LE PROJET S'APPUIE
Ou invoque plusieurs motifs à l’appui du projet: examinons ces motifs et voyons ce qu’ils valent.
Le premier argument qu’on produit , c’est l’intérêt du trésor. La combinaison dont il s’agit offre aux finances six cent millions ou plutôt cinq cent quarante, car la maison belge avec laquelle le gouvernement a traité en prend soixante au passage pour prix de son concours. Or, cette somme est nécessaire pour assurer prochainement l’équilibre du budget, et il serait impossible de la trouver ailleurs.
Un pareil raisonnement pourrait avoir quelque portée , si MM. Dumonceau et Compagnie tiraient ces cinq cent quarante millions de leur propre caisse ; mais on sait que cette caisse contient plus de papier que d’écus, et qu’elle est surtout
riche en titres qui ont eu des malheurs.
C'est en émettant des obligations qui auraient pour gage les biens de l’Eglise, que M. Dumonceau et ses amis trouveront les millions qu’ils ont promis au trésor.
Pourquoi une pareille opération ne serait-elle pas possible sous l’empire de la loi qui a été votée l’année dernière ? Les défenseurs du projet prétendent que le concours du clergé lui manquerait et qu’il faudrait, dans ce cas, s’attendre à un échec. C’est accorder trop de piété aux capitaux. Ils n’en ont pas montré .autant en Espagne, quand M. Madoz a fait passer sa loi sur l’aliénation des biens ecclésiastiques (1). Or, l’Italie échappe bien plus que l’Espagne à cette influence sacerdotale dont on paraît redouter aujourd’hui l’ascendant; le concours du clergé n’est donc pas aussi nécessaire qu’on le dit, ét, en admettant qu’il soit désirable, il ne l’est pas sans doute assez
(t) V. 1© livre intitulé : L'Espagne, par F. Garrido, et la brochure intéressante publiée, il y a trois ans, par M. Marliani, sous ce titre : Délia disammortizzazione dei béni delle manimorte in Ispagna.
pour justifier une combinaison qui, dansles circonstances présentes, offre, entre autres désavantages, celui d’humilier tous les pouvoirs publics.
On ajoute en faveur du projet : le clergé est hostile à la révolution, il luireproche surtout de l’avoir dépouillé de ses biens; il ne manquera pas de se rapprocher d’elle si la loi se montre plus généreuse et lui rend les biens qu’elle lui:
a pris.
Peut-être aurait-on le droit de compter sur un pareil résultat, si tout en proscrivant la main-morte et en obligeant l’Eglise à vendre ses biens, on lui abandonnait le produit de la vente. Mais quoi,. l’Etat ne commence-t-il pas par lui demander six cent millions et ne l’obliget-il pas à convertir tontes les valeurs qu'il lui laisse? Ne lui irapose-t-ii pas en même temps une foule de charges,entre autres le devoir de payer une pension aux membres des corporations dissoutes ?
Que l’Eglise gagne à ce revirement de la loi, c’est très possible, et je n’hésite pas même à l’affirmer, quoique les par-
tisans du projet qui changent de langage à tous propos s’efforcent de prouver que c’est surtout l’Etat qui fait une bonne affaire et que l’Eglise finira par être dupe..
Mais croit-on sérieusement que le clergé se laisse gagner par un pareil avantage?' Il faudrait être plus que simple pour l’admettre, et une pareille crédulité ne serait pas de nature à faire honneur à des hommes politiques.
Ce que le clergé verra avant tout dans cette combinaison, même s’il l’accepte, ce qui est douteux, ce sont les six cent millions dont elle lui impose le sacrifice.
Il pourra se taire dans le premier moment, parce qu’il sait attendre; mais il ne tardera pas à élever la voix, et quel texte de récriminations et d’injures que ces six cent millions détachés tout d’un coup de son patrimoine !
On pourra lui dire qu’il a consenti luimême à ce sacrifice ; mais n’aura-t-il pas le droit de répondre qu’il n’était pas libre de le refuser? et, comme nous sommes en Italie, il ne manquera pas sans doute d’ajouter que le brigandage politique du temps lui a imposé ce ricatto
les armes à la main. Voilà le nom qu’il donnera à cette contribution qu’on croit habile de substituer à une expropriation plus générale et plus absolue.
Le clergé restera donc ce qu’il est; son opposition sera la même. C’est en vain que la révolution compte l’adoucir par un pareil projet. Elle n’aboutira qu’à lui fournir une formule plus simple et plus énergique pour exprimer ses rancunes. L’Etat m'a volé six cent millions!
tel est le mot qui lui servira de thème, et c’est en les lui donnant qu’on se flatte de le ramener! Merveilleuse simplicité, s’il en fut, et dont on rira bien à Rome !
Enfin, il est question d’un troisième motif qu’on fait sonner bien haut et sur lequel on paraît compter principalement pour vaincre toutes les résistances. Le projet, dit-on, offre le moyen de faire entrer dans les faits cette formule assez peu exacte, mais si souvent répétée : Libéra Chiesa in libero Stato ; en d’autres termes, de briser tous les liens qui ont jusqu’ici rattaché l’un à l’autre, pour le malheur de la liberté, l’Etat et l’Eglise.
C’est là sans contredit une intention
louable, et tous les esprits généreux ne peuvent qu’y applaudir. L’union de l’Eglise et de l’Etat se donnant la main pour s’asservir réciproquement ou pour opprimer de concert les corps elles âmes, a été l’un des fléaux de l’humanité moderne. Que cette union sacrilège et impie soit rompue pour toujours. Plus d’alliance sincère ou hypocrite, plus de liens de subordination ou de vasselage; que la société laïque, maîtresse d’elle-même, n’ait plus rien à faire avec la société religieuse, libre à son tour de poursuivre, sous différentes formes, dans une complète indépendance, le but moral qui lui est assigné 1 (1).
Mais faut-il, par hasard, pour opérer une pareille transformation, que le clergé soit remis en possession de ses biens, avec charge de les vendre sous le contrôle de l’Etat dans le cours de dix années et de compter six cent millions au
(1) La Constitution de l'an III, qui disparut dans le naufrage de la liberté au 18 brumaire, avait résoin heureusement cette question , en déclarant que la République française reconnaissait tous les cultes et n'en salariait aucun.
Trésor par l’intermédiaire d'une maison de banque qui s’occupe assez peu sans doute de la solution d’un si beau problème? Les auteurs et les défenseurs de la combinaison paraissent avoir oublié que la solution serait bien plus prompte et plus facile avec la loi qu’ils veulent modifier. Cette loi a réservé pour les besoins du culte et du clergé une partie des revenus de la main-morte ; que l’Etat remette ces fonds à l’Eglise en lui disant:
« Notre union est rompue. Je reprends ma liberté, mais je te rends en même temps la tienne; te voilà libre, marche, comme tu l’entendras, à la conquête des esprits; lu n’a plus de privilèges, mais aussi tu n’as plus de servitudes. Il te plaît de multiplier tes prêtres et tes évêques, tu en as le droit ; je n’interviendrai plus dans leur choix ; je ne demande pas même à savoir leur nom. Ils n’auront plus à me prêter serment, et ils pourront, sans me consulter, recevoir toutes les bulles du pape. Je représente le droit et la justice, ce rôle me suffît. Tous les citoyens, tous les groupes sociaux, quel que soit le but qu’ils poursuivent.
sont égaux à mes yeux et je n’ai d’autres ennemis que les ennemis de la loi. »
Voilà ce que disait, il y a quelques jours, M. Ricasoli dans cette lettre éloquente qui a eu tant de retentissement en Europe. La politique a rarement trouvé un plus beau langage. C’est l’éternel privilège des idées nobles et justes de grandir les esprits qui s’en font les interprètes et de les élever, pour ainsi dire, au-dessus de la foule.
Que M. Ricasoli n’abdique pas ce beau rôle. R à déclaré solennellement qu'il voulait en finir avec la vieille alliance des rois et des prêtres, des Césars et des Papes ; qu’il persiste dan3 cette résolution généreuse et qu’il brise le plus tôt possible, avec tous les ménagements nécessaires , les liens qui rattachent encore l’Eglise à l’Etat, en proclamant l’égalité de tous les cultes devant la loi. Mais s’il veut que cette réforme, ou, pour mieux dire, cette révolution pacifique, conserve le caractère de grandeur morale qu’il a prétendu lui donner, il ne doit pas permettre qu’elle passe entre les mains des traitants et des mabôliers.
La liberté religieuse, comme celle de toutes les associations que réclament les intérêts et les besoins de l’homme , ne saurait être liée à une combinaison financière. Elle ne doit pas être le prix d’un contrat , mais l’hommage désintéressé de la loi aux droits imprescriptibles de l’humanité. Singulière liberté, il faut bien le dire, que celle qui devrait se racheter elle-même et porter tristement à la main, comme un stigmate éternel de l’antique servitude, une quittance injurieuse du ministre des finances.
Quelle contradiction, d’ailleurs ! On se vante d’arriver immédiatement par ce projet à la séparation si désirable de l’Etat et de l’Eglise, et ce projet, pendant dix ans, rive l’Eglise à l’Etat, comme une sorte de victime qui est obligée chaque jour de lui payer sa rançon. Qu’on cesse donc de parler de liberté et d’indépendance. Ce n’est là qu’une fausse enseigne destinée à masquer au public une honte de la loi.