DIALOGUE ENTRE L’ÉTAT ET LES ÉVÊQUES
Avant de présenter ce projet qui réclame le concours du clergé, on a dû consulter les évêques (1); mais comme on propose de laisser au clergé, après la promulgation de la loi, un délai d’un mois pour se prononcer , il est permis d’en conclure que la conférence engagée sur ce sujet à Rome ou ailleurs, n’a.
pas eu un résultat favorable ou du moins définitif.
Voici l'étrange dialogue qui aura eu, lieu entre l’Etat ou ses interprètes et les représentants de l'Eglise :
l’état.
Messeigneurs, j’ai cru devoir prendre,
(i) Le 19 janvier, M. Langrand-Dumonceau écrivait à ses actionnaires : « Nous venons vous informer que nous venons de signer avec le gouvernement italien une grande opération , après de longues négociations ouvertes à Florence, à Rome et auprès des évêques d’Italie.*-,
il y a quelques mois, les biens de l’Eglise et des corporations religieuses.
LES ÉVÊQUES
Le Piémont avait commencé, il y a douze ans, cette spoliation sacrilège ; mais nous avons déjà protesté à cette époque; nous avons protesté depuis, quand ies commissaires du Piémont ont commis le même attentat dans les légations , dans les Marches et datas le royaume de Naples. Le vicaire de Notre-Seigneur a signalé lui-même cette iniquité au monde catholique, comme la plus criminelle des entreprises.
l’état.
Je viens, Messeigneurs, vous proposer de reprendre les biens du clergé.
LES ÉVÊQUES
Les lois et les décrets qui nous dépouillaient et nous enlevaient le patrimoine des pauvres ont donc été retirés ?
€et acte de respect et de soumission à
l’autorité ecclésiastique
l’état.
La dernière loi volée par le Parlement €t qui a remplacé les autres, existe tou-
jours, parce qu’il ne dépend pas de moi seul de la rapporter. Mais il est possible d’en modifier l’exécution.
LES ÉVÊQUES
Nous rendrez-vous les corporations religieuses ?
l’état..
Il me serait difficile, en face de l’opinion qui les repousse, de revenir sur la mesure qui les a supprimées. Le Parlement s'y opposerait, mais je pourrai peutêtre, Messeigneurs, vous rendre aussi les biens qui leur ont été pris. Seulement, pour y arriver, j’aurais besoin de votre concours.
LES ÉVÊQUES
Que peut, hélas ! l’Eglise depuis que ^vous l’avez dépouillée?
l’état.
D’après la loi votée l’année dernière, les biens du clergé et des corporations religieuses doivent être vendus pour être jetés dans la circulation et donner au nouveau royaume toute une classe de propriétaires attachés à sa fortune et par conséquent intéressés à le défendre. On
ne peut guère espérer que le Parement révoque une pareille disposition; seulement, au lieu de vendre moi-même vo& biens, je viens vous proposer de les vendre vous-mêmes.
LES ÉVÊQUES
Les saints canons s’y opposent. D’ailleurs, ce serait nous rendre complices de cette loi qui a consommé la spoliation de l’Eglise.
l’état.
Mais ce n’est qu’une transformation de biens.
LES ÉVÊQUES
Elle ne serait possible, dans tous les cas, qu’avec l’approbation de notre saint Père. *
l’état.
L’Eglise aurait des revenus assurés qui lui permettraient de se maintenir dans tout son éclat. Seulement, Messeigneurs, je me trouve très gêné et j’aurais besoin de six cent millions à peu près, que je vous prie de me laisser prélever sur le' produit de la vente.
LES ÉVÊQUES
Six cent raillions! Et que restera-t-il pour les pauvres ?
l’état.
Les biens que je me propose de rendre à l'Eglise donnent aujourd'hui un revenu annuel d’environ soixante-dix millions ; ce chiffre, d’ailleurs, n’accuse qu’imparfaitement le revenu qu’on en peut tirer.
D’un autre côté, les chemins de fer et les routes qui s’exécutent sur tous les points du territoire ne tarderont pas à doubler la valeur de ces biens, estimés maintenant à plus de deux milliards. Enfin, vous aurez un délai de dix ans pour les vendre, ce qui vous permettra de profiter de l'augmentation du prix. C’est donc une somme de quatorze cent millions au moins qui doit rester à l’Eglise.
LES ÉVÊQUES
Mais qui paiera la pension des religieux et des religieuses que vous avez chassés de leurs couvents?
l’état.
C’est vous, Messeigneurs.
LES ÉVÊQUES
Et la part que vous avez faite aux communes ?
l'état.
Elle doit leur rester. C’est encore là une disposition sur laquelle il est bien difficile de revenir.
LES ÉVÊQUES
Les communes garderont-elles aussi les couvents qu’elles ont pris en vertu de la loi?
l’état.
Il ne sera peut-être pas impossible de les reprendre, et je n’ai pas manqué d’y songer.
LES ÉVÊQUES
Mais comment l’Eglise peut-elle se charger de la vente de ces biens ?
l’état.
J’y ai pensé, Messeigneurs ; j’ai découver quelque part un banquier qui a déjà rendu des services au catholicisme et dont le nom est en odeur de sainteté à Rome. C’est un compatriote de Mgr de Mérode, l’ancien ministre des armes du
saint-père : il se chargera de la liquidation.
LES ÉVÊQUES
Et qui paiera les frais ?
l’état.
C’est l’Eglise; mais comme ce banquier est un bon catholique et qu’il tient plus que MM. Rotschild et Pereire au salut de son âme, ces frais, sans doute, ne seront pas considérables. Ils s’élèveront tout au plus à une soixantaine de millions : l’affaire se fera en famille. D’ailleurs, je me chargerai au besoin des dépenses.
LES ÉVÊQUES
Nous verrons.
l’état.
Messeigneurs , je compte en même temps rendre la liberté à l’Eglise. *
LES ÉVÊQUES
Comme en Belgique ?
l'état.
Mieux qu’en Belgique, Messeigneurs, comme aux Etats-Unis.
LES ÉVÊQUES
L’Eglise aura le droit d’acquérir ?
l’état.
Il y a une disposition de la loi qui s'y oppose, mais les évêques individuellement pourront acquérir comme ils l’entendront.
LES ÉVÊQUES
Des biens immeubles?
l’état.
Tous les biens immeubles comme auparavant, et les transmettre à leurs successeurs.
LES ÉVÊQUES
C’est une question à examiner.
l’état.
Messeigneurs, votre consentement préalable rendrait le succès de la combinaison plus facile. Le compatriote de M. de Mérode , en bon catholique, ne veut se charger de la liquidation qu'autant qu’il pourra compter sur votre concours.
les évêques.
Il agit en digne enfant de l’Eglise.
Mais nous ne pouvons donner ainsi notre •consentement, qui est subordonné à celui du saint Père. D’un autre côté, si notre adhésion précédait le vote de la loi, on
nous accuserait de l’avoir provoquée, et c’est une position qui ne saurait être acceptée par l’Eglise. Que la loi soit d’abord votée, et puis nous verrons.
l’état.
Je vous apporterai la loi quand elle aura été examinée, discutée, votée, promulguée et il vous sera donné un délai d’un mois pour voir si elle vous convient.
Cet étrange dialogue n’est pas encore achevé. Il se poursuit encore : car, d’après l’aveu des auteurs du projet, on négocie toujours. L’Etat se lait peut-être, on doit du moins l’espérer, mais il y a des personnages qui parlent à sa place.
Ce sont des traitants ou des commis de traitants. Or, quel peut être leur langage ? Voici sans doute ce qu’ils disent aux évêques pour obtenir leur consentement :
— Messeigneurs, l’Eglise triomphe ; son droit de propriété est reconnu. La loi qui le niait se repent, elle se confesse et vous demande humblement l’absolution.
— Messeigneurs, c’est une affaire ma-
gnifiqne. L’Eglise y trouvera quatorze cent millions et même davantage.
— Messeigneurs, vous pourrez rétablir la main-morte, si vous le voulez, et, dans le cas contraire, vous aurez dans la main deux milliards de rente italienne qui vous permettront de peser sur le gouvernement.
— Messeigneurs, le projet vous apporte la liberté religieuse la plus complète, et avec les immenses ressources dont vous disposerez, vous ne serez pas seulement l’Eglise libre dans l’Etat libre, mais l’Eglise triomphante dans l’Etat abaissé.
Les évêques ont déjà entendu sans doute toutes ces déclarations ; ils les entendront encore peut-être plus d’une fois; mais ils continueront à répéter jusqu’au dernier moment :
— Que la loi soit promulguée, et nous verrons.
Hélas ! dit Haralet dans ce beau drame de Shakspeare : « Il y a quelque chose de pourri dans le royaume de Danemark.»