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Pour étudier la politique, c’est-à-dire la science du gouvernement, c’est aux Grecs qu’il faut remonter. Ils ont été nos maîtres, soit que nous ayons puisé leurs idées à la source même, soit que npus les ayons reçues des Romains, qui en philosophie politique, comme en toute autre doctrine, n’ont rien inventé. L’Orient a vu de vastes empires, mais ces grandes monarchies n’ont été que des despotismes politiques et religieux. Hormis la Chine, il ne paraît pas qu’on ait rien écrit sous ces gouvernements. La raison en est simple. D’une part il est difficile de rassembler des règles générales et d’édifier un système chez des peuples où règne le caprice d’un maître ; de l’autre il n’est pas facile de juger un pouvoir absolu. Le despotisme aime par-dessus tout le silence, les éloges môme l’inquiètent; la lumière l’effraye; si on le discute, il est perdu.
Il en fut tout autrement en Grèce. Dans ce pays, partagé entre tant de peuples et de gouvernements divers, l’attention des philosophes fut appelée de bonne heure
sur la société, l’État et ses lois. Une démocratie aussi mobile que celle d’Athènes, une cité où les révolutions se succédaient sans cesse, c’était là un sujet d’études qui s’imposait forcément aux esprits réfléchis. Si le pays était petit, l’expérience était grande; Athènes épuisa vite toutes les formes de la liberté. Son histoire mettait en plein jour les vices de la démagogie; il était aisé de reconnaître, dans les convulsions de la république, cette loi naturelle qui de l’anarchie tire l’ordre, et fait succéder la tyrannie à la licence d’un peuple que les flatteurs ont enivré.
De tous les hommes qui ont étudié la politique, le plus profond et le plus sage est Aristote; ni Machiavel, ni Montesquieu ne l’ont égalé. Que des philosophes et des théologiens préfèrent Platon à son disciple, je ne critiquerai pas leur opinion; je n’entends point décider un procès qui occupera encore nos arrière-neveux; mais en politique, la question me paraît jugée sans appel. Platon , ce poète décousu , comme le nomme Montaigne, est un admirable moraliste. Malgré la bizarrerie de certaines idées, on lira toujours avec plaisir la République et les Lois : mais si Platon nous inspire l’amour de la justice, il ne nous apprend que peu de chose sur la science du gouvernement; Aristote, au contraire, décrit ce qu’ü a sous les yeux. L’étude et la comparaison des constitutions libres lui font découvrir des règles qui n’ont pas vieilli, des lois naturelles qui n’ont pas changé plus que l’humanité. Ce n’est pas un idéal qu’il imagine, c’est une histoire qu’il écrit. Par sa façon d’étudier, Aristote est un moderne ; le
champ d’observations a grandi, la méthode n’a point varié.
De toutes ses comparaisons, de toujÆS ses remarques, Aristote tire un État modèle, un gouvernement parfait. Quel est cet État? C’est quelque chose qui, aujourd’hui, ne répond plus à nos besoins ni à nos idées ; il est visible que toutes les conditions de la liberté ont changé ; le mot môme de liberté n’a pas le même sens chez les anciens et chez les modernes. Faute d’avoir fait cette distinction, Rousseau et Mably se sont tout à fait égarés, et des disciples maladroits et fanatiques nous ont fait payer cher l’erreur de leurs maîtres. En politique comme dans les arts, il sera toujours utile d’étudier l’antiquité, il sera toujours puéril et dangereux de l’imiter.
Chez les Grecs (Aristote regarde le reste des peuples comme des barbares) la société se divise en hommes libres et en esclaves. Ces derniers ne sont que des instruments vivants, des animaux domestiques. La loi ne les connaît pas.
Parmi les hommes libres, le législateur et le politique ne considèrent que ceux qui ne vivent pas d’un travail manuel, et qui par conséquent peuvent se donner tout entiers aux affaires générales. L’artisan, pour Aristote, n’est qu’un esclave sous un autre nom ; il sert le public ; jamais dans une république parfaite on ne fera un citoyen d’un ouvrier ‘. Des gens de loisir, des propriétaires qui vivent de leur revenu et du travail de leurs