PAUVRE ET AFFAIBLI
Que la loi soit votée, qu’elle s'applique au gré de ses auteurs, et les esprits les moins clairvoyants ne tarderont pas à reconnaître qu’on a décrété du même coup la prépondérance de l’Eglise et l’abaissement de l’Etat. Il faudrait que le clergé s’oubliât lui-même, ce qu’il serait trop naïf d’espérer, pour ne pas acquérir bientôt dans une pareille situation une force et une autorité qu’il n’a jamais eues peut-être dans les siècles précédents.
La contribution qu’on lui demande, en échange de la liberté , diminue sa richesse; mais on ignore trop généralement quelle sera encore l’étendue de ses ressources. Du reste, on n’a rien négligé dans ces derniers temps pour égarer les esprits sur ce point. Les chiffres •admis précédemment ont été contestés ; on en a produit de nouveaux. Jamais la
statistique, cette histoire au repos, d’après l’expression d’un écrivain allemand, n’a été soumise à des évolutions si brusques et si rapides.
D’après les inventeurs du projet, qui ont été docilement suivis par l’exposé des motifs, la somme de 600 millions, qui est demandée au clergé, représenterait le tiers du patrimoine ecclésiastique.
Or, il n’y a rien de moins exact qu’un •pareil calcul. Il est en contradiction avec des documents officiels publiés par le ministère des finances.
On ne doit pas oublier, d'ailleurs, quelle est l'origine de ces chiffres. L’Etat, avant ces derniers temps, ne savait rien de la fortune du clergé. Quand il a voulu s’en rendre compte, il a eu recours à deux moyens, la déclaration des prêtres ou des moines et l’examen des baux.
Il est bien permis d’admettre, sans calomnier le clergé, que lorsque les agents du fisc se sont enquis de la valeur de ces biens, il ne s'est pas cru obligé de dire l’exacte vérité.
D’abord, il se voyait menacé d’une taxe nsur la main morte, qui devait naturelle-
ment être plus ou moins élevée, suivant l’importance des biens. Puis, il avait à redouter un péril beaucoup plus grand, c’est que l’Etat ne mît la main sur ces immenses domaines dérobés depuis si longtemps à la circulation. Que de motifs pour en dissimuler la valeur ! C’était presque un devoir de conscience pour tous ces témoins intéressés. Pouvaient-ils honnêtement, par des déclarations trop sincères, exciter l’appétit de l’Etat et hâter peut-être le moment d’une spoliation qui devait leur sembler sacrilège? La casuistique, toujours féconde en ressources, n’aura jamais eu un aussi beau jeu, et il ne lui sera jamais arrivé de se croire plus honnête.
Les baux n’auront pas été des témoins plus exacts que les prêtres et les moines.
D’une part, ils font défaut pour un grandf nombre de hiens, et de l’autre ils remontent généralement à une date assez:
ancienne, et, en supposant, ce qui est douteux, qu’ils donnassent à l’origine la mesure approximative du revenu, il n’en saurait être de même aujourd’hui que la valeur des terres a partout augmenté.
Ce n’est donc pas, comme on le dit, une somme de douze cent millions qui doit rester au clergé, mais une somme double au moins, c’est-à-dire qu’il peut compter sur un revenu de plus de cent millions. Il est libre, s’il le juge à propos, de rester maître d’une grande partie du sol, et s’il aime mieux acheter de la rente, il ne dépend que de lui d’absorber une portion considérable de la dette publique pour pouvoir peser à son gré sur le crédit de l’Etat.
A côté de cette richesse, imprudemment concentrée dans les mains des évêques, le clergé ne tardera pas à faire un nouveau patrimoine. Il faudra bien qu’il comble ce vide de six cent raillions. La loi lui en donne tous les moyens : on dirait même qu'elle prend la peine de les lui indiquer.
L’acquisition des immeubles, il est vrai, est interdite à l'Eglise ; mais elle n’est pas interdite aux évêques, aux chanoines, aux curés, aux vicaires, à toute cette armée de prêtres répandue sur le territoire.
D’ailleurs la richesse mobilière, dans ces derniers temps , s’est multipliée sous
toutes les formes. Que de ressources n’offre-t-elle pas au clergé pour regagner ce qu’il a perdu et même davantage I Les donations, les legs, les fidéicommis, les largesses faciles des mourants, toujours prêts à payer le prix des joies éternelles sont autant de sources où l’Eglise, quand elle le voudra, pourra puiser à pleines mains.
Elle aura encore le bonheur, au milieu de cette opulence, de posséder une liberté d’action que lui refusaient naguère les princes de Savoie, les ducs de Toscane et ces Bourbons de Naples qui se mettaient à genoux devant les évêques, mais qui ne se croyaient tranquilles qu’autant qu'ils les dominaient de toute la hauteur du pouvoir civil. Qui pourra désormais lutter contre une pareille puissance î Jamais les évêques n’auront été investi d’une aussi grande autorité. Ils gouverneront en maîtres absolus toute une armée de prêtres enchaînés à leur volonté comme autant de serfs de l’Eglise; s’ils ne deviennent pas les arbitres de l’Italie, c’est qu’ils dédaigneront de la conquérir.
L’Etat serait seul en mesure de leur résister ; c’est la seule force collective qui, dans l’anarchie des forces individuelles, se dresse en face de l’Eglise.
Mais l’Etat, obligé de satisfaire à tous les besoins publics et de payer à la civilisation les arrérages du passé, n’aura d’autre ressource que l’impôt, toujours si désagréable aux peuples. 11 sera longtemps encore accablé par le poids de ses charges. D’un autre côté, il aura perdu, par l’effet même de cette loi, une grande partie de son autorité et il se trouvera d’autant plus faible que l’Eglise sera plus forte et plus puissante.
11 y a aujourd’hui toute une école de publicistes qui trouvent de bon goût de donner des coups de pied à l’Etat : ils ont fait de cet exercice une doctrine et presque une philosophie. Ces charmants métaphysiciens ne paraissent pas savoir que l’Etat représente la société civile et laïque, qui est la mère de la liberté de conscience, comme de toutes les autres libertés, et que, si cette société , dont l’enfantement a été si rude et si laborieux, venait à disparaître, l’humanité re-