LIV INTRODUCTION
ëents ou futurs en tant qa'hommef , est beaucoup plus vaste, — beaucoup plus proche même de la notion d' « humanité », dont les socialistes parlent tant, — que ne le sera, que ne peut l'être la notion d*un intérêt collectif professionnel, à base matérielle et présente, tel enQn que le syndicalisme nous le propose.
Qu*on ne se méprenne pas sur notre pensée. Nous ne sommes pas de ceux qui nient Texistence, le bien fondé des intérêts professionnels ; ni Tutilité des organisations professionnelles collectives, telles que les syndicats, qui peuvent agir dans la sphère des intérêts privés (1). Nous allons plus loin : une représentation professionnelle, distincte des pouvoirs publics, ayant son rôle à côté d'eux, nous paraît éminemment souhaitable (2).
Ce que nous combattons, c'est uniquement l'erreur, à la mode chez les syndicalistes, qui oppose l'intérêt profession^ nel collectif à l'intérêt public, à l'Etat ; qui prétend détruire celui-ci et le remplacer par celui-là. Nous disons, au contraire, qne ues^enx ordres d'itlécs sont difTérents* qu'ils se t^omplètent, mais qu'ils ne peuvent pas se supplanter l'un l'autre.
Ce que nous contestons, c'est la possibilité pour le syndicat de sortir de son rôle, de s'étendre à tout et de tout remplacer.
Le domaine de l'Etat est en dehors des questions proies-
(1) C'est d'ailleurs le domaine qui leur est assigné avec précision par la loi du 21 mars 1884 sur les syndicats professionnels. L'article 3 les définit : des groupements « qui ont exclusivement pour objet l'étude et la défense des intérêts économiques, industriels, commerciaux et agricoles ».
(2) Cf. Alex. Lkfas, La représentation professionnelle, cours professé à la Semaine Sociale de France, VII» session, Rouen, 1910, pp. 263 à 277.
ciété définie par un territoire, un gouverneomnt, un ensemMe de rëgle§ dedroitpDhlicdéterniiné8(l).
A eblé de cette organisalion, il y a place pour une organisation professionnelle. Ces idées peuvent voisiner, se marier même l'une à l'antre. Ainsi l'on peut concevoir diverses formes de repréeentation professionnelle, à l'intérieur de l'Etat : on bien i cAté de lui, dans le domaine des retalions internatioDaleB. Nais aucune fédération de syndicats n'est apte à remplacer l'Etat.
L'erreur do fédéralisme syndical est de croire et de sontetenir le contraire : de nous proposer comme idéal, non pas uU Etat sans souveraineté, mais des souverainetés sans Etat.
Le syndicalisme, qoi prétend supprimer l'Ëtat, doit logiquement aboutir k la suppression des fonctionnaires. C'est
(1) i< Un gouvernement, c'est-à-dire la force conservatrice qui tient ensemble les diverses parties du corps social au miliea du conflit des passions et de la lutte des intérêts, comme la force vitale assnre l'unité de l'organisme humain dans le va-etvient des molécules qui périssent et se renouvellent.,,, un gouvernement, c'est-à-dire quelque clioae qui dure, un organe qui se préoccupe, avant toutes ctioseï, de conserver lea droits acquis, d'administrer, de régir le patrimoine que nous avons reçu de nos aïeux et que nous devons laisser intact à nos enfants, a (Jules Ferry.)
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bien ce que Max. Leroy nou8 fait apercevoir, comme coneéquenee de sa doctrine :
€ Les associations de fonctionnaires rejoignant rorganie*tion syndicale» on conçoit quelle devra être la transformation ^a'en subiront les administrations publiques : elles ne pourront s*unirà ces syndicats qu*en prenant leur méthode de travail. Mais prendre ces méthodes, c'est disparaître, tant leurs caraetères régaliens sont diamétralement opposés à ce fédéralisme autarchique.
<( Il est infiniment probable que les fonctions d'autorité pure ne pourront adhérer directement au mouvement syndical... Tout les en éloigne ; le mouvement syndical s'oppose spécifiquement à elles ; il lutte même pour leur suppression. Seules les fonctions techniques, dites de gestion, apparaissant comme syndicables (1). »
Mais quel changement entre la condition présente de ces fonctionnaires, dits de gestion, et leur condition future en l'absence de l'Etat !
« Le traitement tombe au rang d'uu salaire; la nomination n'est plus qu'un contrat privé, un louage de service ; la loi du budget tombe sous la dépendance de la loi de l'offre et de la demande ; l'autorité hiérarchique est soumise À la discussion (grève pour renvoi de directeurs, de contremaîtres) ; le fonctionnaire, d'agent chargé d'un mandat public, devient employé ou ouvrier, et avec cette transformation -tombent toutes les immunités dont le protège le Gode pénal... (2). »
Autrement dit, Tinstituteur redeviendra maître d'école, à la charge du groupement syndical ou de la commune qui l'emploiera. Quant aux magistrats, il leur restera la carrière
(1) Max. Leroy, op, ctï., p. 276.
(2) là., p. 250.
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^*arbitres réodonérés par le» plaideurs, comme dans i*ancîeQ droit. Ed effet, « il ny aura plas de pouvoir politique .proprement dit, puisque le pouvoir politique est précisément le résumé officiel de l'antagonisme dans la société civile (1). » «r Une unité fédérale se manifestera comme une bureaucratie restreinte, dont l'unique fonction sera de centraliser les renseignements fournis par les fédérations professionnelles, en irue de leurs discussions... Bien loin que la bureaucratie semble donc devoir augmenter dans l'avenir, comme récriavent tant de publicistes libéraux, il semble bien qu'elle diminuera quant à ses attributions, quant à sa puissance ; car la majeure partie de ses fonctions sera exercée par les producteurs eux-mêmes délibérant en commun (2). »
Ces vues d'avenir ne sont pas, noton*-le bien, personnelles à l'auteur que nous citons. Elles sont conformes à la doctrine de Proudhon, que le parti revendique comme un de ses fon*dateurs.
<( Ge que nous mettons à la place du Gouvernement, nous l'avons fait voir, c'est l'organisation iuduslrielie.Ge que nous mettons à la place des lois, ce sont les contrats. Point de loi •votée, ni à la majorité, ni à l'unanimité ; chaque citoyen, «chaque commune ou fédération fait la sienne. Ge que nous mettons à la place des pouvoirs politiques, ce sout les forces économiques... Ge que nous mettons à la place de la force publique, c'est la force collective. Ge que nous mettons à la place des armées permanentes, ce sont les compagnies industrielles. Ge que nous mettons à la place de la police, c'est l'identité des intérêts. Ge que nous mettons à la place de la centralisation politique, c'est la centralisation économique.
(1) Karl Marx, Misère de la philosophie, éd. Giard, 1896, p. 245 : cité par Max. Lbroy, op. oit,, p. 278.
(2) Max, Leroy, op\ cit,, pp. 276 à 278.
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L'apercevez-vous maintenant, cet ordre sans fonction-* naires?(l). »
Il faut convenir q.ae beaucoup de lecteurs ne l'apercevront pas et souriront comme à un exposé de choses ntopique^ impossible. Le syndicalisme, surtout celui des fonctionnaires^ ne iear apparaît pas comme dangereux, parce qu'ils ne le croient pas réalisable, Ils sont convaincus qu'une société
organisée ne se conçoit pas sans l*Etat et sans les fonction** naires ; que tout est anarchie hors de là.
Imbus de cette tranquille assurance, ils estiment volontiers qu*on peut tout laisser faire et tout laisser passer, sans in* convénient sérieux pour l'avenir. Non seulement aucun d'eux ne veut prendre la peine d'étudier et de discuter sérieusement les erreurs du syndicalisme ; mais quelques-ans lui fonttran* quillement cortège, ou par ambition politique, ou parce qu'ils envisagent dans ce mouvement un moyen de détruire et de rénover Tétat de choses actuel, sans inconvénient de nature, croient-ils, à compromettre Taveuir espéré par eux.
Ainsi s'explique que la doctrine syndicaliste trouve des auditeurs, un appui, des partisans même, en dehors des mi« lieux où elle était naturellement destinée à se développer. Que le syndicat, instrument d'émancipation fait exprès pour les travailleurs de l'industrie privée, admirablement adapté par les lois à leur condition, leur ait paru être une panacée universelle, apte à tout remplacer dans la société, c'est une illusion fort compréhensible de leur part. Qu'aucun d'eux ne s'émeuve quand on parle d'abolir, et fonctions publiques, «t fonctionnaires, c'est ce qui ne siirpiendra personne de
(1) PROUDHON, Idée générale de la révolution au xix' siècle {Œuvres complètes, X, 1860), pp. 259 et 260. Cité par L. DoGUiTi Le Droit social, p. 123, n. 2.
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ceux qui savent l'envie qae des ouvriers de l'industrie privée peuvent à bon droit porter à la condition de leurs camarades des administrations publiques. Mais que ces derniers prêtent à de pareilles théories une oreille complaisante ; que des néo-royalistes (4), que des jeunes démocrates (3), que des graves professeurs de droit se laissent emmener à la remorque, voilà ce qui surprendrait; si on ne se l'expliquait, chez la plupart d'entre eux, par une confiance imperturbable dans ridée qu'Etat et fonctionnaires survivront à toutes les révolulutions, comme étant des bases indispensables à toute société organisée.
Or, c'est là une erreur ; disons mieux : c'est un préjugé de bon bourgeois qui croit définitives, inébranlables les assises de la société, telles qu'il les a toujours connues* 11 faut que ces optimistes se détrompent. Le régime syndicaliste n'est pas un mythe, que l'on peut tranquillement reléguer dans la catégorie des utopies irréalisables. L'histoire de France nous montre la mise en œuvre d'un système de gouvernement analogue ; et pas n'est besoin de remonter très haut dans le cours des âges, pour en avoir le spectacle. Le régime de la discipline contractuelle, sans droit public, sans Etat et sans fonctionnaires, nous l'avons connu ; il a régi toute l'Europe au Moyen Agé ; il a vécu dix siècles sur notre sol ; et rien ne l'empêcherait de s'y instituera nouveau, si les gouvernants, imitant la faiblesse des derniers chefs de la civilisation romaine, appelaient à eux les nouveaux envahisseurs et leur confiaient les fonctions publiques, sous le vain prétexte de s'en faire des auxiliaires.
(1) Cf. dans VAction française du 20 février 1913 le compterendu, par M. Henry Gellerikr, de la conférence de M. René de Marans sur les Idées sociales de V Action française,
(2) Cf. Agathon, Le réalisme politique des nouveaux venus^ dans Le Parthénon, 20 février 1913, pp. 195 et ss.
M IfCTRODUCTION
Retour vers le Moyen Age,
Oui, le tableau que le syndicalisme nous offre de la cité future, nos pères l'ont eu, dix siècles durant, en action sous les yeux. Us ont eu le temps d'en faire l'expérience. Us ont assisté à l'effondrement de l'idée d'Etat, que Rome avait si fortement dégagée, à la suppression des fonctionnaires, et à la constitution d'une société fondée tout entière sur le contrat, comme Proudhon le souhaite.
Que s'est-il passé alors? Oh ! rien de si extraordinaire que cela ne puisse, à la rigueur, se renouveler de nos jours.
U s'est passé, d'abord, que les nouveaux venus au pouvoir, un peu brusquement investis de leurs fonctions, n'y étaient pas préparés ; qu'ils usaient du domaine public comme d'un domaine à eux propre ; qu'ils constituaient avec les emplois publics des dotations à leur famille ou à leur clientèle: si bien que, peu à peu, l'intérêt public en vint à se confondre avec celui des chins qui gouvernaient^ et la pi^issance publique ne fut plus que l'expression de leurs intérêts particuliers.
Les attributs de la chose publique devinrent alors la proie des plus forts. On convoita la res publica^ non pour l'administrer au mieux de tous, mais pour s'y tailler une part, son unité et son indivisibilité étant devenues des mots tout à fait surannés (i) ; et il n'y eut pas que des individus à prendre part à ce pillage : il y eut aussi des collectivités qui s'y enrichirent.
On voyait les gouvernants d'alors capiteler devant les violents, et leur acheter la paix, moyennant l'abandon de
(1) Cf. suprày p. Li.
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quelques parcelles da pcavoir convoité. Les violents n'en devenaient que plus aptes à opprimer tous leurs voisins ; et le Gonvernement, affaibli, était obligé de les laisser faire. Quelquefois même, il prenait, lui aussi, sur les moins forts, sa revanche des humiliations subies.
Ainsi, petit à petit, les termes de chose publique» de fone» tion publique, de charge publique, de puissance publique, se trouvèrent détournés et comme vidés de leur sens. Un ordre de choses nouveau allait nattre.
Les citoyens furent obligés de se protéger par eux-mêmes contre la décadence des pouvoirs publics, contre le favoritisme et les exactions des puissants. Quel moyen employèrent* lis ? Le contrat ! Contrats entre individus, qui se juraient mutuellement aide et assistance ; contrats collectifs (car nous ne les avons pas inventés) ; contrats entre seigneurs et sujets, qui soot l'équivalent de ce que le syndicalisnie rêve d'instituer entre l'Etat-patron et ses fonctionnaires. Au rest^, n'est-^ ce pas d'un de ces souvenirs, de la lecture d'un statut concédé par le prince-évéque aux bourgeois de Genève, qu'est né le Contrat social, ce petit mémoire, qui a révolutionné l'Europe, et qui a fondé la société politique moderne (1) ?
Bientôt, dans l'Europe entière, il n'y eut plus d'autre loi politique ou civile que le contrat. Le régime même tira son nom du contrat, qui était alors le plus répandu (2).
Oh ! nous ne prétendons pas qu'il n'y eut, dans cette généralisation du contrat féodal, que des accords librement souhaités : le besoin, l'intimidation, y jouèrent leur rôle ; et l'on vit aussi des procédés comparables, en somme, à ceux de la chaussette à clous et de la machine à bosseler* Mais un
(1) Cf. J. VuT, Origine des idées politiques de J.-J» Rousseau^ Genève et Paris, V. Pabné, 18S9.
(2) L^afTéagement (bail à ûef) ; d'où le nom de régime féodal. .