‹ L'état et l'égliseChapitre 4 sur 13 · PREFACE DE L'AUTEUR · texte numérisé non relu

PREFACE DE L'AUTEUR

Ncgotium in otio.

18 mars 1877.

Platon, dans son dialogue Z>e la République ^^vèXt à Socrate ces paroles : « Je conjure Adrastée Némésis (fille de Jupiter, qui punissait les meurtres, même involontaires), je conjure Adrastée de faire grâce à ce que je vais dire ; car je crains que ce ne soit un moindre crime de tuer involontairement quelqu'un, que de le tromper sur le beau, le bien, le juste et les lois*. »

Un sentiment pareil m'a retenu souvent la pensée et la main, tandis que j'écrivais ces pages; mais un autre, tout différent, le remplaçait bientôt et Ta toujours emporté. Il me semblait que, dans un pays libre, toutes les opinions sincères sur l'organisation de la chose publique devaient se faire entendre et être résolument débattues, afin que, de leur choc, jaillît la vérité, comme du caillou l'étincelle. Et de tous les sujets relatifs à l'organisation de la chose publique, en est-il un plus grave ou plus opportun que les relations de l'État avec l'Église ?

* IfpooTtuvw 9i 'A^jDà(TTStav.... xapiv ou /xeXXu Xsyeiv. e>7riÇ« yàp oyv ^«rrov àfikfiTHifjLo: oéxouerewo' rtvôç fovéoL yevétrOKif Yi âTrareûva vkIgjv re *9x ârj^$(av xoeé aixoctuv x«i V0|Xip&>v. Platon, Mép. Livre V.

Ces relations varièrent selon les temps ; parfois TÉtat tenait rÉglise dans sa main, comme un instrument de ses desseins politiques; parfois c'était l'Église qui prenait le dessus, et dominait TÉtat pour en faire l'exécuteur de ses décisions. A certaines époques, les deux pouvoirs se partagèreiit le gouvernement de la société, au moyen de compromis. Ou bien encore l'État laissait l'Église libre, et lui prêtait tout son appui dans les choses purement ecclésiastiques ; mais par crainte de la voir usurper sur ses droits propres, ou sur les privilèges des fidèles, il réclamait influence et contrôle sur les actes et la hiérarchie de sa rivale.

Ces formes diverses n'étaient pas un pur accident; elles naissaient des conditions matérielles et morales de la société, qui, dans chacune de ses périodes, a eu, chose à remarquer, sa législation propre et spéciale. Il n'en pouvait être autrement. L'un des facteurs sociaux, ou tous les deux, venant à changer, leurs relations se transforment aussi nécessairement, et les lois jusque là efficaces eten situation sont à remanier. Les hommes, cependant, sont enclins à juger l'avenir d'après le passé ; toujours ils s'efforcent de concilier les lois anciennes avec les besoins nouveaux, surtout en matière de religion, où la tradition et l'habitude ont tant d'empire que tout changement dans ce domaine paraît funeste ou prématuré ; il semble qu'avec la forme, le fond même sera emporté. Rien d'étonnant, dès lors, si beaucoup d'hommes, d'ailleurs sages et éclairés, persistent à chercher une règle et un remède, dans des lois abolies déjà, ou encore en vigueur sur quelques points du monde.

Pour moi, je suis d'avis que les formes légales d'autrefois ne répondent plus aux conditions matérielles et morales de la société présente ; et je ne veux pas seulement parler des lois qui exprimaient la domination absolue de l'État sur

PRÉFACE. XLi

rÉglise ou de TÉglise sur l'État; j'entends aussi celles dérivant des concordats ou du système qu'on a appelé juridictionnel. Ce qu'il faut aujourd'hui, c'est la séparation de l'Église et de l'État, et par suite une législation nouvelle en rapport avec les besoins nouveaux. Ceci me paraît également vrai des autres parties du gouvernement civil. Tout ce qui touche à la politique, au droit, à l'économie sociale, va se transformant, et nous assistons à une perpétuelle rénovation de la société, de ses institutions et de ses lois. Mais ici, deux choses sont à noter. Quand je parle des conditions matérielles et morales de l'Europe, j'ai surtout en vue les nations catholiques et plus spécialement l'Italie; dans les pays 'protestants, la séparation entre les deux pouvoirs semble moins nécessaire. En second lieu, ma thèse exprime une tendance, etsa complète réalisation peut recevoir des tempéraments, et être différée selon les circonstances.

L'idée de la séparation de l'Église et de l'État a été conçue et discutée depuis nombre d'années déjà, et en divers pays ; elle n'est propre à aucune société religieuse, ni à aucun parti politique. Elle a été soutenue par des hommes d'opinions et de croyances très diverses. Pour moi, j'en ai tracé l'esquisse déjà en 1855. Grande œvi spattum, tant cette époque diffère du moment actuel*? Plus tard, j'eus la bonne fortune d'ébaucher avec le comte de Gavour les premières lignes du projet où devait être réalisé son principe de V Église libre dam VÉtat libre*. Ce souvenir non plus n'a pas été étranger à l'exécution du présent livre; il me semblait, enl'écrivant, rendre au grand homme d'État un hommage de respect et de gratitude. Arrêté par sa mort, ce travail, d'où il espérait voir sortir une grande et bienfaisante révolution dans la Péninsule et au dehors , je

* Yoyex douze lettres à D. Yiocenio Ferranti, Sulla liber ta religiosa. Opuscules éco' nomiques et littéraires de Marco Minghetti. \ vol, Florence, 1874.

* Voyez Nie. Bianchi, Storia doeumeniaia délia diplomaxia in Italia^ Turin, 1872, Tol. YIU, (années 4W9-I86I), p. 421 et 422.

XLii L'ÉTAT ET L'ÉGLISE.

tentai de le reprendre en partie, à propos de la question des biens de TÉglise et des corporations religieuses. Dans le Parlement, chaque fois que l'occasion s'en est présentée, je n'ai jamais manqué d'exposer mes idées à ce sujet. J'invoque ce souvenir, nonpar un sentiment de vanité — jel'ai en profonde horreur — mais pour bien établir que cet écrit est le produit et le développement de pensées déjà anciennes chez moi, auxquelles la méditation a donné plus de netteté par la suite.

L'idée cependant, pour n'être pas nouvelle, n'en est pas moins obscure et compliquée. Elle ne me semble avoir été parfaitement élucidée ni par les écrivains ni parles assemblées qui s'en sont occupés. Je ne sais quoi d'indécis, de mal défini et de contradictoire subsiste toujours quand on veut dire ce qu'elle est, et quels caractères la rapprochent ou l'éloignent des systèmes du passé. Gomment s'en étonner? Cette idée, si simple à première vue, est au fond des plus complexes, et exige, pour être exprimée dans son ensemble, une analyse soigneuse de toutes ses parties. En outre, les habitudes et les traditions de l'union entre l'État et l'Eglise sont si bien enracinées en nous, qu'elles se mêlent à tout ce que nous faisons et, sans que nous le sachions, faussent notre jugement. Ce trouble des esprits est surtout profond en Italie, où l'idée de l'Église libre dans l'État libre fut d'abord accueillie par d'unanimes et ardentes sympathies , pour être bientôt après décrite et commentée, ou plutôt défigurée et travestie, de telle sorte que beaucoup ne savent plus ni quel sens ni quelle valeur lui donner. Ajoutons que l'Église catholique est hostile à l'organisation actuelle de l'Italie. L'État, s'il abandonne les armes que le système juridictionnel plaçait dans ses mains, ne va-t-il pas se trouver sans défense contre les assauts et les embûches qui le menacent de ce côté ? Mais le principe de la séparation n'implique nullement que l'État doive demeurer désarmé en

PRÉFACE. xLiii

face d'un ennemi si puissant qu'il soit. Une législation nouvelle pourvoira d'autre façon, mais avec la même efficacité, aux besoins essentiels de la société. Je me persuade donc de n'avoir pas fait œuvre tout à fait inutile : elle ne le sera pas surtout, si grâce à elle d'autres esprits sont portés â méditer et à écrire sur ces matières, et si elle leur est un stimulant vers la recherche de la vérité, laquelle seule a droit de remporter la dernière victoire. ïllle seule, en effet, est la source des biens réels et durables pour l'individu et pour la société, comme l'ignorance est cell^ des maux les plus funestes.

Le sujet d'aiJleurs, à la fois théorique et pratique, se présente à l'esprit comme étant des plus vastes, si l'on veut le traiter d'une manière complète. Pour bien décrire les vicissitudes diverses des relations de l'État avec l'Église , l'histoire tout entière du moyen âge et des temps modernes, serait à retracer, comme origine des faits essentiels dont nous avons â nous occuper; et pour développer rationnellement la matière dans toute son étendue, il faudrait être beaucoup plus versé que je ne le suis dans le droit civil et le droit canon. Force m'est donc de me restreindre, de ne prendre de la partie historique que le strict nécessaire, et de m'attacher spécialement à ce qui regarde l'époque actuelle et l'Italie.

J'ai cherché à abréger autant que possible ; les travaux de longue haleine ne vont pas à notre siècle inquiet et affairé, et dans tous les genres il faut tenir compte des habitudes de son temps ; la première condition pour convaincre, c'est de se faire écouter, d'où la nécessité de condenser son discours en peu de paroles.

Voici l'ordre que je me propose de suivre dans le développement des idées de cet ouvrage :

Ghap. I". — Ce que l'union de l'État et de l'Église a été jusqu'ici, dans des vues et sous des modes divers. — Systèmes

XLiv L'ÉTAT ET L'ÉGLISE.

de la suprématie du Pape et du Roi. — Concordats, c'est-à-dire compromis entre les prétentions des deux pouvoirs rivaux.

Chap. IL — L'union sous aucune de ses formes n'a plus de raison d'être dans la situation actuelle de l'Europe et spécialement de l'Italie. — Ses inconvénients plus grands que ses avantages; nécessité d'y renoncer tôt ou tard.

Chap. III. — Moyens de réaliser le principe nouveau. — Analyse de ses éléments divers. — Ses applications multiples.

Chap. IV. — Réponses aux objections. — Tempéraments et transitions par lesquels il convient de passer.

Chap. V. — Inductions sur les conséquences probables du système nouveau, quant à la société civile, et sur l'avenir religieux des nations européennes.

J'ai exposé l'idée fondamentale et les principales divisions de ce livre. Je ne veux pas tarder plus longtemps à entrer en matière.

Page 1