‹ L'État et ses limitesChapitre 13 sur 59 · Aristote, Polit, f I, cb. n · texte numérisé non relu

Aristote, Polit, f I, cb. n

volonté était un plaisir vif et répété. En conséquence, les anciens étaient disposés à faire beaucoup de sacrifices pour la conservation de leurs droits politiques et de leur part dans l’administration de l’État. Chacun, sentant avec orgueil tout ce que valait son suffrage, trouvait dans cette conscience de son importance personnelle un ample dédommagement »

Être tour à tour, et quelquefois tout ensemble, gouvernant et gouverné, souverain et sujet, tel est l’idéal fie la liberté antique. C’est ce qui nous explique comment, chez les Grecs et les Romains, on passe sans transition de l’extrême liberté à l’extrême servitude. Il «uffit qu’un tyran s’empare du pouvoir, pour qu’ aussitôt le despotisme s’établisse; la seule garantie du citoyen, c’est sa part de souveraineté.

L’exemple de Rome est la preuve de ce fait curieux. A Rome le citoyen est roi, aussi l’entoure-t-on de privilèges de toute espèce. La liberté individuelle n’a jamais clé plus énergiquement garantie. Les lois Valériennes sont de véritables lois d’habeas corpus; la custodia libéra exclut toute prison préventive; les tribuns, personnages sacrés et inviolables, sont toujours prêts à protéger le citoyen menacé; ce sont des iméi, judices iurati, qui prononcent dans les procès criminels; enfin l’exil volontaire soustrait l’accusé à toute vengeance populaire, et équivaut à l’abolition de la peine de mort en matière politique. Cicéron a pu rendre cette justice aux vieux Romains, que chez aucun peuple il n’y avait

I . De la Liberté des ancietis comparée à celle des modernes, Court de |)oliliqiie eonslit., t. Il, p. 547. Paris, 1861.

fu (les lois et (les peines plus douces; mais qu’on ne s’y trompe pas, toutes ces libertés ne sont que des privili-ges de la souveraineté.

Du jour où Sylla s’empare du pouvoir, la tyrannie entre dans Rome, pour n’en plus sortir. Les tribuns réduits au silence, les comices dominés, séduits ou supprimés, il n’y a plus de place que pour la servitude, et quelle servitude! On ne voit même pas que les anciens disputent au maître du monde ce qui nous semble aujourd’hui le droit le plus sacré de l’individu; je veux dire : la conscience, l’intelligence, le travail. Religion, éducation, lettres, commerce, industrie, tout est dans la main de l’empereur, le jour où le peuple, volontairement ou non, a transmis aux Césars sa souveraineté. Ni Trajan, ni Marc-Aurèle ne doutent un instant que leur pouvoir ne soit sans bornes. Ils gouvernent au nom du peuple; prétendre limiter cette puissance infinie, c’est un crime de lèse-majesté.

Si Jésus-Christ n’avait point paru sur la terre, j’ignore comment le monde aurait résisté à ce despotisme qui l’étouffait. Je ne parle point ici en chrétien, je laisse de côté toute question religieuse, et ne suis qu’historien. C’est en cette qualité que j’affirme qu’en politique, aussi bien qu’en morale et en philosophie, l’Évangile a renouvelé les âmes. C’est avec raison que nous datons de l’ère chrétienne ; car une société nouvelle est sortie de l’Évangile.

Ce n’est point qu’à première vue l’Évangile semble fait pour changer la politique. Mon royaume n'est pas de ce monde; rendez à César ce qià est à César, disait

Jésus-Christ; et Paul ' ajoute ; <c Rendez à chacun ce qui lui.estidù, le tribut à qui le tribut, les impôts à qui les impôts, la crainte à qui la crainte, l’honneur à qui l’honneur. » L’obéissance au pouvoir établi est ‘la loi de l’Évangile.

Mais lorsque le Christ ajoute : Rendez d Dieu ce qui est à Dieu; il proclame un principe nouveau en contradiction avec toutes les idées antiques. Chez les anciens, les dieux sont attachés aux murs de la cité, et n’existent qu’avec la permission du Sénat, ou de César. Proclafmer que Dieu a des droits, c’est déchirer l’unité du despotisme. Là est* le germe de la révolution qui sépare le monde ancien du monde moderne. Rousseau IV lnen senti, mais pour s’en plaindre il nous propose gravement l’exemple de Hobbes, « le seul qui ait bien vu le' mal et le remède, qui ait osé proposer de réunir les deux têtes de l’aigle, et de tout ramener à- l’unité politique, sans laquelle jamais État ni gouvernement ne sera bien constitué » D’accord sur le fait avec Rousseau, nous enitrrons des conséquences toutes contraires. C’est la souveraineté de Dieu qui a brisé à jamais la tyrannie des Césars. En effet, du jour où cette souveraineté est reconnue, il y a des devoirs, et par conséquent des droits pour l’âme immortelle, droits et devoirs indépendants de l’État, sur lesquels le prince n’a point d’auto-

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