UNE FÉODALITÉ ECCLÉSIASTIQUE
Un autre danger non moins grave, que cache le projet et qu’il importe également de signaler, c'est la puissance qui en résulterait pour les membres de l’épiscopat.
Débarrassé du clergé régulier, qui les a gênés plus d’une fois, et qui seul a fourni des esprits indépendants, les évêques ne vont plus avoir en face d’eux que le clergé séculier, et ce clergé leur appartient déjà ; ils le dominent par la foi, par la discipline, par toutes ces traditions d’obéissance qui se sont glissées de plus en plus au sein de l’Eglise , depuis qu’elle est devenue une monarchie. Maintenant , comme si toute cette autorité n’assurait pas suffisamment la puissance des évêques, la loi propose de leur livrer la subsistance de ce clergé inférieur qu’ils écrasent déjà de tout leur poids et dont il pourront, s’ils le veulent, régler la nourriture.
Les défenseurs du projet diront sans doute que les évêques doivent un revenu à l’Eglise, conformément aux canons, et que la loi protégera, s’il le faut, dans chacun des membres de l’association catholique, les droits qui pourraient résulter de ses statuts. On plaidera donc,, au nom du concile de Trente, dans tout ce qui ne sera pas contraire aux lois ou aux institutions nationales. Mais toutes ces plaidoiries empêcheront-elles les évêques d’être plus puissants que jamais et de constituer, en Italie, une féodalité ecclésiastique digne tout au plus des temps barbares ?
Ainsi l’Italie, libre et émancipée, aura tout à coup, dans un mauvais rêve législatif, créé au sein de l’Eglise, qu’elle prétend affranchir, une classe de seigneurs et une classe de serfs. Elle aura constitué une aristocratie religieuse et jeté dans ses mains, corps et âmes, tous ces prolétaires du sacerdoce qui seront plus condamnés que jamais à devenir ses instruments.
Et cette puissance, redoutable pour la société moderne, redoutable surtout pour
l’Italie, qui vient à peine d’échapper à tous les despotismes, on ne craint pas de la fonder au moment même ou l’Etat dit à l’Eglise : Je renonce à tous les droits que j’ai pu exercer sur toi ; tu seras complètement indépendante ! Ah f que diraient ces grands Italiens qui ont signalé tant de fois , depuis quatre siècles, les déplorables effets de la prépondérance du clergé, s’ils pouvaient assister à un pareil spectacle (1). Toute cette sagesse est donc perdue ? Et les fils ne se souviennent plus de leurs pères ?
(1) Un savant florentin auquel nous devons les œuvres inédites de Guichardin et de Machiavel, M. Canestrini, vient de recueillir et délivrer an public ces témoignages émus d’un patriotisme éclairé. Voyez la Ruova Antologia di scienze, lettere ed arti.
l’eglise riche et puissante dans l’etat