaston resta un moment silencieux.
Ses idées se troublaient. Il se voyait devant un ])roblème dont les termes lui échappaient. Cette proposition était si excentrique, si extraordinaire, si inattendue, qu'elle lui inspirait une défiance insurmontable, bien qu'il crût qu'elle était, en effet, sérieuse. Cependant, si c'était un piège ?
D'autre part, Honorine avait excité toutes ses passions, allumé ses sens, et il ne se sentait ni le pouvoir, ni le vouloir de renoncer à cette femme.
D'ailleurs, cette façon, de la part de la femme aimée, de le vendre à une autre femme, le blessait et l'humiliait.
— Vous réfléchirez? Vous accepterez, ou... nous ne Terrons plus.
.— Je refuse!
- Non,
- Absolument i
— Papa, je to demande cinq minutes. J'ai a le ijarlci
— Pourquoi?
— Parce que je vous aime !
— Vaudrait-il mieux que je no croyais? pensa-t-elle avec un frisson de terreur. . ^
Puis, tout haut :
— Mais la fortune, mais une femme charmante, mais le lâ"»* Liv. 12
monde reconquis, mais la large existence retrouvée, mais le bonheur!
— La fortune, c'est vous ! — La femme, c'est vous, vous le monde, vous ma vie, vous le bonheur!
— Ce n'est pas votre dernier mot!
— C'est mon dernier mot, répéta-t-il avec une extrême énergie. Je méritais mieux que ce traitement indigne. Je vous apportais un cœur renouvelé, plein de votre seule pensée. Vous pou\'iez nie refuser, j'aurais lutté et peut-être triomphé. Ea tout cas, l'espéranc ■ me restait, et la femme aimée ainsi me devait son estime, son respect. Vous m'offrez un autre amour, une sOTte de marché que, de vous seule, je ne puis accepter. C'est me dire trop cruellement \d cas que vous faites de moi, et le mépris que je vous inspire, i-.renonce à la lutte. Je ne sais où le désespoir me conduira... Demain, j'aurai quitté Poitiers. Adieu , madame.
II se dirigea vers la porte d'mi pas chancelant. En ce moment, il aimait réellement.
— Monsieur, dit Honorine. lî s'arrêta.
— Vous ne partirez pas ainsi !
Sa voix tremblait à son tour, son sein se soulevait agité.
— Je partirai, ou... vous me comprenez.
ISle quitta la chaise longite, et se rapprocha de lui.
— Vous ne quitterez pas Poitiers, et vous épouserez Denise !
— Encore !
— Je le veux !
Les yeux dé la jeune femme brillaient d'un éclat étrange, et lançaient des reflets métalliques à la lueur de la lampe qui venait se jouer dans leurs prunelles noires.
Il ouvrit la porte, froidement résolu.
Une pâleur mortelle envaliit le visage d'Honorine.
Elle eut un geste de désespoir, et murmura :
— 11 le faut! en tordant ses mains l'une contre l'autre.
Puis, se rapprochant de, Du Lys, debout sur le seuil de la porte, elle appuya une de ses mains sui' cette porte, l'autre sur l épa(ile de Gaston, se pencha à son oreille, et lui dit d'une voix i>ii.ii2, sourde, comme si elle craignait de s'entendre elle-même :
— Monsieur le marquiç, je surs a ce prix !
En mémo temps, elle le repoussait rapidèmant dehors, et fermait la porte, dont il entendit tourner la clef.
R'„'stée seule, elle retomba sur un siège, et enfoaça ses doi;jta crispés dans sa chevelure brune, avec une sorte de fureur contenue et d'angoisse déchirante.
— Baste! dit-elle enfin en relevant la tète. Il l'aimera... et je ne paierai point !