‹ L'État et ses limitesChapitre 16 sur 59 · Dion Castius, LH · texte numérisé non relu

Dion Castius, LH

LA LIBKUÏE ANTIQUE

en son for intérieur ce qu’on voudra, personne ne s’en soucie; l’impiété même est de bon goût; mais il y a un culte public qui fait partie des institutions. Celui qui ne respecte pas les dieux de la patrie, les dieux officiels, celui-là est un athée.

Ainsi s’explique un des faits les plus tristes de l’histoirë, la persécution des chrétiens. Si l’on excepte Néron, les princes qui envoient les chrétiens au martyre sont de grands hommes, des administrateurs habiles, des politîqu'es austères; c’est un Trajan, un Marc-Âurèle , un Sévère , un Décius , un Dioclétien ; les mauvais princes sont tolérants, c’est-à-dire indifférents. Commode a des chrétiens autour de lui; Héliogabalè ne leur fait point de mal. Les empereurs , qui sont tout entiers à leur plaisir, laissent aller les choses; l’empire n’est pour eux qu’une possession viagère ; ceux qui sont plus éoucîeuX de la grandeur romaine rêvent un retour au passé. Ce qu’il leur faut, c’est lé rétablissement d’une impossible unité. Pour eux les chrétiens sont des athées et des ennemis, double reproché où la politique a plus de place que la haine , quoi iqu’en disent les apologistes. Aux yeux des vieux Romains, les chrétiens sont des athées, car ils n’adorent point les dieux nationaux ; des ennemis, car ils portent un coup de ihort au systèmé impérial et païen. La vue était juste ; cé qui ne l’était point, c’était la prétention de réduire par le ffer et lé feü des gens qui, après tout, ne réclamaient que la liberté. Ce n’était point à la conscience à plier, c’était à l’empire à se transformer. D’un côté il y avait un intérêt, de l’autre il y avait un droit.

Oans cette Itrtte entre la force et la conscience, entre la raison d’État et la foi, je né sais rien d’aussi beau que le courage des martys. L’antiquité n’a rien de plus glorieux. Mourir comme Caton, pour ne pas voir un maître, est un trait d’héroïque désespoir; mourir pour ne pas offenser Dieu et ne pas manquer à la vérité, c’esT' quelque chose de plus grand : c’est la sainteté.

C’est à cette sainteté que nous devons la liberté modemcw 11 y a là des souvenirs que rien ne peut effacer. Si grande qu’ait été plus tard l’ambition des papes, quelques fautes que cette ambition leur ait fait commettre, la Rome chrétienne n’a pu prescrire contre ses origines. Les palais des papes ont remplacé les palais des Césars, le Vatican paide de puissance à l’Église; mais au-dessous de cet édifice splendide il y a les catacombes, qui parlent de liberté.

Quand une idée est vraie, elle s’empare des âmes, et finit toujours par triompher. Les politiques tuent les hommes, mais le sang des martyrs est la semence des fidèles; peu à peu les passions s’usent, les intérêts changent, l’idée envahit et conquiert jusqu’à ses ennemis. 11 vient un moment où la force d’attaque s’équilibre avec la force de résistance, prête à l’emporter le lendemain.

Dans les affaires du monde, c’est ce moment indécis que saisissent les habiles. C’est ce que fit Constantin. Il n’était pas chrétien, il tenait à plus d’une superstition païenne ; mais il sentait que le parti chrétien, jeté dans la balance, lui donnerait l’empire. Il se mit à la tête d«s novateurs et devint le maître de l’univers.

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Après la victoire, quelle fut sa politique? Cette politique, qu’on loue encore aujourd’hui, fut de faire cesser le divorce nécessaire de la conscience et de l’État. Constantin ne voulut pas seulement donner la paix aux chrétiens, en leur garantissant la liberté, ce qui eût été admirable, il voulut rétablir l’unité de gouvernement, en faisant entrer l’Église dans les cadres de l’empire, et par malheur il y réussit.

Constantin, ou plutôt l’empereur, fut alors une espèce de Janus religieux, un personnage à deux faces, l’une tournée vers le passé, l’autre tournée vers l’avenir. Grand pontife des païens, évéque extérieur et protecteur des chrétiens, arbitre entre deux sociétés, les ménageant et les dominant toutes deux, essayant de balancer le mensonge vieilli et la vérité nouvelle, Constantin établit cette alliance intime de l’Église et de l’État qui a été la grande erreur du moyen âge ; car elle allie ensemble des intérêts passagers, changeants, misérables, et des droits éternels, sur lesquels on ne transige pas.

L’effet de cet accord fut désastreux. Les évêques devenus fonctionnaires etlareligion loi de l’État, le mouvement des esprits s’arrêta ; l’Église grecque fut pétrifiée du jour où Constantin l’épousa. Ce bras humain l’a desséchée. Une fois constituée à la façon impériale et païenne, la société chrétienne resta immobile ; et pour les sociétés comme pour les hommes, ne plus croître, c’est mourir.

L’empire tombait pas sa propre décrépitude, quand les Barbares l’envahirent. Ces hommes à cheveux roux, qui sentaient l’ail et le suif, et qui ne connaissaient

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d’autre plaisir que la bataille et le pillage, apportaient dans le monde effrayé un principe nouveau, qui en plus d’un point s’accordait avec le christianisme; c’est ce qui explique le penchant que dès le premier jour l’Église eut pour les Germains. C’étaient des auxiliaires puissants et des écoliers dociles que la fortune lui donnait.

Ces Barbares ne savaient pas ce que c’est que l’État, les villes même leur faisaient horreur; c’étart pour eux des pièges à loup, busta fer arum. Ils ne connaissaient que l’individu. Chez les Grecs et les Romains, c’est la cité qui est souveraine; chez les Germains, c’est l’homme ; chacun est roi dans son domaine et dans sa maison.

C’est là une liberté farouche, qui ne pouvait donner que l’anarchie ; mais dans ce désordre il y avait un germe d’indépendance, une force et une énergie individuelle, que le monde antique n’a jamais connue.

Restés païens, les Barbares avaient peu changé. Les Germains de Tacite ressemblent à ceux de César; les Francs d’Ammien-Marcellin rappellent les Chérusques de Tacite. Le christianisme les transforma ; la conquête, en mettant à leur portée les ressources d’une vieille civilisation, acheva cette métamorphose. La corruption mêlée à la barbarie la rendit plus hideuse ; mais cette corruption raffinée fut le vice des grands ; le peuple prit le germe chrétien, et entra résolument au service de l’Église. Ainsi commença, au milieu des ténèbres et des désordres, une nouvelle civilisation.

De là deux façons de juger les Barbares. Si l’on ne considère que ce qu’ils ont détruit, ce reste d’art et d t

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richesse, leur brutalité nous effraye; si l’on regarde les qualités solides qu’ils apportaient avec eux, le courage, ; l’indépendance, l’honneur, on sent que l’avenir leur appartient. C’est comme un vase qui sort de la fonte couvert de poussière et de scories; mais déjà le connaisseur devine le chef-d’œuvre et regrette presque ce que l’art du ciseleur enlèvera à la naïveté du premier jet.

Une fois maîtres de l’empire, les Barbares organisèrent la souveraineté à leur mode ou plutôt ils la détruisirent pour la remplacer par l’idée de propriété. La liberté pour eux, ce fut le domaine ; l’indépendance et le pouvoir tenaient à la propriété. De là sortit la féodalité, régime qu’on peut blâmer ou louer, suivant le point do vue où l’on se place. Parle-t-on des propriétaires: Églises, Universités, barons féodaux, communes, corporations, il y a partout une liberté d’action qu’on peut regretter aujourd’hui ; parle-t-on des non-propriétaires : serfs, vilains, il y a une oppression et des misères sans nombre. Cherche-t-on l’État; il est en pièces: la nation, elle n’existe pas. Mais si ce régime, qui eut sa grandeur et sa floraison au treizième siècle, nous est resté justement odieux par la façon dont il pesa sur nos pères, il faut cependant reconnaître qu’il y avait là des germes excellents que nos rois ont écrasés et dont les Anglais ont tiré toutes leurs libertés. En Angleterre on a réformé peu à peu les abus, on a élevé les classes opprimées au rang et aux privilèges de la noblesse ; chez nous on s’est rattaché violemment à l’antiquité, on a tout nivelé par en bas, tout abattu, tout rasé. La vieille théorie de l’unité de l’État a reparu de bonne heure

en France ; dès Philippe le Bel, les légistes ont été rechercher à Bologne les traditions de la Lexregia et de la scuverainté absolue.

CoEoment ces traditions impériales, et avant tout païennes, se sont-elles relevées? Ce fut l’Église qui reprit l’héritage romain. L’unité lui était chère, c’était pour elle la condition de la vérité ; l’Église voulut remplacer le vieil Empire par l’unité de foi , et donner à tous les chrétiens une même patrie qui serait la Chrétienté. Établir la Cité de Dieu sur la terre, c’était une idée qui ne manquait pas de grandeur; elle fut soutenue par de nobles esprits. Les papes n’épargnèrent rien pour civiliser les Germains. Le droit canonique fondit ensemble les idées romaines, germaniques et chrétiennes; c’était une œuvre excellente : Userait ingrat et puéril de nier que l’Église ait élevé et civilisé les nations modernes; mais l’erreur des papes fut de prendre modèle air le passé , et de ressusciter la politique des Césars. Non contente de conserver dans les diocèses les cadres de l’administration romaine , ils s’imaginèrent , et ' l’Église avec eux,, qu’il appartenait à l’autorité maté- ? rielle de garder et de maintenir la vérité. Au lieu de ' comprendre l’unité à la façon de l’Évangile, comme ’ l’accord moral des âmes rapprochées par la même foi et le même amour, l’Église voulut établir l’uniformité, à la mode impénale et païenne, en faisant décréter la vérité, comme une loi, par les conciles, en la faisant res- • pecter comme une loi, à l’aide de la force et du bourreau.

Cette conception de la vérité, ce désir de façonner la ' société chrétienne à l’image de l’empire romain, expli-

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que les fautes, les misères, l’impuissance du moyen âge. ConTaincue qu’elle possédait la vérité absolue, et que cette vérité était une loi que des scélérats seuls pouvaient méconnaître et violer, l’Église arrêta court la pensée humaine. Elle s’empara delà science non moins que du dogme ; elle voulut faire régner dans les âmes une foi immobile, et enfermer la raison humaine dans des bornes qu’elle ne franchirait plus.

C’est ainsi que la Bible et Aristote devinrent la loi suprême des esprits. Tout était fixé, et fixé à jamais, le dogme et la science. On pouvait tout expliquer, on ne pouvait rien changer. Voilà pourquoi toute la théologie et toute la philosophie du moyen âge se réduit au syllogisme. La vérité, donnée par la Bible ou par Aristote, est une majeure infaillible, il ne reste plus que les conséquences à en tirer.

Ce n’est pas là sans doute la liberté que promet l’Évangile; nous sommes loin de la touchante parabole qui ordonne d’attendre la moisson pour séparer l’ivraie et le bon gain. Ce n’est pas davantage ce qu’Aristote avait enseigné, lui, l’intelligence la plus large et la plus chercheuse que le monde ait jamais vue. Il eût certes désavoué des disciples qui adoraient jusqu’à ses fautes, ce n’est pas le maître de la science qui eût enchaîné l’esprit humain. Cette étrange transformation tenait à cette fausse conception qui, faisant de la vérité une loi, la pétrifiait du même coup.

Le docteur, ou, pour lui laisser son titre, l’ange de cette école, c’est saint Thomas. Il est impossible d’étudier ce vigoureux logicien, sans admirer sa patience.

sa force et son labeur ; mais il est trop visible que le dernier mot de sa science, c’est l’immobilité, le dernier mot de sa politique, la souveraineté du pape, maître de la conscience et de la pensée humaine, véritable empereur de la chrétienté.

Du douzième au quinzième siècle, les légistes de Bologne reprirent, avec le droit romain, la théorie impériale, mais non plus au compte de la papauté. Saint Thomas donne tout au vicaire de .Jcsus-Christ , en vertu de sa suprématie spirituelle. Dans son fameux traité de la monarchie, Dante, le philosophe de l’autre école, donne tout à l’empereur en vertu de sa supériorité temporelle. Un Dieu, une loi, un empereur, telle est sa devise. Au fond, c’est la doctrine de saint Thomas, mais retournée au profit d’un autre maître. Des deux parts, sans doute, ce n’est pas le despotisme qu’on revendique, c’est la suprême juridiction ; mais la différence est dans les mots plus que dans les choses. C’est toujours l’humanité condamnée à obéir aveuglément, et à ne plus sortir des remparts qu’on dresse autour de la pensée. Il y a lutte entre le pape et l’empereur ; c’est la querelle de deux ambitions qui se disputent le monde; la liberté n’y gagne rien, ou, pour mieux dire, la querelle lui permet de respirer ; le succès d’un des deux rivaux, quel qu’il fût, l’eût étouffée.

En ramenant aux idées de l’antiquité, la Renaissance contribua sans doute à émanciper l’esprit humain ; ce n’est pas en vain que les sciences et les lettres reconquièrent leur indépendance et qu’elles vont se retremper aux sources les plus pures; mais on ne voit pas que

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la Renaissance ait beaucoup servi la bberté. Elle colaeide avec l’avénement des grandes monarchies qui aq>portent aux peuples l’unité nationale qui est un bien, le despotisme administratif qui est un mal. Le philosophe de cette école est Machiavel; son dernier mot est le Prince. On avait subordonné la politique à la religion ; Machiavel l’affranchit de la religion et de la morale, et réduit tout à l’habileté. Cette triste conclusion a effrayé les amis de Machiavel, ils lui ont prêté des intentions que selon moi il n’avait pas, et qu’il ne pouvait pas avoir.

« Machiavel, dit Rousseau, était un honnête homme et un bon citoyen ; mais, attaché à la maison de Médicis, il était forcé, dans l’oppression de sa patrie, de déguiser son amour pour la liberté. Le choix seul de son exécrable héros (César Borgia) manifeste assez son intention secrète ; et l’opposition des maximes de son livre du Prince à celles de ses Discours sur Tiùe-Live est de son Eistoire de Florence^ démontre que ce profond politique n’a eu jusqu’ici que des lecteurs superficies et corrompus. La cour de Rome a sévèrement défendu son livre ; je le crois bien, c’est elle qu’il dépeint le plus clairement*.»

N’en déplaise à Rousseau et à son dédain, l’oî^osition de maximes qu’il attribue à Machiavel n’existe point. Que le secrétaire florentin ait eu l’àme d’un patriote, qu’il ait chéri par-dessus tout l’indépendance nationale, je l’accorde; mais la liberté qu’en des temps plus heureux il eût aimée dans une république, il l’at-

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