SON ORIGINE ET SON HISTOIRE
Ce projet qui est venu surprendre tout à coup l’opinion publique, n’est pas né d’hier.
Peut-être en trouverait- on la trace dans les propositions qui virent le jour en France à la fin du dernier siècle, quand la question des biens ecclésiastiques fut portée à la tribune de l’Assemblée Constituante. On parla alors aussi d’une transaction semblable avec le clergé, mais cette transaction fut écartée et le clergé lui-même crut devoir lui refuser son adhésion. < Le clergé, disait Mirabeau, a perdu ses biens, mais il a gardé son honneur. >
Un fait plus récent et plus généralement connu en Italie a pu fournir aussi l’idée de la nouvelle combinaison. Le Piémont, il y a douze -ans, préludait au sole qu'il allait jouer aux applaudisse-
ments de l’Europe en rompant de plus en plus avec le passé et en supprimant la main-morte avec les corporations religieuses Les évêques subalpins résolurent de parer le coup. Ils proposèrent une somme à l’Etat à condition qu’il respecterait les couvents (1). Cette proposition parut plaire d’abord au comte de Cavour, qui n’avait pas encore l’autorité dont il devait bientôt jouir, mais qui rêvait déjà pour la maison de Savoie les destinées glorieuses dont il a été le premier artisan. Son caractère, naturellement souple, le portait à tourner les obstacles plutôt qu’à les aborder de front.
11 aimait les tempéraments, et d’ailleurs il ne se trouvait pas encore assez fort pour être audacieux. Il sentait combien il lui importait de gagner le clergé. Cette idée le fit hésiter quelque temps, mais il ne tarda pas à comprendre qu’il allait sacrifier un principe à un intérêt et risquer peut-être à son début le succès de la révolution qu'il préparait pour
(1) V. les Atti ufficiali du Sénat, séance du 5 mai 1855.
Tltalie, en insultant de temps à autre les révolutionnaires. La proposition des évêques fut repoussée, les corporations abolies et la main-morte détruite.
Mais laissons là ces souvenirs. Le projet actuel, sans remonter aussi haut, a déjà toute une histoire. Il a subi diverses vicissitudes, et il est presque permis de dire, sans manquer de respect à ses auteurs, que la pièce se compose aujour-»
d’hui de plusieurs actes.
Le premier acte a été rempli presque en entier par un prêtre qui habite Rome, où il jouit d’une réputation de savoir assez méritée. On l’appelle le père Trullet. Il est examinateur des évêques et conseiller canonique de l’ambassade française. Il appartient à une famille qui a figuré dans les consulats. C'est un motif de plus pour qu’il se croie propre à un rôle diplomatique. Ses qualités, d’ailleurs, semblent lui permettre d’y aspirer.
Au commencement de l'année dernière, le père Trullet vint à Florence.
11 y apportait l’idée d’une contribution volontaire de six cent millions de la part du clergé, qui resterait propriétaire de
ses biens. Elait-il d’accord avec la Cour pontificale ? Agissait-il de son propre mouvement? Je l'ignore. Arrivé à Florence, le père Trullet vit M. Minghelti, qu'il avait connu à Bologne, où il dirigeait, il y a quelques années, une communauté religieuse, ou peut-être à Rome, quand le futur ministre du roi d’Italie était ministre du pape. 11 lui communiqua son projet, ce qui donna lieu à plusieurs conférences.
Le père Trullet était plein de feu pour sa combinaison. Il ne se promettait rien moins, en cas de succès, que le chapeau de cardinal. C’est trop de modestie, mon père! Le chapeau de cardinal? C’est la tiare qui vous était due , si vous aviez sauvé d’un coup la main-morte ecclésiastique et les corporations religieuses. Pie IX aurait dû descendre lui-même de la chaire de St-Pierre pour vous y faire monter et vous montrer à la fois urbi et orbi !
M. Minghetti, qui ne peut être ni pape ni cardinal, mais qui voudrait redevenir président du conseil, ce qui est parfaitement légitime, est le principal personnage du second acte. Il s’empara de l’i-
dée dn père Trullet et la montra de profil au public dans une brochure où il traitait des mesures financières qui pouvaient alléger les embarras du Trésor. (1) Quelques critiques lui furent adressées.
M. Boncompagni, avec son autorité ordinaire, lui fit des objections qui n’étaient pas sans portée. L’ancien président du conseil en profita pour lui écrire une série de lettres où il exposait le projet avec plus de développements (2).
On ne peut accuser M. Minghetti de manquer d’habileté. Il consentait à la suppression des corporations religieuses, qui allait être votée par la Chambre, comme il ne pouvait l’ignorer; il admettait l’aliénation ou plutôt la mise en circulation des biens du clergé, qui était également demandée par le Parlement ; mais il voulait que le clergé vendît lui-même ses biens, en payant une contribution extraordinaire à l’Etat, et il proposait en même temps de donner la liberté à l’Eglise. Donnant, donnant.
fi) Saggio di provvedimenti di finansa, page 8 et suivantes.
(2) Chiesa e finanza, brocb. in 8». Florence,.
Les lettres dans lesquelles M. Minghetti exposa ce plan , donnèrent lieu à de nouvelles attaques. Ces attaques, je dois le dire, ne furent pas toutes également justes. On se demandait pourquoi et comment dans une question aussi grave M. Minghetti avait pu se mettre à la suite d’un prêtre. Le seul tort de M. Minghetti, dans cette polémique, fut de paraître ignorer jusqu’à l’existence du père Trullet. Quant à moi, il me paraît tout à fait naturel que M. Minghetti ait épousé une combinaison de cette nature. 11 y a des hommes politiques qui ont le goût des compromis et des conciliations. Ce baiser, auquel Lamourette a prêté son nom, est de tous les temps et de tous les pays ; il y a toujours et partout des lèvres qur semblent faites pour le donner de la manière la plus agréable du monde. Telle est la justification de M. Minghetti. On devrait lui savoir gré, en outre, après cette chute si lourde qui l’a précipité du pouvoir, d’oublier aussi vite ses blessures pour ne songer qu’aux plaies du Trésor.
Quoiqu’il en soit, le bruit de ses lettres s’effaça bientôt en face de la grande lutte
qui allait s’engager sur les bords du Pô, et il n’en fut pas même question quelques semaines après, lorsque la Chambre, dans un moment de vigueur, eut la bonne idée de voler la loi qui supprimait les corporations religieuses, faisait passer les biens du clergé dans les mains de l’Etat et décrétait que ces biens seraient vendus.
Nous voyons paraître au troisième acte deux autres membres de la Chambre des députés, MM. de Martino et Caslellani.
M. de Martino est un ancien ministre des Bourbons de Naples et il passe pour un homme habile. Quant à M. Castellani, qui semble avoir été envoyé au Parlement par la réaction toscane et qui paraît du reste devoir y faire assez bonne figure, il avait vu plus d’une fois le père Trullet pendant son voyage à Florence. Comme M. Minghetti, il avait accepté le projet; mais la loi qui était intervenue rendait quelques modifications nécessaires. Le clergé était dessaisi de ses biens, il fallait l’en saisir de nouveau, c’est-à-dire forcer la Chambre à faire un pas en arriére.
Le moyen d’y réussir, peut-être, c’était de
montrer d’un peu plus près ces six cent millions que le père Trullet et M. Minghetti avaient laissés dans les nuages. 11 s'agissait de trouver un banquier qui put les offrir en se mettant d’accord avec l’Eglise, dont il serait l’inslrument, tout en lui faisant payer son catholicisme financier. Ce banquier existait.
Il y avait à Bruxelles un fabricant hardi de Banques, de Crédits fonciers et mobiliers, de Sociétés agricoles, industrielles, commerciales et autres. Cet arrièrepetit fils de Law, qui ne sentait pas le besoin de se convertir, comme son aïeul, avait pris patente d’argentier catholique dans les sacristies belges. Le clergé reconnaissant s’était hâté de seconder ses opérations, et, il y a trois ans, quand l’Autriche armait contre l’Italie, il avait su apporter à l’Autriche les épargnes de la Belgique. Il méritait de passer duc ou prince; mais l’Autriche est essentiellement ingrate : elle en fit simplement un comte.
Bientôt, toujours appuyé par le clergé, il se chargea d’un emprunt pour le Vatican, ce qui permit à la cour de Rome de recruter une armée de mercenaires
et de préparer une charge de plus aux finances italiennes.
Son étoile, depuis cette époque, semble avoir pâli. Sa Banque mère, comme celle de Law, dont il a le tempérament sans en avoir le génie , est obligée de faire de temps à autre des filles et des petites filles, pour nourrir tant bien que mal son indigente opulence. Mais les saints sont toujours des saints, malgré tous les malheurs, et voilà pourquoi MM. de Marlino et Castellani se sont adressés à M.
Langrand-Dumonceau. Le dévot financier n’a pas pu refuser naturellement de rendre un nouveau service à l’Eglise , en procréant à la Banque une autre petite fille , qui promettait d’être plus riche que toutes ses aînées. (1)
fi) Il existe * Bruxelles un journal, quelque peu voisin de M. Langrand-Dumonceau, qui ne cesse depuis quatre ans d’insulter l’Italie, son gouvernement, ses institutions et surtout ses finances. Ce journal a changé naturellement de langage depuis que le banquier belge a 6igné sa convention avec M. Scialoja. « L’affaire » s'écrie-t-il avec enthousiasme « est superbe pour les actionnaires des Sociétés belge, néerlandaise, anglaise, allemande dont M Langrand- Dumonceau est le créateur.» Plus loin, il constate que les titres de toutes ces compagnies
Au quatrième acte, le gouvernement intervient avec M. Scialoja. L’action se noue de plus en plus, comme on dit au théâtre. Le projet se formule en loi et M. Langrand-Dumonceau intervient par ses représentants officiels ou officieux, en promettant de se charger de l’opération, si les évêques veulent s’y prêter.
De là cette étrange convention qui accorde au banquier belge une commission de 10 pour 100, c’est-à-dire soixante millions bien nets, et qui l’autorise en même temps à donner aux évêques tout le temps nécessaire pour acheter et payer à leur aise tous les immeubles qu’il leur plaira de conserver, c’est-à-dire pour mettre en lambeaux la loi politique et économique du 7 juillet. Un cautionnement lui était nécessaire. L’habile ban-
oot monté rapidement à la nouvelle du contrat, et il ajoute : « On n’a que rarement l’occasion de constater des explosions de hausse semblables à celle à laquelle nous assistons, et les habitués de notre Bourse qui ont fait eux-mêmes cette hausse considérable, étaient loin de soupçonner que les valeurs Langrand, qui semblaient délaissées de tout le monde, deviendraient du jour au lendemain l’objet de la faveur du public.» V. La Finance du 17 janvier.
quier a su faire accepter comme des valeurs de premier ordre plusieurs rames d’actions et d’obligations qui se cachaient au fond de sa caisse, et, pour comble d’habileté, il s’est donné le luxe de promettre au gouvernement le concours empressé d’une banque de Londres qui, pour échapper elle-même à ses embarras, cherche aussi à faire des filles et des petites-filles.
Comment M. Scialoja a-t-il pu signer une pareille convention? et comment surtout a-t-il pu entraîner le ministère qui compte dans son sein des jurisconsultes et des économistes d’un mérite incontestable ? On a fait sonner devant lui, et il a fait sonner à son tour, ces six cent millions. Belle musique assurément, mais qui n’aurait pas suffi sans doute, si M.
Ricasoli n’avait cru voir dans cette combinaison le moyen de mettre plus aisément en pratique ce principe de la liberté de l’Eglise qu’il proclamait naguère dans un magnifique langage (1).
(1) Voyez les deux lettres adressées par M.
Ricasoli aux évêques éloignés de leurs sièges, ■et reproduites par la plupart des journaux de l’Europe.
Voici maintenant le cinquième acte.
Le dénouement approche ; le Parlement le tient dans sa main. Quel sera le sort du projet ? Qui triomphera ? La nation ou le clergé, les abus de la main-morte qui cherchent à revivre, ou les droits du travail et les intérêts de la production ; un principe salutaire et fécond, ou une affaire pleine de dangers et d’êmbuches ?
C’est là ce qu’attend l’Italie avec ua sentiment profond d’inquiétude.