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(juand un noble esprit quitte la terre, e’eh à ses amis qu’il appartient de le louer. Seuls ils ont vu de près l’homine privé, seuls ils ont pénétré dans son âme, seuls ils peuvent révéler au pays toute l’étendue de la perte qu’il a faite. Les amis de M. de Tocquevillé ri’ont pas manqué â ee devoir de piété, dernière et triste consolation de ceux qui survivent. M. de Barante devant la Société de V Histoire de France, M. Ampère dans le Correspondant, M. de Loménie dans la Revue des Deux Mondes, nous ont dévoilé toute la vie deM. de Tocqueville, cette vie qui n’a rieii à cacher. En nous faisant niieux connaître le citoyen que la France a perdu, ces pages excellentes ont ajouté à notre admiration et à nos regrets.
Je ne viens point joindre ma voix à ces éloges trop mérités, je n’ai fait qu’entrevoir M. de Tocqueville, et n’ai pu l’aimer que de loin. Mais à présent que le si-
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lence se fait autour d’un tombeau, peut-être le moment est-il venu de rendre justice au politique et à l’écrivain; peut-être même n’y a-t-il point de temps à perdre si l’on veut être équitable envers M. de Tocqueville et reconnaître tout ce qu’on lui doit. Quand le poëte a terminé son œuvre, il nous laisse sa pensée, embaumée pour ainsi dire dans la forme qu’il a créée; sa couronne pâlit, elle ne s’effeuille pas. Racine a moins d’admirateurs qu’au siècle de Louis XIV, mais son théâtre subsiste tout entier, personne ne lui dispute Athalie. Il n’en est pas ainsi des hommes ({ui s’occupent de morale, de philosophie, de religion, de politique; avec le temps, leur œuvre s’amoindrit, et souvent 1 1 postérité se demande d’où vient cette renommée qu’elle ne comprend plus. Les idées d’un Montesquieu étonnent et quelquefois révoltent les contemporains ; la nouvelle génération s’en empare, la découverte du génie devient le patrimoine de tous. A l’écrivain qui a remué son siècle les âges suivants ne laissent que ses erreurs, ou des idées incomprises; plus il a poussé la société en avant, plus vite il est distancé ; il recule par son succès même, et d’ordinaire on est ingrat pour lui en raison même des services qu’il a rendus.
Déjà plusieurs des idées de M. de Tocqueville nous sont devenues si familières, que nous en avons oublié l’inventeur; c’est donc maintenant, quand la postérité commence pour l’auteur de la Démocratie en Amérique, qu’il convient de dire ce qu’il a apporté de nouveau dans là politique. Encore quelques années, ces idées seront à tous, ou peut-être la France, entrée dans des
voies nouvelles, se sera-t-elle éloignée de M. de Tocqueville comme d’un rêveur, double raison pour payer au plus tôt la dette de la reconnaissance. M. de Tocqueville a été l’un des nôtres, nous avons partagé ses espérances et ses craintes; rendons-lui justice avant d’emporter comme lui dans la tombe les convictions auxquelles il a dù son talent et sa grandeur.
M. Alexis de Tocqueville était né en 1805. Il était le troisième fils de M. le comte de Tocqueville , préfet et pair de France sous la Restauration. Sa mère était une demoiselle de Uosaïubo, petite-fille de Malesherbes; par sa naissance il appartenait donc à l’aristocratie. Ce n’est pas la première fois que la noblesse a donné au peuple ses plus sincères amis. Au besoin il suffirait de citer Malesherbes. Il semble que quand un noble épouse la cause populaire, il porte dans son dévouement désintéressé et plus d’ardeur et moins d’illusions qu’un nouveau venu.
Après une éducation incomplète, mais qui eut au moins l’avantage de forcer un esprit naturellement réfléchi à rentrer en lui-méme et à chercher dans les livres ce que les maîtres n’enseignent guère, M. de Tocqueville fut nommé juge auditeur à Versailles, dans la ville même où son père était préfet. C’était vers la fin de la Restauration. Jeune, intelligent, de figure et de manières agréables, parlant avec facilité, il semble que M. de Tocqueville, aidé comme il l’était par la naissance et la richesse, n’eùt qu’à se laisser porter par la fortune; mais il avait deux défauts dont il ne s’est jamais corrigé, deux défauts qui ne gênent point la médiocrité,
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mais qui plus d’une fois ont entravé le mérite; il était fort indépendant de caractère ; il poussait la -modestie jusqu’à la timidité. Avant 1830, on le trouvait trop libéral, il n’avait eu de sympathie que pour le ministère Martignac, ce ministère d’honnêtes gens qui donna de si belles espérances; après 1830, on se souciait peu d’avancer un jeune homme inconnu, qui par sa naissance et ses relations tenait au parti légitimiste. M. de Tocqueville ne s’inquiéta guère de l’ obscurité où on le laissa ; il n’eut jamais de goût pour être fonctionnaire : ce ne fut pas sa moindre originalité.
Quelque honorable que soit le rôle de magistrat, les occupations de juge suppléant ne pouvaient suffire à une tête aussi active. Vers la fin de 1830, M. de Tocqueville demanda une mission gratuite pour aller aux États- Unis étudier la réforme des prisons. C’était alors une grosse question. La victoire de 1830 avait ramené sur la scène l’ancien parti constitutionnel; on reprenait avec chaleur les généreuses idées de 1789. Pour assurer le règne de la liberté, on voulait éclairer le peuple et le moraliser. Répandre l’éducation primaire, supprimer ou du moins réduire le paupérisme, multiplier les caisses d’épargne, adoucir le Code pénal, régénérer les condamnés, voilà quelques-uns des problèmes que les Chambres agitaient en ces jours d’enthousiasme qui suivirent la Révolution. La demande de M. de Tocqueville venait donc à propos ; aussi fut-elle favorablement accueillie par le ministre de l’intérieur, M. de Montalivet. Jeune lui- même et plein de bonne volonté, comment n’eût -il pas été touché de l’ardeur d’un
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jeune homme qui, pijir dévouement à l’humanité, entreprenait un voyagé lointain et alors difficile et coûteux?
M. de Tocqueville partit au mois d’août 1831. Il n’était pas seul. Au tribunal de Versailles il avait rencontré chez un substitut, M. Gustave de Beaumont, une âme digne de le comprendre; il s’était lié avec lui d’une amitié que la mort seule pouvait rompre ici-bas. C’est ensemble que les deux amis voulaient étudier sur place la question pénitentiaire, unissant leurs fatigues, leurs pensées, leurs 'recherches. Accueillis avec une grande bienveillance par les Américains, qui étaient étonnés et charmés de voir le vieux monde venir à leur école, MM. de Tocqueville et de Beaumont employèrent près d’une année à visiter les États-Unis; le fruit de leurs études fut un livre qu’ils écrivirent en commun et qui parut en 1832 sous ce titre : Du Système pénitentiaire aux Etats-Unis et de son application en France.
Dès son apparition, l’ouvrage fut reçu avec faveur, et non pas seulement dans notre pays. Couronné par l’Académie française, qui lui décerna le prix Montyon, le Système pénitentiaire fut aussitôt traduit en anglais, en allemand, en portugais; il a toujours été considéré en Europe comme le livre classique sur cette question délicate. A l’étranger on ne se contenta pas de le traduire; l’Angleterre et l’Allemagne ne voulurent pas laisser à deux Français, inconnus de la veille, l’honneur d’avoir étudié seuls un problème aussi considérable : M. William Crawford et le docteur Julius furent envoyés officiellement de Londres et de Berlin pour examiner à nouveau les réformes américaines; leurs rapports ne
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firent que confirmer les aperçus du Système pénitentiaire, et dès l’année 1833 l’Angleterre commença courageusement la réforme de ses prisons.
En France , on marcha moins vite, mais on marcha cependant. Un homme dont le nom n’est pas déplacé auprès de celui de M. de Tocqueville , car il fut aussi jusqu’à la fin un sincère ami de l’humanité et de la liberté, JI. Léon Faucher, publia un livre sur la Réforme des prisons qui acheva de porter la conviction chez les bons esprits. Le gouvernement fut plus lent à se décider, son rôle n’est pas de devancer l’opinion, mais il fallait agir, car, à la honte de la civilisation , les crimes croissaient (hélas! et croissent encore!) plus vite que la population. D’un autre côté, les vœux des conseils généraux et d’heureux essais à Paris et à Lyon ne permettaient plus d’hésiter. En moins de neuf ans les théories américaines avaient fait assez de chemin en France pour que la Chambre des Députés fût saisie d’un projet de loi sur les prisons. De ce projet, repris à deux sessions différentes, et qui par malheur n’a pas abouti, M. de Tocqueville fut deux fois le rapporteur. En 1841 comme en 1 843 , il lui fut donné de défendre à la tribune les idées qu’il avait propagées en Europe. Le rapport de 1843 n’est que son livre abrégé et triomphant.
Ouellcs sont les idées que soutient M. de Tocqueville, ou, pour mieux dire, que soutiennent les deux amis, car il n'est pas permis de distinguer dans un livre où les deux auteurs ont confondu avec amour leur commune pensée? En relisant le Système pénitentiaire, ce qui m’a frappé, aujourd’hui surtout qu’on est très-re-
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froidi sur les essais d’amélioration morale, c’est la sagesse des conclusions. Certes il était permis à deux jeunes gens de s’animer pour un système qu’ils avaient été chercher au loin, un système auquel les inventeurs ne demandaient pas un moindre miracle que la régénération de ce qu’il y a de plus gangrené dans l’humanité; mais chez MM. de Tocqueville et de Beaumont, on ne voit rien de cet enthousiasme qui ne raisonne pas. Le mal qu’ils veulent guérir est un mal prochain et visible ; quant à la réforme qu’ils proposent, ils n’en attendent rien que cette réforme ne puisse donner.
Le régime qu’ils défendent, c’est le régime cellulaire de Philadelphie, c’est-à-dire l’isolement du détenu durant le Jour comme durant la nuit. Cet isolement n’est pas une solitude complète et sans travail, un pareil supplice serait intolérable ; on en a essayé à Pittsburg, il a fallu y renoncer. Pour vivre seul, disait Aristote, il faut être un dieu ou une brute ; qu’est-ce donc que la solitude doublée d’un cachot? Le désespoir accablerait les têtes les plus fortes ou les exalterait jusqu’à la folie. A Philadelphie , on sépare les condamnés de façon à ce qu’ils ne se voient jamais entre eux ; mais on entoure le prisonnier des soins de la religion ; on le visite, on l’instruit, on le console ; on lui apprend à travailler, à lire, à réfléchir ; on tâche d’éveiller le repentir dans ces âmes endurcies par le vice, par l’éducation, par l’ignorance ; on essaye de reconquérir des hommes perdus pour eux-mêmes et pour la société. Tel est le système de Philadelphie ; qu’on l’admette ou qu’on le repousse, on ne peut nier que l’idée n’en soit grande et géné-
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reuse ; c’est la première fois que dans la peine on a vu autre chose qu’un moyen d’écraser le criminel.
Comme toutes les tentatives de même genre, cette réforme a rencontré dès le premier jour des adversaires déclarés et des amis plus dangereux que des ennemis. MM. de Tocqueville et de Beaumont ont répondu d’avance aux uns et aux autres; je ne vois pas que depuis seize ans on ait trouvé un argument qui leur ait échappé.
— L’homme est un être sociable, disaient les adversaires du système; l’isolement l’abrutit et le tue. Malgré tous les adoucissements, la cellule n’en est pas moins une peine terrible et contre nature ; cette peine, la société n’a pas le droit de l’infliger. — La société, répondaient les deux amis, a le droit de se défendre contre le crime qui l’envahit; mais le crime est-il seulement à craindre quand il est libre? Si des prisons malfaisantes dépravent le détenu au lieu de le corriger, ne voiUon pas que la société nourrit à plaisir le mal qui la ronge? Il y a en France quarante mille libérés qui ont passé par les bagnes et les maisons centrales ; qu’a-t-on fait pendant la durée de la peine pour désarmer ces ennemis de l’ordre et du travail? Condamnés, on les a jetés pêle-mêle dans des dortoirs et des ateliers communs; enfance et vieillesse, endurcissement et remords, faiblesse et corruption, on a tout confondu. De là une contagion effroyable. Aussitôt qu’ils vivent ensemble, les détenus, même les moins coupables, perdent ce reste de pudeur qui pouvait les sauver. L’armée du mal s’organise ; au dedans comme au dehors de la prison elle a ses
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lieutenants et ses capitaines : ce sont les plus effrontés et les plus abominables. C’est sur ceschefsque chacun prend modèle. 11 y a au bagne une opinion publique qui elle aussi donne la puissance ; cette opinion pousse au crime. Comme le plus infâme est le plus admiré, l’ambition générale, c’est de se signaler un jour par un forfait éclatant et d’effacer les plus scélérats. Quel moyen y a-t-il de briser cette association qui depuis tant d’années défie tous les efforts? Il n’y en a qu’un : c’est d’empécher que la conjuration ne se forme, c’est de séparer si complètement les détenus, que dans la prison comme ailleurs ils se sentent toujours seuls et n’aient d’espoir que dans une vie régulière. La cellule et la crainte qu’elle inspire, telle est la vraie défense de la société ; isoler les méchants de façon à ce qu’ils ne puissent jamais ni s’entre-corrompre ni s’unir, c’est le droit de l’Étal ; c’est son premier devoir.
« Plus de prisons! s’écriaient des philanthropes qui <i avaient foi dans leurs rêves. Les condamnés sont plus « malheureux que coupables; la société est presque « toujours complice de leurs fautes; son premier de- « voir, c’est de régénérer des âmes ignorantes ou éga- « rées. Avec la cellule nous ferons ce miracle ! La soli- « tude, le travail, la lecture, la réflexion réformeront « le détenu ; en quelques années nous vous le rendrons « repentant et corrigé. » MM. de Tocqueville et de Beaumont n’ont jamais partagé une illusion qui n’est pas sans danger. Proposer au législateur l’amélioration du coupable comme le but unique ou principal du Code pénal, s’imaginer qu’avec ua règlement administratif et
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quatre murailles on transformera les coquins en honnêtes gens, ce n’est pas seulement nourrir une chimère, c’est énerver la répression, c’est détruire l’idée d’expiation, c’est affaiblir l’horreur du crime, c’est détourner l’intérêt de la société sur la moins respectable et la plus désespérée de toutes les misères. Que la charité privée choisisse de préférence les maux incurables, qu’elle descende dans les prisons, qu’elle prenne en main la cause du repentir, rien de plus louable 5 le législateur a d’autres devoirs. A lui de maintenir l’ordre et la paix, à lui de protéger le travail et la vertu. Changer le caractère de la peine, remplacer la justice par la miséricorde, ce n’est pas désarmer le crime, c’est désarmer la société. •
Voilà ce qu’ont senti les deux amis; voilà les idées qu’ils ont soutenues avec autant d’énergie que de sagesse. C’est au nom de la société outragée qu’ils ont demandé l’établissement d’un régime qui, sans cruautés inutiles, rend la peine effective et lui donne une grande force d’intimidation. Mais en même temps il leur a été permis de faire la part de l'humanité et de montrer qu’une fois la justice satisfaite, la cellule était de toutes les institutions pénitentiaires la seule qui prît soin du condamné et lui réservât l’avenir. Rappeler à la vertu celui qui s’en est écarté ne peut pas être le premier soin du législateur ; mais si, tout en assurant à la société les plus solides garanties, il y a un moyen de régénérer le criminel, ce moyen, on ne doit pas le négliger, ne dùt-on sauver qu’une poignée d’hommes perdus. C’est au prix qu’elle attache à l’individu que se mesure la
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valeur d’une civilisation. Or, non-seulement la cellule place le détenu en face de lui-même et le force à se repentir, si son Ame n’est pas entièrement pourrie; mais quand il sort de prison, elle lui rend la pleine possession de lui-même. C’est le seul régime qui ne le livre pas à la tyrannie de ceux qui sont tombés comme lui. Aux États-Unis, s’il est un condamné qui veuille remonter la pente fatale, il le peut; car il n’est pas entré dans la société des scélérats, il n’a pas à craindre qu’un ancien compagnon de bagne menace de le perdre et le place entre un nouveau crime et l’infamie. La récidive en Amérique suppose une dépravation sans remède ; chez nous, elle n’est trop souvent que la suite fatale d’une première condamnation.
En Angleterre, on a conservé le système de Philadelphie ; mais il y est l’objet de vives attaques. Dans la cellule, dit-on, le détenu est traité comme une bête féroce dans sa cage ; on le livre sans défense aux railleries et aux cruautés de ses geôliers ; de prétendus philanthropes se font un jeu de sa misère et de ses larmes. Voilà les horreurs qu’un rival de Dickens, M. Charles Read, a dénoncées à l’indignation publique dans un roman qui a fait sensation*. Les couleurs du tableau sont chargées, mais il y a dans ce livre un fonds de vérité. Le régime cellulaire est d’une application délicate ; c'est ce qui en fait à la fois le danger et l’honneur. Pour que la cellule soit bienfaisante, il ne faut pas que le prisonnier
1 . It is never to late to mend, ou 11 n'est jamais trop tard pour se corriger, tel est le titre de ce roman qui prêche en faveur de la déportalion ou plutôt de l’exil.
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soit jeté dans une solitude qui l’effarouche et abandonné à des mains brutales ou indifférentes ; il faut qu’on s’occupe de lui,” qu’on le relève, qu’on lui rende à la fois la honte et l’espoir. Ce n’est pas là une œuvre administrative, c’est une œuvre que la société seule peut mener à bien, j’entends une société chrétienne et libre, qui fait elle-même ses affaires et prend l’Évangile au sérieux. Si depuis trente ans on réussit à Philadelphie, tandis qu’ailleurs on échoue, la faute n’en est pas aux théories généreuses que MM. de Tocqueville et de Beaumont ont si bien défendues.
En France, la réforme n’a jamais été complète. La loi qui devait introduire le régime cellulaire dans toutes les prisons a été emportée par les événements de 1848; il n’en est resté que l’excellent rapport de M. Bérenger. Depuis lors la question a été délaissée avec tant d’autres. Je ne vois que l’Académie des sciences morales et politiques qui s’en soit occupée. Nous lui devons la mission de M. Bérenger en Angleterre, et le grand et solide travail que ce magistrat a publié sous ce titre : De la répression pénale, de ses formes et dé ses effets^. C’est la confirmation des idées de M. de Tocqueville, c’est une défense énergique du système de Philadelphie, système qui, pour avoir perdu la faveur passagère de l’opinion, n’a rien perdu ni de son importance ni de sa vérité.
Dans la pratique, le régime cellulaire, abandonné par l’État, a reçu plus d’un échec. Certains départements, et non pas les moins éclairés, ont gardé la cellule de
J. Paris, 1855, 2 vol, in-8®.
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celui de démocratie, mais ce nom n’a pas une vertu magique qui fasse le bonheur des peuples sans qu’ils s’en mêlent. Comme tout autre régime, le gouvernement populaire a son côté faible et son danger. Ce danger, que personne ne soupçonnait au lendemain de 1830, M. de Tocqueville l’apercevait à l’horizon. Seul, au milieu de la sécurité générale, il signalait avec inquiétude ce point noir, ce nuage à peine visible qui bientôt allait grossir et tout emporter.
Le symbole politique de M. de Tocqueville était celui de la Constituante : Liberté, égalité. De ces deux mots, le second a fait fortune ; il n’est pas de révolution qui ne l’ait respecté et grandi ; du premier il n’en est pas de même ; plus d’une fois le pays l’a oublié, plus d’une fois on a voulu l’effacer de notre mémoire comme de nos monuments. Voilà ce qui troublait M. de Tocqueville; il ne séparait pas ces deux éléments essentiels de la société moderne: il ne voulait pas de l’égalité sans la liberté. Il voyait ce que peu de Français ont vu avant ou après lui, c’est que l’égalité, qui est un grand fait social, n’a qu’un rôle secondaire en politique ; tous les gouvernements peuvent l’accueillir, car elle s’accommode de tous les régimes. Aujourd’hui l’égalité existe en Turquie, en Égypte, en Chine, aussi bien qu’aux États-Unis, au Mexique, en France ou en Suisse, L’égalité régnait à Rome quand les comices envoyaient le jeune Scipion en Afrique ; mais elle régnait en Italie quand les tribus abdiquaient entre les mains de César. Loin de s’en effrayer, les successeurs d’Auguste la répandirent dans le monde entier ; ce fut sur elle qu’ils ap-»
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i?uyèrent leur despotisme. L’égalité est donc une arme d deux tranchants : elle peut tour à tour servir la liberté ou la détruire. Peu importe qu’on donne des droits politiques à tous les citoyens, l’égalité ne change pas pour cela de nature. Voyez la république du Contrat social^ l’idéal de Robespierre et de ses amis; c’est un gouvernement fondé sur l’égalité absolue, sur la souveraineté du nombre. C’est au peuple tout entier qu’est remis le soin de sa propre liberté. En apparence, c’est un système irréprochable ; Rousseau ne se croyait certes pas le défenseur de la tyrannie. Voyons cependant où la logique le mène une fois qu’il a fait de l’égalité, c’est-à-dire du nombre, l’unique fondement de la société. Il s’empare de l’éducation, il confisque l’âme du citoyen, il défend au fidèle d’avoir une autre religion que celle de la majorité, en deux mots, n’ayant point fait de part à la liberté, il fonde sur l’égalité le plus abominable de tous les despotismes, le despotisme d’une foule sans responsabibté. M. de Tocqueville était de l’école de Montesquieu, il n’avait pas de goût pour la tyrannie, même démocratique: « Pour moi, dit-il « avec raison, quand je sens la main du pouvoir qui « s’appesantit sur mon front, il m’importe peu de sacc voir qui m’opprime, et je ne suis pas mieux disposé « à passer ma tête dans le joug parce qu’un milbon de « bras me le présentent
La liberté et l’égalité ne sont donc pas la même chose ; mais en France on ne comprend guère cette diversité ;
). Delà Démocratie en Amérique, 13° édition, In-12, Paris, 1850. T. II, p. 13,
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il n’est pas de pays où l’on prenne plus volontiers l’égalité pour la liberté ; il semble même qu’on n’ait tant de goût pour la première qu’afin de se débarrasser de la seconde. Cette erreur tient à notre caractère national et à notre passé. Nos pères ont longtemps souffert du privilège ; ils nous ont légué une telle haine de l’ancien régime, un amour de l’égalité si jaloux, que l’ombre môme d’une distinction nous effarouche. La liberté a un faux air d’aristocratie ; en donnant pleine carrière aux facultés humaines, en encourageant le travail et l’économie, elle fait ressortir les supériorités naturelles ou acquises, elle élève le talent et la richesse, elle crée des caractères, elle enfante une noblessê personnelle; c’en est assez pour ranger contre elle l’ambition, la médiocrité et l’envie. La liberté n’est populaire que chez les nations qui en ont la longue habitude et qui en connaissent par expérience tous les bienfaits, partout ailleurs ce n’est pas elle qui a la faveur de la foule. C’est là ce qui effrayait M. de Tocqueville. Sa crainte perpétuelle, c’était que, par ignorance ou par dégoût, la France n’en vînt un jour à repousser la liberté et n’acceptât l’obéissance universelle comme le triomphe de l’égalité.
« Les peuples démocratiques, dit-il *, aiment l’égalité dans tous les temps ; mais il est de certaines époques où ils poussent jusqu’au délire la passion qu’ils ressentent pour elle. Ceci arrive au moment où l’ancienne hiérarchie sociale, longtemps menacée, achève de se détruire, après une dernière lutte intestine, et que les barrières qui séparaient les citoyens sont enfin renversées.