‹ L'État et ses limitesChapitre 19 sur 59 · Ve la Démocratie, t. II, p · texte numérisé non relu

Ve la Démocratie, t. II, p

Les hommes se précipitent alors sur l’égalité cemmc sur une conquête, et s’y attachent comme à un bien précieux qu’on veut leur ravir. La passion d’égalité pénètre de toutes parts dans le cœur humaih; elle s’y étend, elle le remplit tout entier. Ne dites point aux hommes qu’en se livrant ainsi aveuglément à une passion exclusive, ils compromettent leurs intérêts les plus chers : ils sont sourds. Ne leur montrez pas la liberté qui s’échappe de leurs mains tandis qu’ils regardent ailleurs ; ils sont aveugles, ou plutôt ils n’aperçoivent dans l’univers qu’un seul bien digne d’envie.

« Je pense que les peuples démocratiques ont un goût

naturel pour la liberté ; livrés à eux-mêmes, ils la cherchent, ils l’aiment, et ils ne voient qu’avec douleur qu’on les en écarte. Mais ils ont pour l’égalité une passion ardente, insatiable, éternelle, imdncible; ils veulent l’égalité dans la liberté, et s’ils ne peuvent l’obtenir, ils la veulent encore dans l’esclavage. Ils souffriront la pauvreté, l’asservissement, la barbarie ; mais ils ne souffriront pSs l’aristocratie.

« Cela est vrai dans tous les temps et surtout dans le nôtre. Tous les hommes et tous les pouvoirs qui voudront lutter contre cette puissance irrésistible seront renversés et détruits par elle. De nos jours la liberté ne peut s’établir sans son appui, et le despotisme lui-même ne saurait régner sans elle, »

Ce n’est pas seulement la clairvoyance du politique que nous révèlent ces paroles ; leur vivacité, leur trouble même nous font sentir ^lus fortement encore les inquiétudes du citoyen.

Pour conjurer le péril qui menaçait l’avenir, M. de Tocqueville se proposait d’étudier un peuple qui eût résolu le difficile problème de la liberté unie à l’égalité. Voilà pourquoi il allait en Amérique. En 1831, une paivîille pensée n’était pas d’ua esprit ordinaire ; c’est à

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l’Angleterre que nos hommes d’État demandaient alors des leçons. On pouvait plus mal choisir ; mais, comme le sentait M. de Tocqueville, si jamais la France se convertit aux idées libérales , ce n’est pas l’exemple de l’Angleterre qui fera ce miracle. Sans parler de notre orgueil national qui craindra toujours d’imiter des rivaux, il y a pour nous quelque chose d’étrange dans la société et dans les institutions anglaises ; nous en sommes plus étonnés que séduits. Chez nos voisins, la liberté règne en souveraine, mais elle est sortie du privilège, et elle en garde un aspect suranné; la justice jouit d’une indépendance admirable, mais les formes en sont gothiques ; enfin si la liberté est partout, partout aussi nous voyons l’aristocratie auprès d’elle; les mœurs, sinon les lois, soutiennent etperpétuent les distinctions sociales, rien ne se fait de grand qu’aux dépens de l’égalité. L’Amérique nous offre un tout autre spectacle; ses mœurs et ses idées la rapprochent de la France : loin de nous repousser, elle nous attire, ne fût-ce que par le souvenir d’une vieille amitié.

Bien des gens s’imaginent qu’en politique les États- Unis n’ont rien à nous apprendre. L’Amérique est une terre nouvelle ; ils en concluent que le peuple qui l’hahite est un peuple nouveau. Si par hasard les journaux racontent quelque duel à la carabine qui a eu lieu dans le désert, à huit cents lieues de Boston ou de Philadelphie, nos sages répètent qu’il y a là-has une civilisation au berceau, et qu’il serait puéril de l’étudier. Ce dédain, si commode pour l’ignorance, M. de Tocqueville était loin de le partager. Il voyait clairement que la liberté

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des États-Unis n’est autre chose que la liberté anglaise dépouillée de l’écorceféodale. L‘AmériqueduNord, c’est l’Angleterre émigrée, mais laissant dans l’ancien monde la royauté, l’Église établie, la pairie, la noblesse et le privilège ; si j’ose le dire, c’est la libre Angleterre accommodée à notre faiblesse et à nos préjugés. Loin d’être une société nouvelle, l’Amérique est la plus ancienne démocratie des temps modernes. Au moment où Louis XIY dissipait jusqu’à l’ombre de nos libertés municipales, les puritains plantaient leur Église et leur commune républicaines dans le pays qu’ils nommaient si justement la Nouvelle-Angleterre. Aussi jaloux de l’égalité que noiis le sommes aujourd’hui, ils n’ont jamais connu d’autre condition ; mais, plus heureux que nous, ils n’ont pas eu besoin de façonner à la liberté un peuple qui n’en connût que le nom. En fuyant une terre marâtre, les pèlerins avaient emporté avec eux toutes les franchises de la patrie. Le problème que nous poursuivons depuis 1789, il y a deux siècles que les Anglo-Américains l’ont résolu, il y a deux siècles que, sans sacrifier la liberté ni l’égalité , ils jouissent paisiblement de ce double bienfait. C’est donc là, et non pas en Angleterre, qu’il faut chercher des leçons. L’Atlantique nous sépare moins que la Manche. « En Amérique, écrivait ily a vingt- « cinq ans M. de Tocqueville, la démocratie estlivrée à ses « propres pentes. Ses allures sont naturelles et tous ses , « mouvements sont libres. C’est là qu’il faut la juger.

« Et pour qui cette étude serait-elle intéressante et profi- « table, si ce n’était pour nous, qu’un mouvement irré- « sistible entraîne chaque Jour, et qui marchons en

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ALEXIS T>E TOCQEE VILLE.

« aveugles, peut-être vers le despotisme, peutrêtre vers « la république, mais à coup sûr vers un état social « démocratique ‘ ? »

Ce fut en 1835 que M. de Tocqueville publia le résultat de ses observations sous le titre de la Lémocratie en Amérique; le succès fut éclatant, et, chose rare pour un ouvrage aussi sérieux, ce succès fut populaire. Le livre eut treize éditions en quinze ans. Les suffrages les plus illustres ne manquèrent pas à l’auteur; l’Académie Française, M. Villemainle rappelait dernièrement avec tout le charme de sa parole, voulut être la première à couronner la Démocratie en Amérique: elle lui décerna le prix Montyon et sans partage. De son côté, M. Royer- Collard, si avare d’éloges et si écouté, prononça ({ue depuis Montesquieuil n’avait paru aucun ouvrage pareil. Ce n’est pas la seule fois qu’on a placé le nom de M. de Tocqueville près de celui de Montesquieu ; mais, si j’ose le dire, ce rapprochement est plus honorable que juste. Chez les deux écrivains tout diffère, le sujet, la conception, le style. D’un coup d’œil, l’auteur de l’Esprit des Lois embrasse l’humanité tout entière, il voit tout, il abrège tout ; sa parole est aussi variée que son sujet, il prend tous les tons, il est éloquent, il est gai, il est ironique et toujours brillant. La Démocratie en Amérique est un livre fait avec une seule idée qui revient sous toutes les formes-, le style en est quelquefois austère jusqu’à la monotonie. M. de Tocqueville fuit les détails et les anecdotes où se plaît

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