De la Dimocratie, 1. p
ALEXIS DE TOCQUEVILLE
vérité aussi évidente ne soit pas encore devenue chez nous plus vulgaire. Que ceux qui veulent faire des révolutions à l’aide de la presse cherchent à ne lui donner que quelques puissants organes, je le comprends sans peine ; mais que les partisans officiels, de l’ordre établi et les soutiens naturels des lois existantes croient atténuer l’action de la presse en la concentrant, voilà ce que je ne saurais absolument concevoir. Les gouvernements d’Europe me semblent agir vis-à-vis de la presse de la même façon qu’agissaient jadis les chevaliers envers leurs adversaires ; ils ont remarqué par leur propre usage que la centralisation était une arme puissante, et ils veulent en pourvoir leur ennemi, afin sans doute d’avoir plus de gloire à lui résister *. »
Enfin M. de Tocqueville voulait donner à la magistrature la place qui lui appartient dans un pays libre, c’est-à-dire la rendre souveraine. En ce point, il était si en avant des idées françaises que je ne sais si on l’a compris. Notre magistrature est très-considérée, et avec juste raison ; mais si nos tribunaux assurent aux plaideurs ordinaires une justice impartiale et éclairée, ils ne constituent pas une garantie politique pour le citoyen. Toutes nos Chartes répètent à l’envi que la séparation des trois pouvoirs, exécutif, législatif et judiciaire, est la condition de la liberté; mais depuis 1789 jamais en France la justice n’a marché de pair avec l’autorité des Chambres ou du prince ; ce pouvoir indépendant a toujours été subordonné. L’administration lui échappe par le privilège de ses juridictions, et quelquefois même le domine par des conflits. Le citoyen a beau se plaindre, le juge n’a pas d’action sur le fonctionnaire, qui obéit à un ordre régulier. Alors même