LE PLUS BEAU JOUR DE LA VIE DU CAPITAINE LARDICHON
Quelque vingt-^eux ans avant les événements que venons de raconter, vers le milieu du mois de juin 1842, un certain nombre de Parisiens reçurent à la fois , lithographiées sur papier satiné et glacé, les deux lettres suivantes :
a M. Lardichon (Jules-Gésar), capitaine d'infanterie en retraite, officier de la Légion d'honneur, a Thonneur de vous faire part du mariage de sa fille, M"« Irma Lardichon, avec M. Jules Duclerc, employé à la préfecture de la Seine , et vous prie de vouloir bien assister à la bénédiction nuptiale qui leur sera donnée en l'église Saint-Louis-en-l'Ile, leur paroisse, le 25 juin courant, à onze heures du matin. »
« Madame veuve Duclerc (Anatole), née Julie Cachou , a Tlfonneur do vous faire pai-t du mariage de son fils, M. Jules Duclerc, employé à la préfecture de la Seine, avec M"* Irma Lardichon, et vous prie d'assister, etc. »
Au bas de ces lettres de faire part, Lardichon (Jules-César) aurait pu ajouter :
— Le mariage de ma fille est le plus beau jour de ma vie!
Non pas qu'il ne Taimât point, sa fille unique, Mlle Irma, alors âgée de vingt et un ans.
Loin de là ! Après son absinthe , sa partie do piquet , sa pipe, la lecture du Moniteur de V Année et de V Annuaire militaire, sa bonne pour tout faire, — l'imposante et moustachue M"' Pétaveine, Héloïse dans l'intimité! — le soin de son bien-être, toutes ses manies et lui-même, sa fille, la brune Irma, était encore ce que le capitaine Lardichon préférait peut-être au monde.
Il est \Tdi qu'il entrait beaucoup plus de vanité que de tendresse de cœur dans son affection paternelle; mais, comme rien ne démontre que le capitaine Lardichon , malgré ses nombreuses conquêtes et victoires dans les champs de Cylhèrc , au temps jadis, ait jamais eu un cœur, à proprement parler, il n'y a pas à s'étonner que cet organe n'entrât dans ses sentiments que pour mémoire. -
Au moment où le capitaine Lardichon apparaît dans ce récit, il comptait soixante ans bien sonnés.
il était fort décati, fort usé , e^i dépit de ses prétentions à une jeunesse éternelle, de cette usure propre aux vieux soldats, qui les dessèche sous de grosses moustaches dont les crocs maintenus par la pommade hongroise continuent de menacer le ciel, tandis que le reste des lignes du visage et du corps s'incline visiblement, s'avachit et semble prêt à retomber sur le sol.
Quant à M"' Irma , dans tout l'éclat de son printemps, c'était une jeune fille svelte, élancée, plutôt grande que petite, aux traits allongés, aux yeux noirs comme du charbon, élégante et distinguée de tournure, quoique avec un peu d'affectation, l'air fort résolu, et n'ayant hérité de son père qu'une certaine violence de caractère, avec cette différence que, chez le vieux troujjier , la violence s'exprimait par de gros mots, d'effroyables jurons, de grands éclats de voix, et s'évanouissait sans agir, tandis que, chez Irma, elle se concentrait en colère froide et persévérante , qui adoucissait presque la voix, rendait les mouvements plus calmes, — et agis- • sait !
En somme , nous l'avons dit déjà , Honorine était le portrait vivant de sa mère à vingt ans, avec quelque chose de plus aliiné, déplus déhcat et de plus tortueux. Seulement, la fille avait les
cheveux châtains, les yeux gris et la peau d'une extrême blancheur. Irma, au contraire, avait la peau brune et mate d'une créole , c© qui tenait au sang corse de M"*' Lardichon, morte en la mettant" au monde, après deux ans de mariage.
Irma avait été élevée loin de son père, chez des parents quelconques. Plus tard, il avait obtenu de la faire entrer à Saint-Denis, en sa qualité de vieil officier sans fortune, et, lorsqu'il dut vivre de sa retraite, n'ayant aucune autre ressource, il entrevit avec inquiétude et douleur le moment où cette jeunesse, suivant son expression, lui retomberait sur les bras.
Il aurait bien voulu qu'Irma se décidât à entrer dans l'enseignement et sortît de la pension de Saint-Denis avec un diplôme de sous-maitresse ; mais Irma avait horreur de ce métier, en réalité fort triste pour une jeune fille, dans la société actuelle, et il fallut bien que, bon gré mal gré, il lui ouvrit la maison paternelle.
Irma, était une fille de tête, qui voyait juste , calculait vite et se décidait promptement.
Au bout de huit jours, elle connaissait son père sur le bout du doigt.
C'était un vieux soldat, dans toute la force du terme. Il avait l'égoïsme, la vanité enfantine et la faiblesse de caractère du troupier dont la vie s'est écoulée dans les estaminets de garnison , entre l'obéissance passive envers les supérieurs et l'autocratie cassante envers les inférieurs.
Us ont généralement une autre spécialité, ces vieux, serviteurs de Bellone, c'est de laisser porter les culottes, dans leur ménage, à des créatures étranges, femmes par les jupes, qui ont l'amour de l'uniforme, et se chargent de réaliser de nos jours la fable invraisemblable de Vénus et de Mars.
Au premier coup d œil, Irma comprit la situation.
Le capitaine Lardichon, c'était madame Pétavoine, — Héloïse pour les intimes ! — androgyne âgée de cinquante ans, lourde, massive, acariâtre, haute en couleur, bronzée au feu de toutes les cuisines où s'était écoulée son existence, dont la lèvre supérieure s'était couverte d'un épais duvet, sans doute par une douce adulation envers les fortes moustaches militaires auxquelles elle uavait jamais su résister.
En prenant sa retraite, le capitaine l'avait prise à son service pour tenir son ménaore de gaj-çon et lui servir de gouvernante; mais ce petit coquin de Cupidon s'était si bien arrange, que c'était le capitaine qui avait été j)ris.
On comprend de quel œil inquiet et farouche la g-^crrière illégale vit entrer dans la maison cette jeune fdle bien élevée, jolie, instruite, froide et résolue.
Entre ces deux femmes, la lutte fut terrible, mais courte.
M"' Pétavoine, — Héloïse pour les initiésl — vaincue sur toute la ligne, dut amener, pavillon. Irma lui laissa le soin d'entretenir les fourneaux de la cuisine et les feux du capitaine, mais Texpulsa de toutes ses autres positions, et la relégua dans une pénombre é-paisse, se réservant d'être la seule femme de céans.
M"* Lardichon ne s'en trouva pas beaucoup plus heureuse, et si cette victoire flatta sa vanité, elle ne là trompa point sair la réalité dec choses.
" Cette réalité, c'est que jeune, jolie, bien élevée, instruite, ayant, par conséquent, des goûts, dés désirs, des. rêves et des besoins d'un ordre relativement supérieur, ou, tout au moins, aristocratique, elle se trou\'"ai't, par la pauvreté de son père et l'irrégularité dû ménage où elle entrait, placée dans la position la plus fausse du monde.
Son ëdueation en avait fait une dame. Mais, sans le sou, que devenir? Rester chez son père? Manger avec lui, jusqu'à la fin, sa maigre pension? C'était impossible.
Elle apportait la misère duns cette gêna réelle, et cette vie bête l'ennuyait. Elle jugeait son père pour ce qu'il valait. M^" Pétavoine, comme Pétavoine et comme Héloïse, lui inspirait de 1 horreur. Les amis de la maison lui causaient des nausées.
Sortir de là? Certes, elle ne rêvait pas autre chose. Mais comment? Par lu travail i* Devenir ouvrière? Jamais! Ce n'était pas la peine, alors, d'avoir î)assé dix ans à Saint-Denis, de pianoter, iVaquurelier, au besoin, de savoir pa?r cœur la liste des rois de Fiance, depuis Pharamond jus-qn'à Lortis- Philippe.
D'iiîlhturs, elle avait la muin blanche, la peau douce, les doigta ronds, les ongles transparente et soignés, et, si elle aimait les robes dé soie et lus dentelles, c'était pour les porter, non pour les faire.
Picndre un amant? C'était facile. Elle n'avait qii'à se baisser.
Mais cela no lui convenait pas. Elle avait soif de position régulière. Lo ménage paternel lui en donnait la passion, et elle ne voulait, pour rien au monde, avoir rien de commun avec Héloïse j^me pétavoine dans le monde !
Le mariage alors ? Hélas ! Pai fajcile, lo rninria^e,. pour la fille do Lardichon (Jules-César), capitaine. en retraite, officier de la Légion d'honneur, gueux comme un rat d'églisa.,.. pour la belle-fille, — de la main gauche, — d'Héloïse Pétavoine, — trop Héloïse et trop Pétavoine, tout à la fois !
Un beau mariage, il n'y fàlluit pas songer;' quant à un mariage honorablf©, suffisant, c'était encore presqu'uno impossibilité.
Cependant, sept mois juste après sa sortie, de Saiat- Denis, M'i'' .Lardichon, un beau matiu, vint trouver son pire dans sa chambre, au moment où, api?c.s avoir dégusté ses trois petits verres de rhum, — c'était son coiftxpts avant le vermouth du déjeuner, — il ])ourrait sa pipe et s'apprêtait à gagner l'estaminet enfumé du coin.
— l^c.p'd, lui dit-elle, je te demande cinq minutes. J'ai à te parler.
— A vos ordres, mademoiselle. Qu'y a-t-il pour votre service? rJ'pondit le vieux troupier avec une sorte d'inquiétude et de respect qui ne le quittaient jamais devant sa fi,lle, dont la beauté et [élégance lui causaient en même temps une grande satisfaction d'amour-propre et une gêne caractérisée.
— C'est bien simple. Je désire me marier.
— 'Oh ! oh ! je comprends cela ? Mais voilà, pas de dot, pas de mari !... Et tu as refusé mon vieux camarade Trapadoux, ex-lieutenant de carabiniers. Il t'adore pourtant !... Brave comme son sabre, huit campagnes, do,w:e blessures, l'étoile de l'honneur ainsi que ton père, un agneau pour la douceur...
— Beaucoup de rhumatismes, ajouta, Irma, et la passion de la soupe à l'oignon !
'- Oui, je sais qu'il ne te plaît point : enfin, c'est un malheur !... Un brav<^ pourtant, et un dur à cuire... Ah! comme il tapait sur les Beau lins ! Fallait voir ça !... C'est que, voilà, hors lui, personne ne m'a demandé ta jolie main.
— C'est pourquoi, continua la jeune. fille, très-tranquillement, je
viens , moi , te demander de m'accorder la main de M. Jules Duclerc.
Le capitaine ouvrit de grands yeux.
— Qu'est-ce que c'est que ça, Jules Duclerc ? Connais particulier.
— Mais, moi, je le connais,
— Ah ! baste ?
— Et si tu consens, c'est une afiàire arrangée. Lardichon continuait de regarder sa fille avec ébahissement.
— C'est un homme de trente ans. Il est employé à l'hôtel de ville^ trois mille francs d'appointements, fils unique. Sa mère est veuve. Elle vit en province, et consent. Je te le présenterai quand tu voudras, et le mariage pourrait avoir lieu dans trois semaines,
Lardichon, ahuri, mais satisfait au fond, demanda jxjur la formo où elle avait connu ce pékin. •
— Voilà trois mois qu'il me fait la cour, répondit Irma. Noua nous rencontrons chez M™* X... , chez laquelle je vais quelquefois.
— C'est bon, continua- t-il alors. Je réfléchirai.
— Je voudrais une réponse demain, interrompit Irma.
— Mais il faudrait que je le visse, au moins, ce monsieur-là !
* — Oh ! tu le verras !
Lardichon voulait consulter M"»» Pétavoine, afin de prendre la consigne, n'ayant jamais pensé, voulu, agi, qu'à la suite d'une consigne quelconque.
— Qu'elle épouse le diable ! Et qu'elle fiche le camp, cette pmibêche ! fut la réponse laconique, mais topique, de M"* Pétavoine, dont la moustache frémit de joie en songeant qu'elle allait enfin redevenir Héloïse, le jour comme la nuit.
Et c'est ainsi qu'Irma Lardichon devint M"* Duclerc.
C'était une représentation de gala, et Irma ne s'était jamais semi
SE QUE VENAIT FAIRE A PARIS DENIS DU ROVERAY ET CE Qr:''L Y FIT
Lui* était ambitieuse et voulait arriver. Enbonne associée ev ez Cemme d'esprit, elle voulut que son mari arrivât, si b.m v^s 13"« Liv 13
M. Jules Duclerc, gros garçon joufflu, blafard, insigui firent et, n'ayant d'autre passion que celle de l'argent, au bout de qu.Mre ans, de simple commis rédacteur qu'il était au '."oment où Irma répousa,- avait gravi l'échelle des honneurs, se trouvait chef de bureau, et touchait un traitement de six mille francs.
On chuchotait quand il avait le dos tourné, mais il comptait et
on comptait avec lui;
Le petit intérieur misérable au début prenait des aspects de bien-être et des allures confortables. Le chef de la division invitait M. et M"^ Duclerc à ses réceptions hebdomadaires. Le couple, faveur enviée, allait même aux grands bals de l'Hôtel-de- Ville, où la jeune femme, dans des toilettes simples ot peu coûteuses, mais d'un goût exquis, attirait et méritait l'attention générale par sa grâce et sa distinction.
Pendant ces quatre ans si bien employés. M"» Duclerc avait, do plus, mis au monde une petite fille qui poussait à merveille, et, à trois ans, avec son air réfléchi, son regaril interrogateur et ses façons discrètement sournoises, entremêlées d'accès de fureurs étranges, montrait déjà un caractère exceptionnel, à la fois souple, violent et vindicatif.
M. Duclerc adorait et gâtait sa fille. Irma se montrait plus sévère 3t moins tendre, mais cependant assez bonne mère, de teUe sorte qu'Honorine poussait heureuse et insouciante comme une enfant de son âge.
• C'est à ce moment qu'un incident, en apparence fort banal, décida de l'avenir de tous les personnages que nous connaissons, «ue nous avons déjà vus et que nous reverrons bientôt d'une façon plus complète.
ijii jour, c'était au mois de juillet, vers les deuxheures del'après» midi, la domestique "entra dans le salon où Irma pianotait avec assez d'indifférence et lui annonça qu'un monsieur désirait lui oarler.
— A moi ou à M. Duclerc ? demanda la jeune femme.
— il avait d'abord demandé monsieur, mais, quand je lui ai eu -'it que monsieur était sorti et ne rentrerait pas avant six heures, Gfc ftoii, il a demandé s'il pouvait voir madame. Il a une lettre, à remettre, paraît-il.
«« Il n'a pas dit son nom ?
— Voici sa carte.
Irma prit la carte. Elle portait une couronne de comte, sur laquelle ses yeux se fixèrent tout d'abord.
— Denis Du Roveray, lut M™« Duclerc^ à haute voix, puis ses yeux se reportèrent, pour la seconde fois, sur la couronne héraldique.
— En effet, je ne connais pas ce nom. Faites entrer.
D'un geste rapide, elle fît bouffer ses cheveux noirs, puis elle lança un regard sur la glace en face d'elle, et parut satisfaite. Sa toilette était ravissante do fraîcheur et lui allait fort bien.
La domestique introduisit le visiteur.
C'était un pâle jeune Jiomme, grand e't frêle, très blond, aux longs yeux d'un bleu sombre, la barbe soyeuse et clair-semée, les formes élégantes.
Il avait les pieds et les mains remarquablement petits, signe de race, et toute sa personne annonçait une sorte de fatigue, quelque chose de maladif, relevé d'une pointe d'ardeur alanguie et d'une passion qui dort.
Il pouvait avoir vingt-huit ans, mais paraissait deux ou trois a:is do moins.
Il salua M"^ Duclerc en homme du monde et s'assit en face d'elle sur un fauteuil qu'elle lui désignait.
Ils échangèrent d'abord ce premier regard d'inspection mutuelle qui décide souvent de la vie, car de ce regard nait la sympathie ou l'antipathie chez les êtres nerveux et impressionnables.
— Madame, dit alors Denis du Roveray, d'une voix douce, sans la quitter des yeux, veuillez m'excuser de me présenter ainsi, moi qui n'ai pas l'honneur d'être connu de vous. C'est à M. Duclerc que je désiralj parler. Il ne sera visible que ce soir. Or, ce soir, je ne serai pas libre, et les affaires qui m'amènent à Paris pour peu do jours ne souffrent pas de retard. Je comptais vous remettre la lettre qui doit me servir d'introduction et vous faire connaître le •sujet de ma visite, mais je dois vous avous avouer que je ne l'ose réellement plus
— Et pourquoi cela, monsieur ?
— Parce que je ne m'attendais pas à trouver dans M""* Duciorc
la femme si parfaitement distinguée, et... charmante, que j'jii tous les yeux.
Irma l'interrogea du regard.
— Je connais la mère de M. Duclerc, ajouta-t-il. C'est môme indirectement par elle que je suis mis en rapport avec monsieur son fils.
Irma laissa paraître un demi -sourire.
— Et vous croyiez arriver chez une grosse dame, absolument vulgaire, fagotée comme une cuisinière, telle que devrait l'être régulièrement la femme d'un petit employé dont les parents portaient sabots et cultivaient eux-mêmes leurs champs- de pommes de terre ?. . .
En disant ces mots, Irma, jouissant de la surprise de son visiteur, montrait sas dents blanches et petites, encadrées par ses lèvres moqueuses, comme des perles dans un écrin de velours rouge.
— Je suis Parisienne, monsieur, ajouta-t-elle.
— Je le vois, madame.
— Mais ce n'est point une raison pour que je n'entende rien aux affaires..., au contraire !
— Puisque vous m'y autorisez, je vais donc me présenter moimôme, et vous direj sans plus tarder, ce que cette lettre contient pour M. votre mari. Ma carte vous a dit mon nom et mon titre. Je suis orphelin, le dernier de ma race, plusieurs fois millionnaire. J'ai dû quitter Paris, il y a quelques années, pour raison de santé, et me réfugier dans mon domaine du Roveray, où les médecins croient que la vie active au grand air, la senteur des prés vurts et les exercices violents delà chasse peuvent prolonger mon existence, menacée par le mal qui emporta ma pauvre mère, morte de la poitrine à trente ans. Je viens pour quelques jours à Paris, afm de veiller à des intérêts matériels. Une dizaine de maisons dont je suis propriétaire sont atteintes d'expropriation par suite du percement d'une nouvelle rue. Oii m'a dit que M. Duclerc était chef du bureau que cela regarde, et que son concours, ses conseils, sa bienveillance pouvaient m'éviter un grand nombre de démarches... et abréger mon séjour dans la capitale. Voilà pourquoi j3 suis venu. Excusez-moi, madame, de parler devant vous de ces vilaines
questions cVintérêts et d'affaires, auxquelles j'ai cependant quelque reconnaissance, puisque, sans elles, je n'aurais jamais eu le plaiifir de vous connaître.
Au bout de huit jours, grâce au zèle de M. Duclerc, les affaires de Denis Du Roveray étaient terminées et réglées à sa pleine satisfaction; mais, au bout d'un an, M. du Roveray n'avait pas encore quitté Paris, et M"'^ Duclerc accouchait d'une seconde fille qui, du nom de son parrain, s'appelait Denise.
CELLE qu'on oublie !
Le comte Du Roveray était devenu éperdûment amoureuxd'Irma, et Irma n'avait pas été cruelle, d'abord parce qu'on l'est rarement avec un homme jeune, distingué, millionnaire, noble et charmant ; ensuite, parce que, pour la première fois, elle avait senti le bonheur, la joie immense d'aimer. Cette nature aristocratique et fine, un peu efféminée, ardente des ardeurs que la maladie apporte quelquefois à ceux qui doivent mourir jeunes, avait trouvé le chemin de son cœur, non pas absolument insensible, mais jusque-là ïesserré et desséché par les nécessités de la lutte quotidienne contre les difficultés de la vie, et réduit au silence par les calculs de l'esprit et de l'ambition.
Un millionnaire qui aime, d'ailleurs, capitonne toujours plus ou moins le nid de ses amours. Irma n'avait qu'à laisser faire, et elle laissait faire.
Denis Du Roveray, restant à Paris, s'y installa sur un grand pied. 11 eut hôtel, équipage, loge aux Italiens et à l'Opéra, au Théâtre-Français, donna des diners, des fêtes, et Irma put mordre à belles dents à cette vie large et somptueuse, de plaisirs et de vanité, qui avait été son rêve et son besoin de tout temps.
Et M. Duclerc ? M. Duclerc, comme certains maris, en pareil cas, fermait les yeux, paraissait ne rien comprendre, servait de chaperon, et donnait à ces amours connues de tousda quantité de
convenance et de respect humain exigé par la société, bonne iîlle au fond pour les riches et les heureux.
Il se ratjtrapait, du reste, avec Honorine qu'il adorait et gâtait plus que jamais, et avec Denise qu'il exécrait, en dedans, sans oser le dire, ni le montrer ouvertement,
Denise était tout le portrait de Du RoA'eray, blonde 3.\ec. de grands yeux bleus de pervenche, pâle, frêle, délicate, sensible h l'excès, aimante, passionnée, douce et caressante.
Du Roveray avait placé sur cette chère tête tout ce que son cœur pouvait contenir de tendresse en dehors de son amour pour Irma.
Au fur. et à mesure que cette enifeint grandissait, il devenait même visible que c'était à elle qu'allait le meilleur de son cœur, et il se prenait à songer avec effroi à ce qu'elle deviendrait le jour où elle le perdrait, où il laisserait sa fille, sa Denise, seule, sous la tutelle du père légal, qui voudrait peut-être alors venger sur lïnnocente les déconvenues du mari.
Irma, qui voyait, qui devinait les craintes de son amant, ne négligeait rien cependant pour les apaiser, pour les détruire, et en cela elle était sincère, car elle préférait bien positivement Denise à Honorine. Celle-ci était de M. Duclerc, qu'elle n'avait jamais aimé, même d'amitié. L'autre était le témoignage vivant de sa première et unique passion et de la période la plus heureuse et la plus brillante de son existence de jolie femme.
Mais Du Roveray, la sachant coquette et avide de plaisirs, redoutait plus tard, quand il ne serait plus là, sa négligence ou son insouciance.
Le seul danger auquel Du Roveray ne songea pas pour Denise , la seule personne dont il ne s'occupa point, lorsqu'il évoquait l'avenir, c'était Honorine, ce petit être silencieux, aujourd'hui âge de sapt ans, qui avait perdu, à la naissance de sa sœur, son rang dans la maison, les caresses et les gâteries qu'une jeune femme laisse toujours tomber, par instants, sur l'enfant poussé à côté d'elle, alors même qu'elle ne lui accorde qu'une petite place dans son cœur et dans ses préoccupations.
Et pourtant Honorine avait ressenti une colère profonde, formidable, à se voir -supplantée par Denise.
L'envie s'ajoutait chez elle à. la jalousie. Elle comparait ses ..
LES DIlUX sœurs 103
robes simples et ses poupées moins jjelles, aux robes luxueuses et aux poupées tapageuses que le parrain millionnaire donnait à sa filleule. >
Son père entretenait ses mauvais sentiments, en lui susurrant à l'oreille des: « Pauvre enfant ! Il n'y a quo moi qui t'aime ici! » qui se g-ravaient dans ce jeune cerveau en lettres de feu.
Au début, elle avait essayé de lutter, de • protester; mais Irma, dU lieu de la ramener par de bonnes paroles et quelques caresses, avait employé les punitions et les corrections manuelles, et Honorine ulcérée, humiliée, sentait sa haine s'accroître, en même temps qu'elle lui mettait, extérieurement , la sourdine de l'hypocrisie.
Attendant l'occasion de se venger, elle guettait dans l'ombre comme un jeune loup.
Du Iloveray avait tort de ne point penser à elle.
Pour Denise , le danger s'appelait Honorine ; le seul être qui la menaçât réellement,- c'était Honorine,