De la Démocratie, t. II, p
r» Ibid., p. 329,
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En Amérique, on ne connaît point cette doctrine ; on ne comprend ni la centralisation ni cette caricature de la centralisation qui s’appelle le socialisme" Cette abstraction, que nous adorons sous le nom d’État, et qui représente et concentre toutes les énergies de la nation, n’a jamais passé les mers. Là-bas le souverain, c’est le peuple, souverain toujours en action, et qui exerce son pouvoir par une suite de délégations électives, aussi bornées dans leur objet que dans leur durée. Le gouvernement y est tout-puissant, mais dans un cercle étroit qu’il ne peut franchir. C’est le gardien de la paix publique et le représentant de la nation ; à lui, l’armée, la marine, la diplomatie, les postes, les douanes. Le commerce intérieur, l’industrie, la Banque sont en dehors de sa sphère; il ne lui appartient de diriger ni l’individu, ni la commune, ni la province; la justice, soustraite à son influence, le domine; enfin il lui est interdit de toucher à l’Église, à l’éducation, à la presse, c’est-à-dire à la pensée. Par la force des choses, il n’est donc que le serviteur de la volonté publique ; il suit l’opinion, il ne la dirige pas. Notre idéal à nous, c’est la hiérarchie de l’Église catholique, hiérarchie que l’Église elle-même a empruntée aux cadres de l’administration romaine ; la direction vient d’en haut. L’idéal américain, c’est l’Église puritaine, où chacun est prêtre et chargé seul du soin de son salut. En dehors des fidèles, il n’y a rien ; c’est une société qui ne reconnaît d’autre autorité que la règle qu’elle a librement acceptée. Aussi, comme le remarquait M. de Tocqueville avec une grande justesse,
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K Aux États-Unis, le dogme de la souveraineté du peuple n’est pas une doctrine isolée qui ne tienne ni aux habitudes ni à l’ensemble des idées dominantes ; on peut, au contraire, l’envisager comme le dernier anneau d’une chaîne d’opinions qui enveloppe le monde anglo-américain tout entier. La Providence a donné à chaque individu, quel qu’il soit, le degré de raison nécessaire pour qu’il puisse se diriger lui-méme dans les choses qui l’inté- ■ "essent exclusivement. Telle est la grande maxime sur laquelle, AUX États-Unis, repose la société civile et politique : le père de famille en fait l’application à ses enfants, le maître à ses serviteurs, la commune à ses administrés, le pouvoir aux communes, l’État aux provinces, l’Union aux États. Étendue à l’ensemble do la nation, elle devient le dogme de la souveraineté du peuple. »
A une société ainsi faite il ne faut demander ni la régularité ni la douceur de notre civilisation. L’individu, livré à lui-même, y est plus âpre et plus rude, l’existence y est plus bruyante et plus agitée. C’est un atelier où ehacun cherche sa place, sans rien attendre que de son courage et de son travail; mais sous ce désordre apparent qui effraye les âmes timides, comme on sent la vie qui déborde! Combien le citoyen, maître de sa destinée, paraît-il plus énergique et plus grand!
Entre ces deux sociétés, M. de Tocqueville avait fait son choix. Au risque de blesser plus d’un préjugé, il préférait l’Amérique. Non pas qu’il entendît imposer à la France des institutions étrangères ; c’est là une vieille erreur qui ne trompe plus personne : ce qu’il admirait aux États-Unis, ce qu’il aurait voulu nous donner, c’était l’esprit de liberté. Il n’était pas de ces fatalistes qui condamnent une nation à ne jamais sortir de l’ornière que lui ont creusée ses aïeux ; il croyait que la gran-
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deur des empires, comme celle des individus, dépend toujours de l’idéal qu’ils choisissent, et qu’il suffit à un peuple d’aimer et de comprendre la liberté , pour que peu à peu et sans révolutions la liberté pénètre dans les lois et crée elle-même la forme qui lui convient. M. de Tocqueville aimait l’unité nationale; il y voyait l’œuvre du temps, le produit naturel du génie français ; mais cette unité a des bornes légitimes ; ce n’est pas l’affaiblir que d’y introduire la liberté, et de rendre à la fois le citoyen plus sage et plus fort.
Les réformes qu’il demandait ne touchaient donc pas au vif de la souveraineté. Émanciper la commune, en faire l’école primaire de la liberté, c’était une utopie en 1835 ; aujourd’hui c’est une réforme dont peu à peu se rapprochent tous les partis. M. de Tocqueville ne s’en tenait pas là. Sincèrement chrétien et catholique, il aurait voulu que la religion eût plus de prise sur la société, a Pour moi, disait-il, je doute que l’homme puisse ja- « mais supporter à la fois une complète indépendance « religieuse (il entendait par là l’absence de toute reli- « gion ) et une entière liberté politique ; et je suis porté « à penser que s’il n’a pas de foi, il faut qu’il serve, et a s’il est libre, qu’il croie ‘ . r> Pour ranimer la foi, M. de Tocqueville voulait séparer l’Église de l’État et affranchir la religion d’un patronage qu’il regardait comme aussi fatal pour le protecteur que pour le prc-‘ tégé. Il croyait grandir la religion en la retirant de 1 ;• politique ; il espérait réconcilier ainsi l’Église avec l’é