LA PROPRIÉTÉ PAYSANNE
Comme nous l’avons vu, la moitié environ du sol appartient au.x paysans. Les relevés statistiques de iyo5 nous montrent que 86 à yo O IJ du terrain détenu par les paysans provenaient des terres qui leur avaient été attribuées lors de leur libération du servage, io'V„ environ (6,5 o'o seulement dans le gouvernement de Gardinasj étaient la propriété personnelle des paysans, acquise par eux sur les grands propriétaires fonciers, tandis que les biens-tonds des associations et sociétés paysannes n’occupaient que I ®/o, contre 7,3 1 ü est vrai, dans le gouvernement de Gardinas. La répartition de la propriété paysanne était la suivante, en dessiatines :
Propriété paysanne en desjatines.
Gouverne-
ments
Terres attribuées aux paysans lors de leur libération
Propriété
personnelle
Unions
paysannes
Associations
paysannes
Divers
Total
Kaunas
Vilnius
12 9(KJ
Gardinas
Suvalkai
ImS 2(K)
Sur les terres attribuées aux paysans lors de leur libération, on comptait ;
Dans le gouvernement de Kaunas i lo 400 fermes.
» » Vilnius <44 420 »
» » Gardinas yi 6y2 »
» » Suvalkai 5y 35 1 »
355 863 fermes.
en tout donc
Le nombre des fermes situées sur des terres achetées aux gros propriétaires était, en iyo5, de 5617 dans le gouvernement de Kaunas, de 4835 dans celui de Vilnius, de 7862 dans celui de Gardinas et de 1000 exactement dans celui de Suvalkai. Le nombre total des fermes était donc de 875 000.
L’étendue moyenne des propriétés paysannes sur les «terres attribuées» est de i5,y ha. dans le gouvernement de Kaunas; de 14,2 ha., dans celui de Vilnius; de 18,0 ha. dans celui de Gardinas et de ii,3 dans celui de Suvalki ; celles qui proviennent des acquisitions faites par les grands propriétaires fonciers sont en général plus grandes (Kaunas 36 ha., Vilnius 38,6, Gardinas i5,8 ha., Suvalkai 5). Le paysan lituanien semble donc tout à fait bien pourvu de terres ; il est mieux pourvu que les paysans de la Russie centrale et que ceux des provinces agricoles de la Prusse Orientale. Le tableau indiquant la répartition des propriétés paysannes suivant leur grandeur, donne la même impression favorable. Les exploitations dépassant 10 desjatines (il ha.) sont de beaucoup les plus nombreuses. Elles occupent dans le gouvernement de Kaunas et de Gardinas plus de 80 ® „ de toutes les exploitations paysannes et plus de yo 7^ des terres appartenant aux paysans ; dans le gouvernement de Vilnius elles occupent respectivement 65 et 82 7o- C’est dans le gouvernement de Suvalkai que cette proportion est la plus faible. Les petites exploitations de parcelles sont, suivant cette statistique, très peu nombreuses dans les trois premiers gouvernements :
Pourcentage des exploitations paysannes possédant des terres
f(en desjatines).
(jOüverne-
ments
Au-dessous de I desjatine
desjatines
desjatines
desjatines
desjatines
Dépassant 10 desjatines
Kaunas
Vilnius
Gardinas
Pourcentage des terres appartenant aux propriétaires paysans suivant la précédente répartition par grandenr ;
Gouverne- Au-dessous
Dépassant
ments de i desjatine
desjatines
desjatines
desjatines
desjatines
10 dejsatines
Kaunas 0,0
Vilnius 0,0
Gardinas 0,1
Dans le gouvernement de Suvalkai la superficie de
100 exploi-
tâtions paysannes était la suivante:
-Moins de 1 ’/t
desjatines
(Moin
s de 1,64 1
ha.)
io-i5
Dépassant 25
(dépassant 27
Dépassant lo desjatines en tout (dépassant 1 1 ha.) 33,8
Mais la réalité offre un tableau un peu différent que celui que nous présente cette statistique vieille de treize ans. Le nombre des propriétés paysannes de moyenne et de grande étendue n’est pas aussi élevé qu’elle prétend dans les gouvernements de Kaunas, Vilnius et Gardinas ; bien plus, l’exploitation de parcelles de terrain est assez importante dans ces gouvernements. Beaucoup de paysans supportent avec peine le manque de terres, et leur condition est très précaire; les plus nombreux sont ceux qui ne possèdent rien. D’autre part, les paysans du gouvernement de Suvalkai sont plus favorises que ceux des trois autres gouvernements quoique, suivant la statistique russe, le paysan y possède généralement moins de terres que dans ces derniers gouvernements. On doit, par conséquent, se montrer très sceptique en ce qui concerne les affirmations de cette statistique touchant les trois premiers gouvernements. Nous ne connaissons pas d’après quelles considérations elle a été établie. 11 semble, cependant, qu’elle n’ait mentionné que les véritables propriétés paysannes, oubliant par contre les petites parcelles qui ne sont habituellement pas indiquées sur le cadastre, qui sont souvent affermées, ou qui, en cas de succession, sont attribuées sans aucune règle juridique. D'autres statistiques ne
paraissent que confirmer cette constatation. C'est ainsi qu’une, statistique présentée à la Douma par un député lituanien donne les détails suivants sur la répartition de la propriété paysanne dans le gouvernement de Kaunas :
Terrain possédé par loo exploitations paysannes dans ce gouvernement :
Plus de 20 desjatines : 22,2.
Moins de 3 » : 22,7.
Un journal lituanien, le «Darbo Balsas», n° ifi (1898), indique de la façon suivante, la répartition de la propriété paysanne en Lituanie, pour 1887 :
17 0/0 des paysans possédaient 3 desjatines ;
56 ®/o » » de 3 à 6 desjatines ;
25 ®/o » » plus de 6 desjatines.
Ces données paraissent plus conformes à la vérité que celles précédemment citées et dont on se sert généralement. Elles correspondent également mieux à la répartition de la propriété dans les pays voisins. C’est ainsi, par exemple, qu’en Prusse Orientale, sur 100 exploitations, en 1907 :
26 possédaient plus de 20 ha. ;
de 5 à 20 ha ;
de 2 à 5 ha. ;
moins de 2 ha.
ce qui correspond à la répartition que nous venons d’indiquer pour le gouvernement de Kaunas. Le gouvernement de Suvalkai, en comparaison, possède moins d’exploitations par parcelles mais il possède plus d’exploitations paysannes de moyenne et de grande étendue. En effet, en 1893, la totalité des propriétaires occupaient dans ce gouvernement les étendues suivantes :
10868 propr., c’est-à-dire 20% possédaient 10 arpents (5,6 ha.).
26898 » » 49,7% de 10 à 3o arpents (5,6 à 16,8 ha.).
i5 900 ■» » 29,3 % » de 3o à 100 » (16,8 à 56 ha.).
5o6 » » 1% » plus de 100 » (plus de 56 ha.).
Les propriétés sont bien mieux réparties en Lithuanie, en particulier dans le gouvernement de Suvalkai, qu’en Pologne. On
trouve surtout dans ce dernier pays des exploitations parcellaires, et cela ne suffit pas à nourrir le paysan, qui est obligé de se procurer un salaire auxiliaire en se rendant généralement en qualité de «travailleur saisonnier» sur les grands domaines de la Prusse.
La vie des paysans lituaniens n’est cependant pas toujours agréable. .Moins que les grands propriétaires fonciers, ils souffraient tout de même de la situation défavorable, de l’absence ou de l’éloignement du marché destiné à écouler leurs produits et de la concurrence que leur faisaient les fertiles terres noires de Russie. Aussi, les procédés de culture intensive et, d’une façon générale, l’amélioration apportée à l’agriculture restèrentils médiocres, bien que la Lituanie fût, à ce point de vue, audessus de la plupart des régions de nationalité russe.
Aussi, la force de résistance économique qu’a montrée le paysan lituanien devant toutes les crises et toutes les oppositions économiques et politiques est-elle d’autant plus étonnante. Les propriétés paysannes ne portent aucune trace de dépérissement, comme c’est le cas pour les grandes propriétés. Le paysan ne s’est pas contenté de garder solidement le terrain qu’on lui avait attribué; il en a encore acheté au grand propriétaire obéré de dettes. Lui-même n’en a pas contracté et il s’est montré beaucoup plus résistant que le colon russe, obligé de retourner après quelques années en Russie, abandonnant des terres qu’il gérait mal.
Le paysan voyait, en outre, l’exploitation de ses propriétés et le développement de l'agriculture entravés par le morcellement des terres en longues bandes qui appartenaient à différentes personnes. 11 perdait beaucoup de temps à se rendre d’un champ à l’autre. Il dépendait souvent de l’indolence ou l’ignorance de son voisin pour l’ensemencement de cette bande de terrain, car, comme il n’y avait pas de chemins ruraux, il devait souvent passer sur la portion qui appartenait à un autre. Sous peine de perdre le fruit de son travail, il devait attendre pour ensemencer que le voisin eût fini ; de même, il devait se régler sur son voisin pour pouvoir emporter sa moisson. En automne il ne pouvait pas faire passer la charrue en temps convenable, car les terres étaient réservées au pacage du troupeau communal. Les difficultés s’accumulaient.
.\près la révolution de lyoS, le gouvernement russe remédia
•.'♦il-
énergiquement à ce déplorable état de choses. Il mit fin au morcellement et réunit les parcelles séparées, de façon à donner au paysan un terrain qui lui permette de vivre. Le paysan transporta alors son habitation et ses bâtiments.d'exploitation sur son nouveau domaine. Ces fermes isolées, que Ton appelle habituellement « viensidija» en lituanien, jouissaient d^u ne grande aisance et la Lituanie fut, à part quelques contrées du sud de la Russie, le pays où cette réforme fit les plus grands progrès. Dans le gouvernement de Kaunas, l’opération s'effectua très rapidement. Dans l’espace de cinq ans (de 1907 à 1912) on procéda à la séparation de la cinquième partie environ de toutes les terres existantes dans ce gouvernement ; dans le gouvernement de Vilnius, on ne sépara qu’un huitième et dans celui de Gardinas un onzième. Dans le gouvernement de Suvalkai, eette libération du sol n'était plus nécessaire, car elle avait eu lieu quelques années auparavant, grâce à la population elle-même. Ce résultat remarquable dépassant celui qui avait été atteint dans toutes les autres contrées de la Russie, est surtout dû à la compréhension que possédait la population lituanienne des avantages et de l’importance de cette mesure. Les employés russes furent, tout de même, abondamment pourvus d'ordres et de gratifications par Pétersbourg pour leur «activité zélée et fructueuse ».
Le regroupement coopéra beaucoup à Tamélioration des cercles agricoles. Beaucoup d’eftorts privés s’y ajoutèrent pour faire progresser l’agriculture. On doit particulièrement mentionner ici les associations agricoles et, avant tout, celle qui avait été fondée en 1917 à Mariampolis sous le nom de «Zagré» ; il faut encore mentionner la fondation de banques agraires, la diffusion des manuels d’agriculture, les conférences techniques, toutes choses que le gouvernement russe voyait avec défiance et qu’il s’efforçait même, la plupart du temps, d’entraver.
La répartition des différentes cultures était assez différente chez le paysan et chez le grand propriétaire foncier. Tandis que chez ces derniers les terres labourées n’occupaient qu’un tiers environ de toute la propriété, le paysan, au contraire, y consacrait les deux tiers. La surface agricole ainsi utilisée représentait, en général, les neuf dizièmes de la propriété. L’absence de forêts est frappante et c’est là un fait qui se trouve en oppositton avec ce qui se passe chez les grands propriétaires. Il ne faut pas s’expliquer cette constatation par le fait que le paysan
mi
aurait déboisé la forêt qui lui appartenait, mais bien parce qu’il n’en a jamais possédé. Lors de la libération du servage, les grands propriétaires fonciers gardèrent pour eux toutes les forêts. Par contre, le paysan possédait quelques droits de pacage et d’affouage. Mais cette situation ne servit qu’à accroître encore l’opposition, déjà très forte, entre les grands propriétaires fonciers et les paysans. Le tableau suivant, qui est assurément assez vieux puisqu’il date de l’année 1887, donne des détails plus précis sur la répartition des différentes sortes de culture.
Répartition des ditférentes sortes de culture sur les propriétés paysannes 1887 ("/o).
Champs
Prairies et pâturages
Antres terrains utilisables
Forêts
Terrains
ioenhes
Kaunas
4dJ
Vilnius
Gard inas
Suvalkai
OC