‹ L'État et ses limitesChapitre 20 sur 59 · De la Démocratie, l. 1°'', p · texte numérisé non relu

De la Démocratie, l. 1°'', p

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: Montesquieu; il recherche les termes abstraits, il généralise chacun des faits qu’il observe, au risque de nous donner le portrait de l’Amérique ou de la France pour l’image de la démocratie ; son œuvre n’a ni la vivacité, ni la grâce, ni la profonde originalité de FEsprit des Lois, mais on y trouve des qualités que n’a pas Montesquieu. Dans celte ardente poursuite d’un seul problème, dans ce perpétuel signalement des dangers qui menacent la société moderne, il y a une passion concentrée qui manque à l’heureux président. On sent qu’un siècle de révolutions sépare ces deux hommes. Le génie de Montesquieu nous éblouit, la tristesse de M.de Tocqueville nous attache, ses inquiétudes senties nôtres ; cet avenir qui l’effraye, c’est celui de la France et de la civilisation.

Analyser un livre que tout le monde a lu serait chose inutile, j’aime mieux renvoyer au spirituel jugement que M. de Sacy en a porté ' ; mais je voudrais indiquer la situation d’esprit où se trouvait M. de Tocqueville en quittant la France ; c’est la situation du lecteur qui ouvre la Démocratie en Amérique: de cette façon on sentira mieux ce qui, de l’autre côté de l’Océan, frappa le voyageur, ce qui acheva de donner à son esprit le tour libéral qu’il a toujours gardé.

On a souvent reproché aux Français de ne connaître que leur langue et de dédaigner les littératures étrangères; c’est ce qu’au dehors on nomme la vanité française, et ce qui n’est le plus souvent qu’une confiance

I , Journal des Débals du 9 octobre 1 8 iO, réimprimé dans lea Variétés littéraires de M. de Sacy, t. 11, p. 107.

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naïve dans la supériorité de notre pays. Défaut ou vertu, ce n’est pas seulement dans les lettres que nous portons cette foi aveugle, qui fait notre force en guerre et notre faiblesse en politique. Nous savons bien que chez les Anglais et les Américains l’État est constitué tout autrement qu’en France; mais, à vrai dire, nous ne comprenons et nous n’estimons qu’un seul régime, c’est le nôtre. Dans un moment de passion, nous renversons lo souverain, mais non la monarchie. Les formes politiques ont singulièrement varié depuis soixante ans ; le fond même du gouvernement a peu changé. Après chaque révolution, on récrépit la façade de l’édifice, et on y met une autre dédicace ; mais, malgré de longs discours et de belles promesses, on ne va pas plus loin. Une centralisation qui confisque et absorbe l’activité de la province et de la commune, un budget énorme, une Église d’État, ou du moins une religion de la majorité, une éducation officielle, une justice hiérarchique, une presse toujours réglementée et constituée en monopole, voilà ce qu’on retrouve sous tous les régimes. L’image de notre gouvernement, c’est le télégraphe électrique ; l’ordre part d’un point unique, la vie se répand du centre aux extrémités. C’est l’empire romain, adouci par le christianisme et la civilisation. Dans ce réseau d’institutions dont tous les fils aboutissent à la puissante main de l’État, Auguste reconnaîtrait son esprit et ses lois.

Voilà le modèle qu’en 1831 M. de Tocqueville emportait dans sa pensée, voilà l’idéal que les libéraux du temps lui faisaient admirer. « Cette centralisation que l’Europe nous envie » était alors une phrase à effet qu’on

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ne répétait jamais à la tribune sans qu’elle fût saluée d’applaudissements. Je crois qu’aujourd’hui c’est encore un système populaire et qui n’a pas seulement pour lui la faveur de l’État.

Un an plus tard, M, de Tocqueville rentrait dans son pays avec la tristesse d’un homme dont la foi a fait naufrage et qui se sent étranger dans l’Église où il est né. Tous ces principes qui, disait-on, faisaient la grandeur de la France, on les lui dénonçait aux États-Unis comme une erreur fatale, comme une cause de faiblesse. Le gouvernement qu’avaient fondé Washington et ses amis, cette œuvre de justice et de raison à laquelle l’Amérique reconnaissante attribue son incomparable fortune, c’était le contre-pied du système français. Entre les institutions des deux pays il n’y avait pas seulement de profondes différences, il y avait une opposition radicale que rien ne pouvait concilier.

En France, M. de Tocqueville n’avait vu que l’État ; en Amérique, c’est toujours l’individu qu’il trouvait devant lui ; là-bas la religion est abandonnée aux fidèles, la loi ne connaît pas d’Église; cependant, si l’Église n’a aucune influence politique, elle est plus puissante et plus riche qu’en aucun pays du vieux continent; l’éducation, l’État ne s’en mêle pas : c’est l’affaire de la commune et de la province ; et pourtant l’éducation est répandue partout avec une libéralité sans égale. Devant la justice, gardienne de la Constitution, il faut que l’administration et les Chambres elles-mêmes s’inclinent; mais lejpouvoir ne souffre pas de cette obéissance, et le juge n’en abuse pas. La presse enfin est entièrement

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libre, le Congrès lui-même ne peut la régler; elle est injurieuse et violente; mais avec tous ses abus elle est moins dangereuse qu’en France; la concurrence illimitée fait du journal non plus le maître, mais le serviteur de l’opinion. Que de démentis donnés à notre sagesse! Un esprit moins ferme que M. de Tocqueville en eût été profondément ébranlé.

Combien de gens en effet qui, au lieu de se rendre à l’évidence, aiment mieux se tromper eux-mêmes, et déclarent que le gouvernement des États-Unis est une espèce d’anarchie qui ne se maintient, depuis soixante-dix ans, que grâce à l’immensité du territoire, à la rareté de la population, à la facilité du travail, toutes conditions qui manquent à notre vieux continent 1 Singulière anarchie, qui appelle dans les déserts de la Californie tous les aventuriers de la terre, les abandonne à eux-mêmes, et cependant, sans police et sans armée, en moins de deux ans, tire de cette écume une société régulière et un libre gouvernement; singulière anarchie, qui chaque année, fait reculer la solitude et répand au loin l’abondance et la paix. Pourpeu qu’elle dure jusqu’à la fin du siècle, elle nous offrira le plus grand spectacle qu’ait jamais vu l’histoire : un peuple de cent millions d’hommes, maître des deux océans, à lui seul contre-pesant l’Europe , et lui disputant la suprématie des mers, c’est-à-dire la souveraineté du monde !

Entre ces deux systèmes de gouvernement, adoptés chacun par une société où règne l’égalité, il faut qu’un ami de la liberté se décide. Si grande qu’on lasse la part des diversités humaines, il est visible qu’entre

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aeux régimes contraires, il y en a un qui doit se prêter plus facilement à la liberté. Et si l’on va au fond des choses, on rencontre bientôt où gît l’opposition, et comment ce qui parait admirable à un Français prend un tout autre aspect aux yeux d’un Américain.

Le système français repose sur l’idée romaine de la souveraineté de l’État.^Le gouvernement n’est pas seulement le bras de la nation, il en est l’âme. Sans doute l’État cherche à s’éclairer, il s’entoure de Chambres, de conseils, d’hommes rompus aux affaires; mais politiquement c’est l’État seul qui veut et qui agit. République ou monarchie, la France est toujours une armée qui doit vivre de la pensée de ses chefs. Cette façon de concevoir le rôle du gouvernement n’est pas nouvelle : c’était celle de Richelieu et de Louis XIV ; depuis 1789, c’est celle de tous les partis.

« Les hommes de nos jours, disait M. de Tocqueville, sont bienmoins divisés qu’on ne l’imagine; ils se disputent sans cesse pour savoir dans quelles mains la souveraineté sera remise ; mais ils s’entendent aisément sur les devoirs et les droits de la souveraineté. Tous conçoivent le gouvernement sous l’image d’un pouvoir unique, simple, providentiel et créateur*.— La plupart estiment que le gouvernement agit mal ; mais tous pensent que le gouvernement doit sans cesse agir et mettre à tout la main. Ceux même qui se font le plus rudement la guerre ne laissent pas de s’accorder sur ce point. L’unité, l’ubiquité, l’omnipotence du pouvoir social, l’uniformité de ses règles, forment le trait saillant qui caractérise tous les systèmes politiques enfhntés de nos jours. On les retrouve au fond des plus bizarres utopies. L’esprit humain poursuit encore ses images quand il rêve*, t

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