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Contrat social, liv. 111, ch. VI, à la note

tendait et il l’acceptait de la main d’un maître plus adroit Ou plus scélérat quelles autres. Avant tout, Machiavel veut la grandeur et l’unité de Htalie. Ce qu’il y a de moral et de divin dans la liberté, il ne le voit pas; sa politique est matérialiste, et, à l’exemple de toute doctrine matérialiste, elle aboutit, comme conclusion dernière, au régné de la force. Un héros qui mène la triste humanité, c’est le dernier mot d’une école qui n’a et qui né péut avoir ni le respect ni l’amour de l’individu. SiCèttè terre fragile qui fait le corps de l’homme ne contient pas une essence immortelle, quel en peut être le prix?

Avec la Réforme, noUs entrons dans un monde nou- Veàu. C’est le réveil de l’esprit germanique et de l’esprit chrétien; c’est la véritable renaissance, celle qui, en émancipant la conscience, revivifie le catholicisme lui-même, et du même coup brise le vieux joug des Césars.

Ce ne fut pas, sans doute, la pensée des premiers réformateurs; mais les idées nouvelles portent toujours plus loin que leurs premiers inventeurs ne l’ont vu. On croyait retourner au primitif Évangile, à la pure doctrine des apôtres ; on ne s’inquiétait point de la politique. Tout au contraire, pour résister au pape, on ne s’appuyait que trop sur le bras séculier; mais comment revenir aux premiers temps dé l’Évangile sans proclamer que l’âme n’appartient qu’à Dieu, qu’elle est libre de se sauver ou de se perdre, et que personne, par coiiséquent^ n’a droit de lui imposer la vérité ?

Pùur qui ne réfléchit pas, il semble qu’il n’y ait là

que des questions théologiques ou dogmatiques , qui ne doivent pas sortir du sanctuaire ; mais quoi! si l’homme a le droit de chercher la vérité librement, il a droit de répandre et de communiquer cette vérité ; il a droit de se réunir à ceux qui pensent comme lui, de les aider, de les secourir. Église libre, éducation libre, libre association, droit de parler et d’écrire, voilà les conséquences de cette liberté de la conscience que proclamaient les réformateurs. Sans le savoir et sans le vouloir, ils apportaient avec eux une révolution.

On s’en aperçut bientôt. L’Angleterre surtout en ht l’expérience. Les doctrines du droit divin, de la légitimité, de la toute-puissance des rois, tombèrent avec le vieil édifice catholique. Le droit naturel, c’est-à-dire le droit pour chaque individu de vivre et de développer ses facultés, devint le fondement du droit politique. En théorie, l’ordre social fut renversé ; jusque-là tout partait du pape ou du roi, la liberté était- une gracieuse concession du souverain ; après la réforme, et surtout après la révolution de 1688, tout partit de l’individu. Le gouvernement ne fut plus qu’une garantie des libertés particulières, le prince ne fut plus qu’un mandataire, qu’on pouvait révoquer pour cause d’incapacité ou d’infidélité.

Locke est le politique de cette nouvelle école. Le traité du Gouvernement civil a été le manuel de la liberté moderne. Sans doute il y a plus d’une erreur dans ce livre ; la théorie qui fait sortir la société d’un contrat a mené Rousseau aux abîmes ; mais, si la société est un fait naturel, comme l’a déjà vu Aristote, et non

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pas un contrat, comme l’ont supposé Locke et Rousseau , il n’en est pas de même du gouvernement. Qu’il y ait eu ou non un pacte signé à l’origine, le droit et le dèvoir des princes n’en est pas moins le même en tout pays. C’est pour le peuple et non pour eux qu’ils régnent, et par une conséquence’forcée leur pouvoir n’est pas absolu. Leur autorité s’arrête là où finit l’intérêt commun, la où commence le droit naturel de l’individu.

Tandis que l’Angleterre, envahie par l’idée nouvelle, se débattait au milieu des révolutions, tandis que la Hollande grandissait au milieu des orages, et ouvrait à tous les persécutés ses villes hospitalières, l’Espagne resserrait son unité et fortifiait l’Inquisition ; la France se mettait tout entière dans la main de Louis XIV ; Bossuet, ce grand défenseur de la tradition, écrivait la Politique tirée de l'Ecriture sainte ou fulminait contre les protestants ce sixième avertissement, chef-d’œuvre d’éloquence, mais impuissant défi jeté à la force nouvelle qui s’emparait de l’humanité.

Depuis lors, ce souffle puissant et qui ne s’arrête pas a renouvelé le monde. Jetons les yeux autour de nous ; ce qui fait la grandeur et la richesse des nations modernes, ce n’est ni le territoire, ni le climat, ni l’ancienneté, ni la race; c’est la liberté. L’Espagne, dernier rempart de l’uniformité, est tombée, malgré sa bravoure et sa chevalerie ; tandis que l’Angleterre a pris le premier rang. Depuis deux siècles, cette prospérité étonne des gens qui ont des yeux pour ne point voir ; depuis deux siècles , des prophètes mal inspirés nous annoncent la décadence et la ruine prochaine de l’Angleterre,

et cependant ce peuple vivace, qui a résisté à Loulê XIV comme à Napoléon, semble se jouer des orages ; il est aujourd’hui plus riche, plus fort, et surtout plus libre et plus moral que jamais.

D’où vient ce démenti donné aux politiques dè la Vieille école? Comment se fait-il qu’un pays, sans unité matérielle, sans uniformité administrative, soit animé d’un patriotisme si jaloux? Comment se fait-il qu’un peuple rempli de dissidents, d’illuminés, de charlatans, fasse à là religion une si grande place dans la vie ? Comment se fait-il que la presse soit agitée, les chambres émues, et les esprits tranquilles? Tout cela lient à la liberté. On aime d’autant plus la patrie, qu’on est plus lier de ses droits de citoyen. Oli est d’autant plus religieux qu’on a choisi soi-méme sa foi, et que la main des hommes he vient point troubler nos rapports avec Dieu. On est d’autant plus tranquille qu’on a plus de moyens de défendre ses idées, et qu’on attend de sou courage et de sa patience le triomphe de la vérité.

Voyez l’Amérique, cette fille de l’Angleterre, ou pour mieux dire l’Angleterre elle-même émigrée dans le Nouveau Monde, mais laissant dans la vieille patrie l’É*glise établie, la noblesse, les privilèges et les abus. C’est une pure démocratie, mais une démocratie chrétienne. Elle nous parait faible, parce qu’elle n’a pas ces institutions romaines) cette centralisation administrative qui, chez nous, entre dans l’idée de l’État ; mais elle est forte par ce qui nous manque, par la liberté de la commune et de l’Églisë, par l’éducation populaire, par Tassocià-

tîon, par le faisceau de toutes les libertés individuelles. L’État eet petit ; l’individu est grand. Aussi quelle vitalité dans une Ikitte gigantesque ? Quel autre pays aurait soutenu deux ans de guerre civile, et quelle guerre ! sans que l’ordre public soit troublé, sans que la liberté soit menacée par le pouvoir, trahie par les ambitieux ou insultée par léS poltrons ?

Voilà ie triomphe de la liberté moderne; niais, si nous remontons le chemin que nous avons parcouru, il est facile de voir que cette liberté est le contre-pied des idées d’Aristote. C’est la souveraineté de l’individu, opposée à l’alatique souveraineté de l’État.

Cette différence des deux libertés. Benjamin Constant l’a exprimée, il y a plus de quarante ans, dans un passage qui n’a rien perdu de sa vérité ' .

Cf bemandez-vôiis ce que de nos jours un Anglais entend '

par le mot de liberté?

« C’est pour chacun le droit ne n’ôlre soumis qu’aux lois, de ne pouvoir être ni arrêté, ni détenu, ni miâ à mort, ni maltraité d’aucune manière, par l’elîet de la volonté arbitraire d’un ou de plusieurs individüs. C’est pour chacun le droit de dire son opinion, de choisir son industrie et de l’exercer ; de disposer de sa propriété, d’en abiiser môme ; d’aller, de venir, sanS en obtenir la permission et sans rendre compte de ses motifs ou de ses démarches. C'est pour chacun lé droit de se réunir à d’autres individus, soit pour conférer sur ses intérêts, soit pour professèr lé culte que lui et ses associés préfèrent, soit simplement pour remplir ses jours et ses heures d’dnè maniéré plus conforme à ses inclinations cl à ses fantaisies. Enfin c’est le droit pour chacun d’influer sur l’admihislration du gouvernement, soit par la iiômifiàtion dé tons On certains fonctionnaires, soit par des représen-

i. De la Liberté chez les anciens comparée à celle des modernes. Cours de pblitiqiié constit., t. II, p. 541.

tâtions, des pétitions, des demandes que l’autorité est plus ou moins obligée de prendre en considération.

a Comparez maintenant à cette liberté celle des anciens.

« Celle-ci consistait à exercer collectivement, mais directement, plusieurs parties de la souveraineté tout entière, à délibérer, sur la place publique, de la guerre et de la paix, à conclure avec les étrangers des traités d’alliance, à voter les lois, à prononcer les jugements, à examiner les comptes, les actes, la gestion des magistrats, à les faire comparaître devant tout le peuple, à les mettre en accusation, à les condamner ou à les absoudre ; mais en même temps que c’était là ce que les anciens nommaient liberté, ils admettaient comme compatible avec cette liberté collective, l’assujettissement complet de l’individu à l’autorité de l’ensemble Toutes les actions privées sont soumises à une sur-

veillance sévère. Rien n’est accordé à l’indépendance individuelle, ni sous le rapport des opinions, ni sous celui de l’industrie, ni surtout sous le rapport de la religion. La faculté de choisir son culte, faculté que nous regardons comme l’un de nos droits les plus précieux, aurait paru aux anciens un crime et un sacrilège. Dans les choses qui nous semblent les plus futiles, l’autorité du corps social s’interpose et gêne la volonté des individus. Terpandre ne peut, chez les Spartiates, ajouter une corde à sa lyre sans que

les Éphores ne s’en offensent Les lois règlent les mœurs, et

comme les mœurs tiennent à tout, il n’y a rien que les lois ne règlent.

« Ainsi chez les anciens l’individu, souverain dans les affaires

publiques, est esclave dans tous ses rapports privés Chez les

modernes, au contraire, l’individu, indépendant dans la vie privée, n’est, même dans les États les plus libres, souverain qu’en apparence. Sa souveraineté est restreinte, presque toujours suspendue ; et si à des époques fixes, mais rares, durant lesquelles il est encore entouré de précautions et d’entraves, il exerce cette souveraineté, ce n’est jamais que pour l’abdiquer. »

Cette conception si nette de la liberté moderne , ces idées si simples, si vraies, si pratiques, sont-elles entrées dans notre esprit et dans nos institutions? Il s’en faut de beaucoup, et, depuis 1789, on peut dire que la

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France, travaillée en sens contraire, a penché tantAt vers la liberté moderne, et tantôt vers l’antique souveraineté. Des politiques entichés de l’antiquité n’ont jamais pu s’élever jusqu’à comprendre que dans nos grands États modernes, où le peuple vit d’industrie et ne se rassemble pas à toute heure sur la place publique, la souveraineté à la grecque n’est qu’un leurre et un danger.

En 1789 on en est aux idées de la liberté moderne. L’influence de Montesquieu, celle des physiocrates, celle de Lafayette et de ses amis, les Américains comme on les appelle, est prépondérante. Les fameux principes de 89, si souvent loués sur parole, comme une admirable invention du génie français, ne sont qu’une traduction [du bill des droits de 1689 , ou des articles additionnels de la constitution des États-Unis. Par malheur, nous en sommes restés à une proclamation stérile; nous attendons encore ces libertés dont nos pères ne se croyaient pas indignes il y a soixante-dix ans.

Avec la Législative et la Convention, nous retombons, par Rousseau et Mably, dans la souveraineté antique ; nos institutions, comme nos modes, sont renouvelées des Grecs; ridicule et fausse imitation.

C’est Robespierre, fanatique élève de Rousseau, qui, à l’exemple de son maître, veut une religion civile et une éducation de l’État, afin de réunir entre les mains du souverain les deux têtes de l’aigle que Jésus-Christ a séparées; ce sont des disciples de Mably, qui, à la suite de ce grave rêveur, nous déclarent que la liberté

LA LIDERTE ANTIQUE

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individuelle est un fléau, que la propriété est un mal, et enfin que l’autorité législative est illimitée et s’étend à tout. Plus on est esclave comme individu, plus on est souverain comme peuple, et par conséquent plus on est libre. En vain on réclame contre cette singulière liberté qui naît de la Servitude ; Saint-Just et Robespierre ont une phrase de Rousseau pour fermer la bouche û quiconque ose murmurer ; « Les lois de la liberté sont mille fois plus austères que n’est le joug des tyrans. » Songez que ces terribles logiciens ont, à l’appui de leur raisonnement, la confiscation, Pexil et la guillotine : vous comprendrez comment 1a France a pris en horreur une liberté qui n’était qu’une des plus mauvaises formes de la tyrannie.

Avec la Constitution de l’an !II, on retourne aux idées modernes; aussi Montesquieu redevient-il populaire, et fait-on son éloge dans les assemblées. 11 ÿ a là une œuvre d’honnêtes gens et de patriotes éclairés ; on y sent la main de Daünou. Si cet essai de liberté échoue, c’est qu’il y a en France des souvenirs sanglants, c’est que les passions et les haines sont soulevées, c’est que le pays a soif de repos et d’oubli.

Ce repos, le Consulat le donné à la France, en y ajoutant la gloire; mais c’était nous vendre la gloire trop cher que de nous la faire payer au prix de la liberté. Dans toutes les histoires, il est de mode d’exalter le génie organisateur du premier Consul; on fait de Napoléon un Lycurgue imaginant des institutions nouvelles, pour un peuple que les révolutions ont réduit en poudre; c’est aller trop loin. On peut louer l’énergique

ET hk UBERTÉ MODERNE. 131

volonté, mais non pas les idées politiques de Bonaparte, car toutes ces idées se réduisent à une seule ; Faire rentrer la France dans le sillon de l’ancienne monar> chie.

Sans doute le premier Consul ne rétablit ni l’ancienne noblesse avec ses privilèges féodaux, ni le clergé avec ses grandes propriétés, ni les États provinciaux avec leurs privilèges politiques, ni le Parlement avec ses droits surannés. Il respecta tout ce que la Révolution avait fait en faveur de l’égalité, par la raison toute simple que l’égalité plaisait à la France, et ne gênait en rien, si même elle ne servait la suprême puissance du chef de l’État. Mais l’administration religieuse, politique, hnancière, judiciaire fut un emprunt ou une imitation de l’ancienne monarchie ; on reprit les institutions, les idées et les hommes ; ce fut une véritahle restauration. Le bras était énergique, la France avait besoin d’ordre, mais on ne fît rien pour l’avenir. Comme le disait Napoléon lui-même : « Je suis un signet mis au livre de la Révolution; après moi elle recommencera à la page et à la ligne où je l’ai laissée. » Cette phrase d’une parfaite vérité porte avec elle le jugement de l’Empire; chez le plus grand nombre elle excitera l’admiràtion de cette main puissante qui arrête le pays tout entier et le lait rebrousser en arrière; chez des esprits plus difficiles elle éveillera quelque doute. On se demandera si un politique qui a dix ans devant lui, et un peuple docile et confîant, n’a pas un champ d’expériences suffisant pour faire l’éducation de la liberté, et pour transformer une révolution en une réforme.

c’est-à-dire pour changer une malédiction en bienfait.

Avec la Charte reparaissent les principes de 1789; Benjamin Constant et madame de Staël en sont les défenseurs les plus éclairés et les plus habiles; mais sans parler des souvenirs et des passions qui devaient troubler le règne des Bourbons, il est visible que dès le premier jour la lutte s’engage entre les traditions du passé et la liberté moderne, entre l’individu qui veut se gouverner lui-même, et l’administration qui veut tout confisquer et tout diriger.

Depuis cinquante ans cette guerre a duré avec des fortunes diverses. Le commerce et l’industrie ont de plus en plus répandu le goût de l’action individuelle; mais, d’un autre côté l’administration a de plus en plus étendu son réseau. Si l’on mesure le terrain que la centralisation a conquis, il semble qu’il lui reste peu de chose à faire pour nous rendre l’État antique sous une forme adoucie. L’administration appelle et concentre en elle toute la souveraineté, toute la vie politique; c’est elle qui est la nation.

S’il n’y avait point l’énergique résistance de l’intérêt privé, si l’industrie, par sa nature même, n’échappait au contrôle de l’administration, si surtout on écoutait une école qui se croit nationale, parce qu’elle vit de vieux préjugés, l’État, personnification de la nation, représentant du peuple français, serait bientôt maître de tout. Protecteur des Églises reconnues, il écarterait au besoin le schisme et l’hérésie, comme- des causes de trouble et d’agitation; chargé de l’éducation, il instruirait tous nos enfants, et façonnerait leur esprit à une

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triomphante uniformité; ordonnateur de la charité, il ferait pour nous l’aumône et remplacerait l’association libre par une administration réglée; tuteur des communes, il prendrait soin de tous les intérêts locaux ; seul gardien de l’ordre, il organiserait une police universelle, qui \eillerait pour nous, en nous dirigeant comme des enfants, se chargerait de notre bonheur et ne nous demanderait que de vivre et d’obéir en paix.

Cette forme de gouvernement sourit aux libéraux classiques, qui, au fond, n’ont pour la liberté qu’une médiocre estime. On est persuadé que non-seulement c’est là un système qui convient au tempérament de la France, mais que ce système est le dernier mot de la civilisation. Je connais de très-honnêtes gens qui comptent bien qu’avant peu l’Angleterre, renonçant à sa barbarie féodale, et l’Amérique, abdiquant sa sauvage anarchie, viendront à l’école de la France, et lui emprunteront sa centralisation. C’est tourner le dos à la lumière, c’est ne pas voir que l’idée chrétienne, sortie du dogme, est passée dans les mœurs; que le règne de l’individu approche, et que tout l’effort de la politique doit être de seconder ce nouveau progrès de l’humanité.

Déjà dans l’industrie et le commerce la révolution est faite. C’est à l’individu, c’est à la libre association que nous abandonnons le soin de notre corps et de notre vie. On a brisé les dernières barrières de la pro- » tection, l’État en a-t-il souffert? En est-il moins tranquille ou moins riche? Pour ne parler que du pain, la principale nourriture des Français, jamais l’approvisionnement a-t-il été plus abondant, plus régulier et

plus sûr que depuis que l’administration forcée, bien malgré elle, d’abdiquer son rôle de providence, a tout abandonné à l’anarchie des intérêts privés? Quel démenti donné à la sagesse de Colbert et à la science deses héritiers !

Est-ce là un phénomène isolé? Ce qui est vrai en industrie est-il faux en religion ou en politique? Non, toutes les libertés se tiennent; car, sous des noms divers, toutes les libertés ne sont que le jeu de notre activité, l’efiort de notre esprit plus que de nos bras. Liberté religieuse, liberté d’éducation, liberté d’association, liberté communale, liberté de la presse, tous ces fantômes qui effrayent de prétendus sages, seront des forces bienfaisantes, le jour où une politique intelligente leur ouvrira pleine carrière. Non-seulement elles élèveront les esprits, mais elles les purifieront; loin d’être un danger pour l’État, elles seront pour lui une cause de sécurité. En divisant l’activité humaine, en l’occupant régulièrement, en créant à l’individu des intérêts nouveaux et considérables, elles préviendront ces espèces d’épidémies politiques, qui à un moment donné s’abattent sur un peuple lassé de son repos et corrompu par son loisir.

C’est ce que prouve l’exemple de tous les peuples qui, au lieu de combattre et d’entraver la liberté, trouvent plus simple d’en vivre, et de lui demander la fortune, le bonheur et la paix. Quel pays plus foncièrement tranquille et plus fort que l’Angleterre ! L’orage peut gronder au dehors, la confiance est dans les, cœurs. Alors même qu’on se querelle, le champ de la lutte est borné; c’est un droit nouveau qu'on veut con-

quérir; ce irest pas un gouvernement qu’on veut renverser.

La France, dit-on, n’â ni l’esprit ni les mœurs de la liberté. Je n’ai pas la modestie de ces hommes d’État qui nous délivrent généreusement un brevet d’incapacité; je tiens cet arrêt sévère pour un préjugé. Quand donc nous a-t-on laissés jouir de la libei’té, pour nous déclarer incapables d’en user? Croit-on qu’en ce moment s’il était légalement permis de parler, de se réunir, de former des comités, la France saurait moins bien secourir la misère que ne le fait la libre Angleterre? Quel peuple est mieux né pour s’associer que le peuple sociable par èxcellence? Avant de nous déclarer incapables, que ne nous permet-on d’user un mois ou deux de l’association?

Toute liberté, dit-on, est une éducation; elle n’existe vraiment que lorsque l’usage et l’habitude l’ont fait passer dans les mœurs. Je reconnais la vérité de cette maxime, mais j’en tire une conclusion fort différente de celle qu’on en déduit ordinairement. Si toute liberté est une éducation, quel autre moyen y a-t-il d’élever et d’instruire la France, que de nous laisser vivre librement? Quand nous aurons été tenus en lisière pendant un demi-siècle de plus, serons-nous plus capables de marcher? Est-ce en ne forgeant pas qu’on devient forgeron? Est-ce en restant au coin du feu qu’on devient soldat?

Il serait bon d’en finir avec ces sophismes et de comprendre enfin son teqaps et son pays. En plein dixneuvième siècle, en Europe, parmi des peuples chré-

LÀ LIBEUÏE AISTiQDE

tiens, la liberté n’est pas une question de race, c’est une question de civilisation, c’est-à-dire de pratique et d’éducation. Les plus instruits, les plus intelligents, les plus hardis se servent de cet admirable outil, et marchent à la tête des nations; les plus ignorants ou les plus timides se défient de cette force merveilleuse, et restent en arrière. Puissance, richesse, intelligence, moralité, foi, tout est en proportion de la liberté individuelle. Dire à la France qu’elle n’a ni assez de modération, ni assez de prudence, ni assez d’esprit pour prétendre au premier rang, c’est une singulière sagesse, ou un singulier patriotisme. On me permettra d’.en appeler de ces décisions rendues par des juges plus légers que compétents. L’Angleterre nous a précédés d’un demi-siècle dans la carrière de la liberté industrielle, ne voit-on pas qu’avec notre furie française nous regagnons à grands pas le terrain perdu? Pourquoi donc serions-nous incapables le jour où il s’agira de religion, d’éducation, ou de dévouement?

On suppose souvent que ce grand nom de liberté est un de ces mots magiques qui charment la jeunesse et la séduisent comme tant d’autres illusions. L’âge mûr, dit-on, nous corrige de ces premières et trompeuses amours. C'est encore là un préjugé ; on peut être vieux et libéral ; j’ajoute même qu’il faut peut-être avoir vécu longtemps pour comprendre l’impuissance de tous les mécanismes administratifs, la féconde énergie de la liberté. Quand on est jeune, les systèmes ont quelque chose qui plaît, on aime la symétrie et l’unité ; il semble beau de faire le bonheur des'peuples avec un coup

de baguette ; c’est là qu’est le rêve. La vie des peuples, comme celle de l’homme, est le règne de la diversité ; la liberté seule peut suffire à ces besoins multiples et variés qui naissent et se succèdent à toute heure. La folie n’est pas de comprendre et d’aimer la liberté ; la folie, c’est de croire à des formules stériles, à une impuissante et mortelle uniformité.

Hier encore on nous criait que la France était perdue, si l’on abaissait nos frontières devant la liberté commerciale. L’épreuve est faite, la France n’a pas péri. Un jour viendra de même où l’on comprendra que les droits et les intérêts du moindre citoyen ont leur garantie suprême dans ces journaux qu’aujourd’hui il est de bon tonde maudire; le plus ignorant, instruit et rassuré par l’expérience, saura que sans la liberté de la presse il n’y a ni justice complète, ni administration féconde, ni finances prospères, ni paix assurée, ni gouvernement vraiment fort ; on rira de ces oracles qui nous ont effrayés trop longtemps. Ce jourlà, peut-être, on sentira que nos erreurs sont venues de cette conception politique que nous avons eu le tort d’emprunter à l’antiquité ; on rétablira le problème dans [ses données véritables, et, au lieu de s’effrayer les uns du christianisme et les autres de la liberté, on verra clairement que tous deux ont la même origine, et que si aujourd’hui l’individu a droit d’être souverÿn, c’est que le Christ a affranchi notre âme et brisé pour jamais le despotisme de l’État,

Janvier 1863.

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