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en jeu, on a raison de dire que l’État est la somme de tous les citoyens, que le bien commun est le bien de tous, que la volonté générale est la volonté de chacun. Vienne la guerre ou l’émeute, qui donc n’estpas menacé?

Mais il n’en est plus de même quand on entre sur un autre terrain et qu’on parle seulement au nom de l’intérêt général ; c’est ici que le système de Rousseau ne se soutient plus. Dès qu’il s’agit de questions intérieures qui ne touchent plus à la sécurité commune, il est visible que, même en un pays de suffrage universel, la volonté de l’Étai n’est plus que le vœu d’une majorité. Ce vœu, l’expérience le prouve, est souvent injuste, il tourne facilement à l’oppression des minorités et des individus.

Où trouver des garanties contre cette tyrannie des majorités? Dans le gouvernement constitutionnel? Non, c’est un gouvernement de riiajorités; lui aussi peut se montrer inique et violent. Ce n’est pas que M. Eœtvœs estime peu les institutions constitutionnelles; depuis douze ans, il les défend, et on avouera qu’en Hongrie, et de notre temps, cette fidélité suppose un amour sincère; mais M. Eœtvœs ne demande pas à ces institutions ce qu’elles ne peuvent pas donner. Une représentation nationale, une presse et une tribune libres tempèrent le gouvernement à l’intérieur, et le rendent tout-puissant pour défendre l’honneur national contre l’ennemi ; mais, si grandes et si nécessaires que soient ces garanties, elles ne suffisent pas à la protection de l’individu. Quand les passions religieuses ou politiques enflamment un pays, qui empêche l’opinion de pousser

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à la violence, qui empêche les chambres de voter la persécution? Au dix-septième siècle, les lois anglaises qui atteignent les catholiques sont aussi dures et aussi injustes que les lois françaises qui écrasent les protestants; cependant elles ont été rendues par un parlement. Je choisis cet exemple un peu loin, pour éviter une critique trop vive; mais on n’aura pas besoin de chercher longtemps dans sa mémoire pour s’assurer qu’à certains moments la presse n’est pas infaillible, et qu’il ne faut pas toujours demander aux chambres l’impartialité.

Où donc trouver des garanties efficaces qui protègent l’individu contre l’administration et contre les majorités politiques? Il n’y a qu’un moyen, c’est de limiter l’État, c’est de déterminer la sphère où il exerce une autorité absolue, mais dont il ne doit pas sortir. En d’autres termes, à la centralisation, bonne et légitime quand elle défend l’indépendance et la paix du pays, despotique et révolutionnaire quand elle sort de son domaine, il faut opposer le libre gouvernement de l’individu par lui-même, le self government ; le mot nous manque, parce que nous n’avons pas la chose.

La liberté individuelle, la liberté religieuse, la liberté d’enseignement, la liberté de la presse, la liberté municipale, la liberté d’association arrivent à la suite, comme les conséquences naturelles et nécessaires de ce régime individuel. Sur ce terrain, M. Eœtvœs parle comme Humboldt et M. Mill; marque certaine de la vérité, lorsque des esprits divers, partis de points différents, se rencontrent ainsi sans se chercher.

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Ces idées ont-elles la sanction de l’expérience? Il sullit d’ouvrir les yeux. Quels sont les pays qui souffrent de la maladie révolutionnaire? est-ce l’Angleterre ou l’Autriche? est-ce la France ou l’Amérique? est-ce Naples ou la Belgique? On dirait que la centralisation et la révolution s’appellent mutuellement.

Qui s’oppose à cette reforme, dont l’État n’a point à souffrir, puisqu’il gagne en influence et en force véritable ce qu’il perd de prérogatives embarrassantes et dangereuses? Ce qui s’y oppose, c’est le préjugé. Nous sommes imbus des idées grecques et romaines, ce sont elles qu’on trouve au fond des théories démocratiques et socialistes. Tous ces systèmes, prétendus libéraux, donnent au peuple une souveraineté illusoire, et fondent en réalité le despotisme de l’État. Si l’on veut que la civilisation entre dans une voie de progrès, si l’on veut désarmer la révolution, il faut affranchir l’individu, il faut développer les libertés personnelles.

Des gens qui ont peu de foi ou peu de courage nous répètent sans cesse qu’aujourd’hui le progrès est imposble. On compare notre âge aux derniers temps de l’empire romain, on parle d’une décadence qui sortit aussi d’un excès de civilisation; môme appétit des jouissances matérielles, nous dit-on ; même absence de principes chez l’individu et chez les masses; même bassesse devant le pouvoir, quel qu’il soit; même mépris de tout ce que les siècles ont respecté; même vide dans l’âme humaine. Ce sont là des vues superlicielles ; heureusement pour nous, il y a un abîme entre les deux sociétés. Quand l’antique civilisation a péri, son œuvre était

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achevée; elle avait asservi l’individu à l'État. Tous ces fameux jurisconsultes, les Papinien, les Paul, les Ulpien, n’ont jamais enseigné que le citoyen, en sa qualité d’homme, eût des droits que l’empereur lui-même fût obligé de respecter ; celte sainteté de l’individu est une idée chrétienne, le paganisme ne l’a pas même soupçonnée. Aujourd’hui cette idée fait le fond de notre civilisation. Le dogme a faibli peut-être, mais les sentiments d’humanité, de fraternité, d’égalité qui sont l’essence du christianisme, sont plus vivaces que jamais.

Dans les derniers temps de l’empire, l’étreinte du despotisme avait étouffé l’amour de la patrie et de la liberté, l’àme de l’ancienne civilisation s’était évanouie. Aujourd’hui la passion de la liberté , mais de la liberté civile, individuelle, chrétienne, grandit et gagne du terrain. Au travers de toutes les révolutions, sous le nom d’égalité, de nationalité, de constitution, que cherchent , que demandent les peuples , sinon la liberté? Une société qui a de pareils désirs n'est pas une société qui s’éteint. Une civilisation tombe quand vient à lui manquer l’idée qui la faisait vivre ; nous, au contraire, nous sommes dans le pénible enfantement d’une idée nouvelle, c’est elle que nous poursuivons sans qu’aucun échec nous lasse, sans qu’aucune misère nous abatte. Ne nous laissons pas elfrayer par de vaines apparences. Un vin vieilli et qui s’altère, un vin nouveau] et qui fermente, sont également troubles, mais de l’un sort la corruption, et de l’autre une liqueur généreuse. Ayons foi dans l’avenir.

La lutte est diflicile, le jour est sombre ; ce qui émeut

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le continent, ce n’est pas un combat entre deux partis qui se disputent le pouvoir, c’est un combat entre deux civilisations. Rome et la Germanie recommencent leur duel éternel; une fpis encore, l’idée païenne et l’idée chrétienne, le despotisme et la liberté se disputent l’empire du monde ; mais, si terrible que soit l’épreuve, l’issue n’en peut être douteuse. Quand une vérité se fait jour, quand les yeux se tournent vers un nouvel astre qui se lève, le succès n’est plus qu’une question de temps. Les passions vieillissent et changent, les partis s’affaiblissent, la vérité pe meurt pas. Sans doute en un pays comme la France (c’est toujours M. Eœtvœs qui parle), où l’on a détruit toute organisation particulière, où l’on a habitué le citoyen à la tutelle de l’État, où l’on a pour ainsi dire ôté à l’individu la capacité de se gouverner lui-même, il faudra plus d’un jour pour changer un système envieilli. L’arbre que pendant un demi-siècle on a taillé à la française ne poussera pas en une nuit des branches libres et vigoureuses ; il fera longtemps attendre son ombre protectrice ; mais'qu’importe? L’idée fera son chemin, elle s’emparera des esprits ; l’État finira par comprendre son véritable intérêt, dès lors la révolution sera faite; aussitôt que l’État ne pèsera plus sur le citoyen, la liberté sortira du sol avec une prodigieuse énergie.

« Du courage, » dit en finissant M. Eœtvœs -, « nous ne marchons pas à la destruction, mais à l’achèvement du christianisme ; plus le flot est menaçant, plus le navire est battu, et plus nou^ sommes assurés que nous approchons du port. Les déceptions qui nous ont atteints, les

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révolutions qui nous ont abattus, étaient des épreuves nécessaires pour nous tirer de la fausse voie où la politique était engagée; il ne faut plus qu’un peu d’énergie et de dévouement. Le devoir est tracé, la victoire certaine. Dans le monde des idées elle appartient toujours à la vérité, et au courage mis au service de la vérité. C’est sur le christianisme et sa morale que des mains pures élèveront la demeure où s’abriteront nos enfants. »

Il y a six ans que M. Eœtvœs écrivait ces paroles éloquentes; c’était alors un rêveur; l’Autriche croyait grandir en forçant vingt peuples divers à subir le joug de la centralisation; aujourd’hui c’est ce théoricien dédaigné dont les idées triomphent. Puisse seulement la Hongrie écouter ces sages conseils, et comprendre qu’en notre siècle il y a d’autres conditions de liberté qu’au temps des vieilles constitutions féodales; aujourd’hui, comme le dit si justement M. Eœtvœs, le problème n’est plus d’affaiblir l’État, mais de fortifier l’individu.

Rentrons en France, nous y trouverons le même courant d’idées. Peut-être n’a-t-on pas encore une conviction aussi nette des droits individuels, mais on a le sentiment que nos pères ont fait fausse route. 11 y a soixante-dix ans qu’on vit sur le thème de la révolution; on commence à faire un triage nécessaire ; c’est avec des réserves qu’on accueille ces dogmes que pendant longtemps il a été interdit de discuter. C’est surtout

dans les études historiques qu’on peut saisir ce retour de l’opinion. M. Thierry, qui a laissé un nom si justement respecté, ne voit dans toute l’histoire de France qu’un mouvement irrésistible vers l’unité; il est toujours prêt à amnistier les hommes d’État qui ont tout réduit au même niveau; aujourd’hui on distingue la tin et les moyens ; on demande si cette unité, que la royauté établit à son profit, n’a pas été trop chèrement vendue au pays. Louis XI est redevenu un tyran ; on est tout près de juger Richelieu comme le faisait Montesquieu ; le terrible ministre n’est plus qu’un homme qui avait le despotisme dans la tête et dans le cœur. Sous la Restauration, Louis XIV était encore un demidieu ; maintenant on est plus sévère que Saint-Simon lui-même; il y a contre le grand roi une réaction violente jusqu’à l’injustice. C’est un signe du temps; l’histoire est comme une galerie où sont réunis tous les portraits des ancêtres; chaque génération y met au grand jour l’aïeul qui lui ressemble j et laisse dans l’ombre l’image où elle ne se reconnaît plus. Dites-moi les noms que vous honorez dans le passé, je vous dirai les vices ou les vertus que vous avez dans le cœur.

Ce changement d’idées n’est pas ancien ; en politique, je ne vois pas qu’il remonte plus haut que M. de Tocqueville. On n’a pas oublié l’effet produit, il y a vingfr cinq ans, par le livre De la Démocratie en Amérique. Ce qui fit le succès de l’ouvrage, ce ne fut pas seulement le talent de l’auteur et la nouveauté du sujet; on se sentait en présence d’une société à laquelle appartient l’avenir. Plus que personne, M. de Tocqueville avait ce

pressentiment. De famille noble, de goûts élégants, il n’avait aucun faible pour la foule, je dirais presque qu’il avait peur de la démocratie *, cependant il était attiré vers elle gar un charme inconnu; c’est que l’ancienne aristocratie, conome la démocratie américaine, ont un point de ressemblance : la grandeur de l’individu.

Chose étrange! M. de Tocqueville ne sut point dégager le sentiment qui l’obsédait. La cause du prodigieux spectacle qu’il a devant les yeux , il la cherche tour à tour dans la race, dans le pays, dans la croyance, dans Téducation, dans les institutions, tandis qu’un même principe, une même loi eût tout expliqué. En Amérique, tout part de l’individu; dans notre vieille Europe, tout vient de l’État. Là-bas la société, sortie de l’Église puritaine, ne connaît que l’homme, et lui laisse le soin de sa vie comme de sa consciepce ; ici nous sommes emprisonnés dans le cercle étroit et variable que trace autour de nous la main du pouvoir. Cette vérité reconnue, tout devient clair dans l’apparente confusion de l’Amérique ; c’est là qu’il faut chercher l’ordre véritable, l’ordre qui naît de la communauté des idées, du respect mutuel de la liberté individuelle. En France, on allègue avec un certain plaisir les troubles d’pne ville sans police, comme New-York, ou les violences et les outrages de quelques planleprs perdus dans les solitudes ,du Sud ; mais c’est par l’ensemble des choses qu’il faut juger un pays. Où la vie est-elle plus intense, et le progrès plus visible? Avec nos procédés réguliers et artificiels, qu’avons-nous fondé en Algérie depuis trente ans? Voyez, au contraire, ce qu’une poignée d’A-

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méricains, prise au hasard, a fait en quelques années des rivages déserts de la Californie.

Tandis que M. de Tocqueville cherchait en tâtonnant la loi de la civilisation moderne, un moraliste admirable, Channing, la faisait luire à tous les yeux. Channing partait de l’Évangile. Il montrait que le christianisme est par essence une religion individuelle ; mais il allait plus loin, il annonçait que si le monde voulait échapper à la décadence, il lui fallait imprégner de l’esprit chrétien les mœurs et les institutions. Qu’on lise ce qu’il a écrit contre l’esclavage et contre la guerre, on sentira que la politique moderne est trouvée ; pour la faire triompher, il ne faut qu’un peu de courage et de foi.

Le dernier livre de M. de Tocqueville, F Ancien régime et la Révolution, est une attaque des plus vives contre la centralisation. Prouver que cette administration trop vantée est un legs de la monarchie, et non pas une conquête de la révolution, c’était détruire un préjugé funeste, et enlever à la centralisation la popularité qui la protège. Le coup a porté; aujourd’hui les partisans de la centralisation en sont réduits à se défendre contre des assaut# sans cesse répétés. Qu’est une situation difficile quand la place est faible ; on peut prévoir qu’avant peu il faudra céder à l’opinion; on ne tient pas longtemps en tutelle un peuple qui se sent majeur et veut user de ses droits.

A côté de M. de Tocqueville, il faut citer M. Jules Simon. Son livre de la Liberté ale grand mérite d’être complet; morale, histoire, jurisprudence, vues d’avenir, tout s’y trouve ; c’est là qu’il faut mesurer le che-

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min que nous avons parcouru et celui qui nous reste à faire. Le seul reproche que j’adresserais à M. Simon, c’est que ses premiers principes ne sont pas aussi nets que ceux de M. Mill ou de M. Eœtvœs. Dites-moi que la conscience, la pensée, la volonté, l’action sont choses individuelles, et que l’État n’y peut toucher qu’autant qu’elles débordent sur la liberté d’autrui, voilà une idée qui m’entre dans l’esprit. Dès que l’administration se met à ma place, je sens l’usurpation. Si, au contraire, comme fait M. Simon, on me parle de la loi naturelle qui doit régir la société, je ne vois plus clairement ce que je puis prétendre, car, cette lui naturelle, chacun l’entend à sa façon. Qui empêche l’État de s’en déclarer l’interprète et l’exécuteur? N’est-ce pas ainsi qu’on a tourné la religion en instrument de despotisme, et qu’on l’a fait servir au bon plaisir des gouvernements?

Je n’aime pas non plus qu’on nous dise que « les droits de l’État, naissant uniquement de la nécessité sociale, doivent être strictement mesurés sur cette nécessité, de telle sorte qu’à mesure que cette nécessité diminue par le progrès de la civilisation, le devoir de l’État est de diminuer sa propre action, et de laisser plus de place à la liberté. En d’autres termes, l’homme a droit en théorie à la plus grande liberté possible; mais, en fait, il n’y a droit qu’à mesure qu’il en est capable. » Si ma capacité d’être hbre est la mesure de mon droit, et si l’État est juge de cette capacité, j’imagine qu’il faudra plus d’un jour pour obtenir l’indépendance. L’État est comme les tuteurs et les pères ; ceux

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qu’il a élevés sont toujours pour lui des enfants; on nous fera vieillir dans une éternelle minorité. Depuis trente ans, toutes les fois qu’on réclame une liberté, j’entends toujours la même réponse. L’État ne demande pas mieux que de l’accorder, mais le peuple n’est pas mûr; il faut attendre une sagesse qui ne vient jamais. C’est ce qu’on dit aux nègres pour se dispenser de les affranchir. Combien la doctrine de M. Mill et de M. Eœtvœs n’est-elle pas plus juste et plus vraie ! plus juste, car, en renfermant l’État dans ses attributions nécessaires, on en finit avec une tutelle fatale; plus vraie, car il est faux que le progrès de la civilisation réduise l’action de l’État. Nous en voyons quelque chose. A mesure que les rapports des hommes se développent et se compliquent, la tâche du gouvernement devient nécessairement plus considérable ; toute la question est que l’accroissement se fasse dans la sphère de l’État. La vie des peuples n’est pas une quantité fixe qui ne peut augmenter d’un côté sans diminuer de l’autre, c’est une force qui croît indéfiniment; on conçoit donc sans peine que dans une civilisation avancée le peuple soit très-libre, et le gouvernement très-occupé.

Tandis qu’un philosophe politique comme M. Jules Simon rassemble en un faisceau toutes les libertés, et nous montre le lien commun qui les unit, des publicistes, à vues moins larges, combattent séparément pour chacun de ces droits. Il y a là des efforts divers, inégaux, qui, par leur diversité môme, nous donnent une indication exacte de l’opinion.

Et d’abord, il est remarquable qu’on ne parle plus de

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libertés politiques. C’est un fait que je constate sans le juger. Il y a trente ans, on ne trouvait pas un homme bien élevé qui n’eût fait sa constitution. Les questions à l’ordre du jour, c’était la nature du pouvoir royal, le droit de paix et de guerre, l’initiative des chambres, la responsabilité des ministres et des agents du pouvoir, la juridiction administrative; aujourd’hui de pareilles discussions n’ont plus d’écho. De cette indifférence on pourrait donner plus d’une raison ; mais il en est une qui me frappe entre toutes, c’est que nous avons eu de telles déceptions, que nous n’attachons plus qu’une valeur médiocre aux théories politiques. Nous sentons par instinct qu’avec deux chambres, une tribune et la presse, un peuple sera toujours libre, si l’esprit public est vivant, si l’opinion est active ; nous sentons aussi que des députés et des journaux ne serviront de rien à un peuple qui s’abandonne, et qui n’a plus le goût de la liberté.

On ne se passionne donc plus pour ces garanties politiques, si dignes cependant d’intéresser le citoyen, et dont l’heure reviendra; en revanche, on se préoccupe plus qu’on ne faisait autrefois des libertés civiles, individuelles, de ces droits qui nous touchent dans la vie de tous les jours ; c’est ainsi que, sans concert arrêté, on en arrive à agiter l’un après l’autre les problèmes qui/ occupent M. Mill et M. Eœtvœs. !

De toutes ces libertés, celle que l’on réclame avec le plus de vivacité, c’est la liberté religieuse. Il y a trente ans, quand Vinet demandait la séparation politique de l’Église et de l’État, quand Samuel Vincent exposait

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ses vues profondes sur le protestantisme français^ leur voix se perdait dans le désert ; aujourd’hui il n’en est plus de même, chacun écoute M. de Pressensé, M. Jules Simon, M. Paradol ; on sent que nous sommes dans une période de transition, et par cela môme dans une situation fausse. On veut en finir avec les restés d’un système que la révolution a renversé. Autrefois, quand l’Église et l’État étaient unis par un véritable mariage, quand le roi de France était un personnage sacré, l’oint du Seigneur, le fils ainé de l’Église catholique, on comprend que la religion soutint la royauté, et que la royauté défendît la religion. C’était une erreur, mais une erreur logique. Aujourd’hui l’État protège également les catholiques, les protestants, les Juifs, et au besoin les musulmans. L’esprit du gouvernement est im esprit laïque, la loi est indifférente. Que peut être la protection dont on couvre ces églises diverses, sinon une servitude administrative? Pour l’État,. ce n’est pas un avantage ; son intervention encourage des prétentions qu’il ne peut satisfaire, et l’encombre de difficultés qu’il ne peut éviter. Voyez les émotions diverses, les passions brûlantes que soulèvent les affaires d’Italie. A l’intérieur, ü y a aussi plus d’un inconvénient ; les lois ne sont plus d’accord avec ce grand principe de liberté religieuse qui est la gloire des temps modernes. Des protestants ou des catholiques se détachent d’une Église autorisée, et se réunissent afin de lire en commun l’Évangile. On les traduit en police correctionnelle poui* un acte que la loi qualifie de délit, et que tout honnête homme respecte. Condamnée par le magistrat, amnis-

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liée par l’opinion, la nouvelle Église recommence ses réunions; on envoie en prison pasteurs et fidèles. Sur cet éclat, l’esprit public s’éveille, et quand les prétendus coupables ont perdu leur procès, le gouvernement leur accorde l’autorisation qu’ils avaient en vain sollicitée. Oui donc gagne à cette façon d’agir? Est-ce la religion, est-ce la magistrature, est-ce le pouvoir? Ne serait-il pas plus simple et plus équitable de laisser chacun maître de sa foi, en confiant à la justice le soin de punir ceux qui, par impossible, établiraient un simulacre d’Église pour y cacher un club politique. Certes, une pareille réforme n’affaiblirait en rien l’État; elle n’en aurait pas moins une portée immense. On ne sait pas jusqu’à quel point la religion domine et règle toutes nos idées. Si déchue qu’on la croie, elle est encore la reine des âmes ; pour ressaisir l’empire, il ne lui faut que la liberté. D’ailleurs, ce n’est pas aux seuls chrétiens que profiterait cette émancipation ; quand on reconnaît au fidèle le droit de se réunir et de s’associer, comment le refuser au citoyen ?

La liberté de réunion et d’association est inconnue en France, si inconnue qu’à peine on y songe. Le peu qui en subsistait a été supprimé sous le dernier règne par une loi rigide qui n’aurait pas dû survivre aux eu- , constances. Dans un passage de ses Mémoires où il se juge lui-même avec une sévérité de bon goût, M. Guizot regrette qu’on ait entravé indéfiniment et de façon générale un des droits civiques les plus précieux, une des conditions essentielles de la civilisation moderne. 11 suffit de regarder l’Angleterre pour y voir les miracles que

produit l’association. C’est la force des pays libres; elle contribue plus que tout le reste à contenir l’État, en faisant faire volontairement par la société ce que l’administration fait sans nous, quelquefois malgré nous, et toujours avec notre argent. Aux États-Unis, comme en Angleterre, l’association suffit à tout. Religion, éducation, lettres, sciences, arts, hospices, établissements de bienfaisance, caisses d’épargne, assurances, banques, chemins de 1er, industrie, navigation, tout cela vit et prospère par le libre effort des citoyens. Voit-on que les églises y soient moins nombreuses et moins bien dotées, les missions moins ardentes, la charité moins active, l’esprit d’entreprise moins répandu? C’est une nouvelle preuve d’une vérité qu’il ne faut pas se lasser de répéter. Les adversaires de la centralisation ne veulent pas affaiblir ce que je nommerai l’œuvre sociale ; tout au contraire, ils entendent la fortifier et l’agrandir. En demandant que le pouvoir agisse moins, ils entendent bien que la société agira davantage.

La France, dira-t-on, est habituée à compter sur l’État ; je le sais, c’est là notre faiblesse. Mais, sous prétexte d’une mauvaise éducation qu’on nous a donnée et des fâcheuses habitudes qu’on nous impose, il ne faut pas nous déclarer incapables. Les compagnies de chemins de fer et de navigation ont réussi ; les sociétés de secours mutuels sont en pleine activité; jamais noos n’avons manqué à la liberté quand on nous a laissés faire. On pourrait se fier davantage au pays. L’État, dira-t-on, ne refuse pas d’autoriser ce qui est bon,

honnête et sage; soit, c’est toujours la tutelle, et une

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tutelle que rien ne justifie. Pour éclairer ou servir mes concitoyens, pour fonder une école, un hospice ou une église, pour dépenser ma fortune à mes risques et périls, il me faut solliciter l’autorisation des bureaux et me plier à leurs préjugés. Trop heureux si, après mille délais et mille ennuis, on m’accorde comme une faveur ce qui m’appartient comme un droit. L’administration, ajoute-t-on, est composée d’hommes de talent, animés des meilleures intentions; soit encore; mais, outre qu’ils ne sont pas infaillibles, et qiie leurs devanciers se sont trompés plus d’une fois, il y a déjà plus de vingt siècles que les anciens définissaient la liberté un régime où l’on obéit non pas à l’homme, mais aux lois.

Les catholiques ont attaqué le monopole de l’Université; ils ont fini par y faire brèche. Sous la monarchie de 1830, on a résisté à leurs prétentions; on y a vu la manœuvre d’un parti, et ce qui n’est pas rare en France, on a rejeté la liberté, de peur qu’elle ne profitât à d’autres qu’à des amis. Si les chambres avaient eu plus de confiance dans le pays, M. Guizot aurait achevé la réforme qu’il avait heureusement commencée; nous jouirions aujourd’hui d'institutions qui nous seraient fort nécessaires, quoiqu’en ce point l’opinion publique soit tout à fait endormie. Nous n’avons pas la moindre idée de ce que doit être l’enseignement supérieur chez un peuple civilisé ; cependant c’est dans nos Facultés que la génération qui, un jour, viendra aux affaires devrait prendre des idées larges et saines. Y a-t-il donc un danger politique à émanciper les professeurs et les étudiants? La Belgique a laissé le clergé fonder une uni-

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versité libre à Louvain, les libéraux en ont établi une autre à Bruxelles ; voit- on que l’esprit de désordre règne à nos portes? En Allepnagne le professeur est dix fois plus indépendant qn’en France ; on y parle de tout avec une hardiesse qui nous étonne. Quel est le résultat de cette prétendue licence? c’est que grâce à elle l’Allemagne trompe ce besoin de liberté politique qui l’agite depuis 1815; la révolution est en permanence dans les universités; mais ce qu’on y renverse, ce sont des systèmes de philosophie, et non pas des gouvernements. Quand la première furie de la jeunesse est passée, on rentre dans la vie réelle avec le goût de la science et l’amour de la patrie. Est-ce là ce que nous rapportons de nos établissements si bien réglementés?

La liberté de la presse est une des conquêtes que nous devons à la charte de 1830. C’est une des grandes causes de l’influence française en Europe, Grâce à la clarté de notre langue, au talent de nos écrivains, nos idées s’insinuent chez les gouvernements qui nous craignent le plus, chez les peuples qui nous aiment le moins. Mais la liberté de la presse est incomplète aussi longtemps que n’existe pas l’entière liberté du jourpal. Je sais qu’on distingue et qn’on fait du journal pne espèce d’instrument politique, un organe privilégié, un monopole concédé par l’État et que l’État a droit de régler. Ce soqt là des théories si ingénieuses et si subtiles que leur mérite m’échappe ; je n’en vois que I4 fausseté et le danger. Le journal est le forum des peuples modernes, la place publique où chacun a droit de proposer ses idées et de faire entendre ses plaintes. S’il

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est autre chose, la faute en est, non pas à lui, mais aux lois jalouses, qui depuis trente ans n’ont accordé qu’une demi-liberté. Quand avec le timbre, le cautionnement, l’autorisation administraiive, l’avertissement, le privilège du gérant et de l’imprimeur, on a réduit le nombre des journaux, qu’a-t-on fait, sinon de contraindre les partis à se réunir autour d’un petit nombre de drapeaux? Il leur faut oublier leurs dissensions intestines, effacer les nuances qui les divisent, accepter une direction commune, prendre une cocarde, recevoir un mot d’ordre, en un mot agir comme une armée. Celle discipline, cette unité qui effraye l’État, c’est lui qui la constitue. Ce qui lui donne l’horreur du journal, c’est la force factice qu’il a créée.

En Angleterre, où la presse est entièrement libre, les divisions sont infinies; ce n’est pas un parti qui a un organe, c’est chacune des petites Églises qui appartiennent de nom au même parti. Il n’y a pas une nuance religieuse, politique, littéraire, qui ne soit représentée par un journal. Qu’en arrive-t-il? c’est que la presse n’est pas un pouvoir politique. Le Times ne fait ni ne défait de ministères. La presse est mieux qu’un quatrième pouvoir dans l’État, c’est la voix même de l’opinion, cette voix qu’un gouvernement a toujours besoin d’entendre. Chaque matin, ces milliers de feuilles imprimées apprennent à l’Angleterre ce que pense, ce que veut, ce que fait, ce que souffre le moindre de ses enfants ; c’est la police la mieux faite, et une police qui ne coûte rien, c’est une éducation universelle et gratuite, c’est la garantie de tous les droits et une garantie que

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rien ne remplace en deux mots, c’est la liberté en action. Il en est de même aux États-Unis. Tandis qu’en France le journal fait l’opinion, et par conséquent est une puissance avec laquelle il faut compter, en Amérique, c’est l’opinion qui fait le journal-, le journal, par lui-même, n’est rien. Il en sera ainsi partout où à peu de frais chaque citoyen pourra s’adresser librement au public. J’évite de toucher aux côtés brûlants de la question; il serait facile de prouver, l’histoire à la main, qu’une presse libre est une force pour l’État, tandis qu’une presse administrée le compromet au dehors, sans le servir au dedans. Elle trompe le gouvernement et l’enivre, elle ne trompe pas le public. Quand donc sentirons-nous que la vérité est à l’intelligence ce que la liberté est à l’activité humaine? Tout ce qui la comprime énerve l’individu ; ce qui affaiblit le citoyen ne peut fortifier l’État.

La liberté individuelle est un sujet qui passionnait nos pères ; aujourd’hui il n’y a guère que des jurisconsultes qui s’en occupent; on est habitué à un régime qu’on entend souvent louer comme une des conquêtes de la Révolution. Le caractère honorable de nos magistrats, leur douceur que je ne saurais trop approuver, l’indulgence et quelquefois même la faiblesse du jury, nous cachent heureusement le défaut de nos lois criminelles. L’esprit de ces lois est encore le vieil esprit d’inquisition, elles cherchent des coupables plus que des innocents. La prison préventive y est prodiguée, l’instruction faite en secret ne laisse à l’accusé d’autre garantie que l’honneur et les lumières du juge. En cour

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d’assises, c’est le président seul qui dirige l’interrogatoire des prévenus et des témoins, c’est lui qui par son résumé tient d’ordinaire en ses mains le sort de l’accusé; tout cela est le contraire des lois anglaises et américaines. Elles favorisent la liberté sous caution, elles mettent la publicité à tous les degrés delà procédure, elles font du président d’assises le protecteur de l’accusé. Il n’y a pas d’accusé qui en Angleterre puisse s’en prendre aux institutions ou aux hommes; s’il tombe, c’est sous le poids de sa propre infamie. Combien il serait à désirer que l’opinion s’animât comme autrefois pour ces grandes réformes! nos magistrats, j’en suis sûr, s’y associeraient volontiers; l’État n’y perdrait rien de sa puissance; le triomphe de la justice et de l’humanité est le sien.

Parlerai-je de la liberté industrielle et commerciale? cela est peu nécessaire; c’est une cause gagnée. De toutes les libertés individuelles, c’est celle que l’État comprend le mieux. L’intérêt financier l’a rendu clairvoyant. On sait enfin que la richesse des particuliers fait la fortune publique, et que cette richesse est toujours en proportion de la liberté. Venise, la Hollande, rAiigleterre, sont des exemples frappants de cette vérité.

Que de temps il a fallu pour en venir là! Pendant combien de siècles l’administration, aveuglée par sa propre sagesse, n’a-t-elle pas considéré l’individu comme incapable de marcher sans lisières! Que de rè^cments dont le moindre défaut était l’inutilité 1 Lois de culture, lois de fabrication, lois de navigation, rien n’a lassé le zèle malheureux de nos rois et de leurs

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conseillers. C’est avec l’amour du bien, avec une bonne foi parfaite qu’ils ont perpétué l’ignorance, la routine et la misère. Enfin la lumière s’est faite, elle nous est venue du dehors. On a compris qu’il n’y avait pas de science ni d’babileté administrative qui valût l’intérêt privé; ce désordre apparent qui terrifiait nos pères s’est ipontré plus flécond que l’uniformité stérile où se complaisait la prudence des hommes d’État, Grande leçon, si on avait le courage de suivre jusqu’au bout un principe qui ne s’applique pas seulement à l’industrie.

Rendons justice aqx économistes français, à MM. Dunoyer, Michel Chevalier, Passy, Wolowski, Baudrillart; tous ont senti que l’économie politique était moins la science de la richesse que la science de l’activité humaine; le pays le plus riche est toujours celui où l’homme travaille et produit le plus. Par là ils ont rattaché l’économie politique à la morale, et la liberté industrielle à toutes les libertés, Y a-t-il pour un État un intérêt plus pressant que l’alimentatation publique? Tibère, seul paaître du monde, ne tremblait-il pas à la pensée qu’un jour de retard dans sa flotte d’Alexandrie pouvait renverser l’epipire et mettre Rome en cendres? Notre ancienne monarphie a-t-elle eu de souci plus cuisant que de songer à ce difficile problème ‘ ? N’est-ce pas un de ceux qui occupèrent le plus la Convention? Depuis quand, néanmoins, ne craint-on plus la famine, sinon depuis que l’État a remis à l’industrie privée un

1. Voyez InsexceilepU arUcles 4e M. Charles Louandre sur VàHn^Mtnioti pHbfifihU faut f'pncienttt momrehUi flçigasin de Librairie, tomes X et XI.

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soin si délicat? Du jour où le pouvoir ne s’en est plus mêlé, la question a été tranchée. Mais si les citoyens sont capables de se nourrir seuls et sans la main de l’État, pourquoi seraient-ils moins capables de connaître seuls le Dieu qu’ils adorent, le culte qui répond aux besoins de leur âme, la vérité qui doit éclairer leur intelligence? La religion souffre-t-elle aux États-Unis, la science estelle étouffée en Allemagne, l’opinion est-elle moins sage en Angleterre que sur le continent? Quand donc auronsnous foi dans l’humanité ?

11 y a longtemps qu’on demande la liberté municipale, la France en a grand besoin ; mais en ce point je me rattache aux idées de M. Eœtvœs, je crois qu’il y a ici deux éléments en présence^ deux éléments que confondent trop souvent les partisans et les adversaires de la centralisation. On attaque et on se défend sur un terrain mal défini.

Convaincu que, dans l’intérêt même de la liberté, il faut à l’État un pouvoir énergique, et que ce pouvoir ne peut exister que par la centralisation, il me semble qu’on ne peut revenir aux idées municipales du moyen âge; il faut que l’action politique du gouvernement arrive jusque dans la commune la plus oubliée; rien ne doit affaiblir cette unité qui fait la force et la grandeur ^ de la France ; mais l’unité politique n’est pas l’uniformité administrative. Charger l’État du soin des affaires locales, l’encombrer d’une foule de questions qui ne le touchent pas et qu’on ne peut juger que sur place, c’est l’affaiblir en l’embarrassant d’une inutile responsabilité. Là est la réforme possible- réforme demandée par toutes

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les opinions, et qui ne serait pas moins utile au gouvernement qu’aux citoyens.

C’est aujourd’hui une vérité triviale que la commune est l’école de la liberté. C’est là que se forment les esprits pratiques ; c’est là qu’on voit de près ce que sont les affaires, qu’on en connaît les conditions et les difficultés. On y vit avec ses concitoyens, on s’y attache à la petite patrie, on y apprend à aimer la grande ; on y satisfait honorablement une légitime ambition. Quarante mille municipalités, c’est de quoi intéresser deux cent mille personnes à la chose commune ; c’est satisfaire ce besoin d’activité politique qui agite les âmes ardentes et les nobles cœurs. Tel est venu se perdre à Paris ou y pousser au désordre, qui dans sa petite ville eût été un maire honorable ou un conseiller édifiant.

Qu’oppose-t-on à cette reforme ? que les communes seront des foyers de révolution. Cela n’est pas à craindre ; ce qui fait les révolutions, c’est la réunion de tous les mécontentements. Voilà pourquoi les pays centralisés sont les plus exposés aux émeutes et aux coups de main. Les pays où la vie municipale est énergique sont à l’abri de ces terribles maladies. N’y a-t-il pas là une leçon? Diviser pour régner est une maxime abominable quand elle s’applique aux mauvaises passions des hommes; diviser les intérêts, c’est-à-dire les satisfaire en détail, et ne garder en main que la souveraineté politique, c’est au contraire un principe excellent. C’est ce qui explique la force et la durée des institutions britanniques. Pour un Français imbu des préjugés de son enfance, qu’y a-t-il de plus faible que cette royauté. an-

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glaise dont on sent à peine l’action? Pour un observateur impartial, qu’y a-t-il de plus fort que ce pouvoir que rien n’embarrasse? Gardien des libertés publiques, soutenu par l’affection raisonnée de tous ceux qui jouissent de ces libertés, il est le pays tout entier. Il peut s’engager dans une guerre ou dans une réforme sans craindre que l’opinionl’abandonne ni quel’émeute éclate sous ses pas. Sur le continent, l’administration est un corps, je dirais presque une armée, qui a un esprit et des intérêts particuliers; elle a des lois, des tribunaux, des privilèges qui la mettent en dehors et au-dessus du droit commun; aussi a-t-elle pour ennemis tous ceux que gêne ou que blesse le moindre de ses agents ; nous nous en prenons à l’État de l’injure que nous fait un garde champêtre. En Angleterre, on peut se plaindre d’un fonctionnaire quelque petit ou quelque grand qu’il soit, on peut l’attaquer en justice; mais là s’arrêtent la plainte* et la rancune ; l’État, qui n’est pour rien dans l’acte incriminé, n’en est point responsable aux yeux mêmes de celui qui souffre. Où est le germe d’une révolution?

On cherche une autre raison, qui cette fois n’est plus politique; les communes, dit-on, seront mal administrées, elles se ruineront. C’est l’éternelle réponse de l’administration à toutes les demandes d’indépendance, réponse éternellement démentie par les faits. Si l’État se mêlait de nos fortunes, il y en aurait sans doute un certain nombre qui seraient mieux conduites ; combien n’y en aurait-il pas qui dépériraient, grâce à cette tutelle de tou§ les instants I C’est toujours le même pro-

blême. Laissez aux communes, laissez aux individus la liberté de se ruiner, car c’est cette même liberté qui leur permet de s’enrichir ; fiez-vous à cette force qui maintient l’homme dans les voies de la raison, et le garantit de ses propfes folies : la responsabilité ! Cherchez dans rhistoire les pays qui ont fait de grandes choses et qui sont la gloire de la civilisation. Athènes, Rome, Venise, Florence, la Flandre, la Hollande, la Suisse, l’Angleterre, les États-Unis, tout cela ce sont des pays municipaux, où la commune, abandonnée à elle-même, a toujours eu le droit de se ruiner; cherchez maintenant les États qui, malgré une apparente grandeur, se sont affaissés sans pouvoir jamais se relever de leur décadence : l’Égypte, l’empire romain, Byzance, la Chine ; ce sont des gouvernements sans vie municipale, des États centralisés. Ou l’expérience est un mensonge, ou il faut toujours en revenir à la liberté.

Résumons ce long travail. En toute l’Europe on sent aujourd’hui la nécessité d’un pouvoir fort; c’est la garantie de l’indépendance et de la liberté. A ce pouvoir < personne ne dispute ce qui lui assure le respect au dedans comme au dehors : l’armée, la marine, la diplomatie, les finances, la législation, la justice, l’administration et la police suprêmes. Sans doute, chez tous les peuples libres, on veut que les représentants du pays aient un contrôle effectif sur l’administration, l’impôt et la guerre; nos longues misères ne nous ont pas réconciliés avec le pouvoir absolu; mais ce contrôle n’affaiblit en rien la souveraineté de l’État. Une fois la décision prise, tout plie devant la volonté suprême, car

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elle est la volonté môme du pays. Le peuple le plus libre est celui qui, une fois engagé, donne le plus facilement son dernier homme et son dernier écu. La force d’un État est donc en proportion même de sa liberté. Il suffît d’un coup d’œil jeté sur la carte de l’Europe pour n’en pas douter.

Mais en môme temps on a senti que pour donner à l’État le plus haut degré de puissance, il fallait ne le charger que de ce qu’il doit faire nécessairement ; autrement, c’est employer les forces de tous à paralyser l’énergie de chacun, et détruire ce qu’on croit élever. De là l’idée de déterminer les limites naturelles de l’État, et de l’y renfermer. Représentant de la nationalité et de la justice, l’État est ce qu’il y a de plus grand et déplus saint parmi les institutions humaines ; c’est la forme visible de la patrie. Jeté hors de son domaine, ce n’est plus qu’une tyrannie; il est malfaisant, ruineux et faible; rien ne l’arrête, il est vrai, mais rien ne le soutient.

Quelles sont les libertés que le citoyen peut revendiquer? nous les avons énumérées : ce sont toutes celles qui ont pour objet la conscience, la pensée, l’activité individuelle. Ce n’est pas là, dira-t-on, une gi’ande découverte ; il n’y a pas de déclaration de droits qui ne renferme toutes ces libertés. Ce sont les principes de 1789. Il est vrai; c’est la preuve, qu’au travers de toutes nos révolutions, ce sont toujours ces libertés que nous avons désirées; mais il sera permis d’ajouter que toutes les constitutions nous les ont promises, et qu’aucune ne nous les a données. Ce sont de magnÜi-

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ques inscriptions qu’on met au fronton de l’édifice, mais le dieu est absent du temple qui porte son uom ; ce qu’on adore à sa place, c’est un fantôme qui nous échappe et nous trompe, c’est la souveraineté.

Encore une fois, je ne méconnais pas l’œuvre de nos pères; ils ont sincèrement voulu la liberté, ils ont cru l’établir. Ce que je leur reproche, c’est d’avoir abordé le problème par le mauvais côté, et de n’en avoir saisi que la moitié. Je n’attaque aucune des garanties constitutionnelles qu’on réclamait il y a quinze ans, je crois même qu’on n’allait pas assez loin, et que, notamment, sans une responsabilité effective de tous les agents du pouvoir, et sans une indépendance absolue delà presse, un pays n’est pas en possession complète de la liberté politique ; mais à ces garanties je voudrais donner un fonds solide; en deux mots, je voudrais que ces garanties ne fussent pas des formes vides et qu’elles protégeassent des droits vivaces. Ce sont ces droits qu’il faut établir; quand ces libertés particulières auront pris racine dans nos mœurs, U y a dans la constitution de 1 8S2 assez d’élasticité pour qu’elle se prête sans peine à tout ce que l’opinion en exigera.

Mais ces libertés, jetées à un pays qui n’en a pas l’usage, ne sera-ce pas le désordre? Hommes de peu de foi, il serait aisé de prouver que jamais une liberté franchement et complètement accordée n’a troublé la France, tandis que le refus de ces libertés a été la cause de presque tous nos désastres. Qu’y a-t-il d’ailleurs de si terrible dans ce qu’on réclame? Demande ♦-on l’anarchie et rimpunité? non, on demande siraple-

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ment que la justice remplace l’administration, et que lu tutelle de l’État cède à la responsabilité du citoyen. En appeler aux lois, grandir la magistrature, c’est, ce me semble, donner à la paix publique des gages suffisants. Prévenir, dit-on, vaut mieux que réprimer; c’est là un paradoxe dont on ne veut même plus en éducation. Empêcher le bien pour empêcher le mal, c’est l’enfance de la politique ; à suivre ce système brutal, le monde se serait arrêté au lendemain de la création. Ce qu’il faut, au contraire, c’est arrêter le mal et laisser pleine carrière au bien. Est-ce chose difficile? Le moyen est trouvé depuis longtemps; on l’applique de plus en plus dans les sociétés civilisées; ce moyen, c’est la responsabilité, une responsabilité sérieuse, qui, sans entraver l’honnête homme, effraye le méchant, et au besoin le frappe et l’abatte. Que cette responsabilité soit lourde, que la loi soit sévère et le magistrat rigide, il n’importe ; la loi la plus dure vaudra toujours mieux que l’arbitraire le plus doux. La loi est connue, elle est égale pour tous, elle laisse au citoyen la dignité et l’indépendance, elle ne le force pas à intriguer, à plier ou à ne rien faire qu’au gré d’autrui. De là le faible que les vrais libéraux ont pour la justice, le peu de goût , qu’ils ont pour l’administration. Liberté et justice sont deux termes inséparables ; elles se supposent et s’appellent mutuellement : l’une est le droit, l’autre est la garantie. Ce sont les deux faces d’une même médaille, elles ont même centre et même rayon.

Est-il vrai qu’aujourd’hui l’opinion, si faible qu’elle soit, commence à s’inquiéter de ces libellés indivi-

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duellesî c'est au lecteur à en juger. Pour moi, simple observateur, il me semble qu’il y a un certain réveil de l’esprit public ; si je ne me trompe, c’est de ce côté qu’on tourne les yeux, Depuis douze ans une génération nouvelle est entrée sur la scène du monde. Cette génération n’a pas eu nos illusions et nos déboires; elle n’a pas non plus nos regrets et nos souvenirs. Les hommes de trente ans ne savent que par ouï-dire ce qu’était cette tribune qui passionnait leurs pères, j’ignore ce qu’ils pensent du gouvernement parlementaire dont ils n’ont vu que la ruine. Mais, quelle que soit l’idée qu’ils se fassent du passé, une chose est certaine, c’est qu’en pleine civilisation, dans une société qui vit par llntelligence et le travail, il est impossible que ces hommes nouveaux ne désirent pas la liberté. Les idées et les intérêts en font une nécessité. Hier c’était la liberté industrielle qu’on saluait avec transport, demain on demandera la liberté municipale. La vie religieuse se ranime de toutes parts; refusera-t-on de briser ce reste de chaîne qui entrave l’autorité non moins que le citoyen? Et si chacun de son côté réclame la liberté qui le touche, ira-t-on loin sans s’apercevoir que toutes les libertés se tiennent, et qu’il y a un intérêt commun à ne pas les séparer? La grande industrie est-elle possible, peuton engager des affaires de longue durée si la presse ne peut toucher hardiment aux questions politiques, contrôler les dépenses, faire entendre la voix du pays sur la paix et la guerre, blâmer ou défendre l’administration et ses prqjets? La liberté religieuse n’entraînet-elle pas la liberté d’éducation? Que sont ces deux li-

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bertés si on n’a pas le droit de s’associer et de se réunir? A quoi servent-elles si la commune ne peut s’intéresser ni à l’Église ni à l’École? Plus on avancera sur le terrain de la pratique, plus on sentira combien M. Mill a raison de dire que cette question des libertés individuelles se trouve au fond de toutes nos préoccupations ; elle est le problème vital de l’avenir.

Ajoutez que les peuples sont solidaires, et que jamais cette solidarité n’a été plus visible qu’en notre temps. 11 n’est pas une découverte scientifique, industrielle, maritime, militaire, que les nations civilisées ne s’empruntent aussitôt; leur grandeur est à ce prix. Qu’on aime ou qu’on haïsse ses voisins, il faut vivre de la vie commune et marcher du même pas. S’isoler, c’est déchoir. En serait-il autrement de la liberté? Serait-ce un outil qu’on puisse dédaigner? Voyez ce qui se passe en Autriche; les hommes d’État y sentent ce que Napoléon nommait si justement l’impuissance de la force ; pour se défendre contre le flot qui monte, l’Autriche fait appel à ces institutions qu’elle écrasait il y a douze ans, et que hier encore elle faisait insulter par ses journaux officiels ou officieux. Que de cruautés; de misères et de hontes elle se serait épargnées si elle eût compris plus tôt ce que demande aujourd’hui la civilisation!

Est-ce l’État qui doit s’effrayer de semblables réformes? S’appuyer sur l’intérêt commun, garder pour soi la puissance publique dans toute son intégrité, rester l’organe de la volonté nationale, mais laisser les intérêts privés chercher eux-mêmes une satisfaction que l’ad-

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ministration la plus sage ne leur donnera jamais, est-ce là un programme qu’un gouvernementne puisse avouer ? Est-ce une politique à courte vue ou une politique d’a* venir? En France, quand on parle de la liberté, chacun se figure aussitôt cette divinité farouche qu’on nous peint le bonnet rouge en tête et la pique au poing ; ce n’est pas cela qu’ont désiré nos pères, ce n’est pas cela que nous demandons. Que chacun de nous soit maître de sa pensée et de ses actes, sauf à en répondre devant les tribunaux; qu’on nous donne une part dans les affaires de la commune qui sont les nôtres , qu’on laisse à nos représentants le contrôle effectif des affaires publiques, voilà notre idéal, il n’a rien de révolutionnaire, C’est celui de tous les constitutionnels depuis 1789, c’est ce qu’ont voulu Mirabeau, Malouet, Clermont-Tonnerre, Royer-Collard, Benjamin Constant, le général Foy, tout ce que la France a aimé, tout ce que la France a respecté ! Ne se trouvera-t-il jamais un gouvernement pour exaucer un vœu si profond et si légitime? Chez nous la politique est toujours armée, il semble que l’État soit en duel réglé avec les partis ; à leurs passions, à leurs idées, il oppose des passions et des idées contraires ; c’est une lutte acharnée qui finit d’ordinaire par la ruine commune des combattants. Ce h’est pas ainsi qu’on fonde un édifice durable et qu’on assure l’avenir. Laissez aux partis leurs passions, emparez-vous de leurs idées, quand elles sont justes et généreuses, vous aurez bientôt désarmé et noblement vaincu ceux que vous craignez. Pourquoi ne pas entrer

dans cette voie féconde, pourquoi ne pas chercher à

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pacifier les ûmes, à faire enfin de la France un seul peuple et un seul pays? T ai toujours défendu la liberté des autres^ disait Burke, noble devise que devraient prendre tous les hommes d’État. Il est beau de présenter au monde un pays riche et industrieux, une armée héroïque, une marine puissante, des villes embellies, des monuments splendides; mais il y a quelque chose de plus admirable et de plus grand que toutes ces merveilles, c’est la force qui les produit. Cette force, qu’on ne peut trop ménager (c’est là tout le secret de la politique), cette force que trop de gouvernements méconnaissent et négligent, c’est l’individu, et s’il est une vérité que la science démontre et que l’histoire nous crie, c’est qu’en religion, en morale, en politique, en industrie, dans les. sciences, dans les lettres, dans les arts, l’individu n’est rien que par la liberté.

Novembre 1860 .

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