‹ L'État et ses limitesChapitre 24 sur 59 · De la Démocralie, t. 1°'', p · texte numérisé non relu

De la Démocralie, t. 1°'', p

ALEXIS DE TOCQUEVILLE

que l’officier public abuse ouvertement de son pouvoir, il faut la permission de l’État pour citer le coupable devant les tribunaux. Ce n’est pas ainsi que les choses se passent en Amérique et en Angleterre. Tout agent de l’autorité est personnellement responsable de l’ordre qu’il exécute ; il n’est pas de fonctionnaire qu’un citoyen ne puisse à toute heure amener devant la justice pour le forcer à respecter la loi. Dans ces conflits inévitables qui en tout pays s’élèvent entre les particuliers et l’État, chez nous le dernier mot est à l’administration; chez les Anglais et les Américains, le dernier mot est à la justice. Il n’est guère de question politique ou administrative qui en France n’aboutisse à une ordonnance, et en Amérique à un procès. La raison en est simple : dans un gouvernement centralisé, l’intérêt général, représenté par l’État, passe avant le droit de l’individu ; dans un pays libre, le droit de l’individu tient en échec les prétentions de l’État ; c’est au juge qu’il appartient de prononcer. « En Amérique, disait M. de Tocqueville, « l’homme n’obéit jamais à l’homme, mais à la justice « et à loi ' . »

De là ce profond respect qui environne le magistrat chez tous les peuples de race anglaise ; c’est dans les mains du juge qu’est la garantie de la loi et de la liberté. — Nous connaissons ce régime, dira-t-on ; vous nous ramenez aux Parlements. Une des conquêtes de la Révolution, c’est d’avoir réformé ce vieil abus que vous louez ; c’est d’avoir séparé à tout jamais Tadministra-

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lion et la justice. — M. de Tocqueville avait des doutes sur cette nouvelle vérité politique qui a échappé à nos voisins; non pas qu’il réclamât pour les tribunaux une action politique dont les Parlements ont abusé ; mais il ne comprenait pas que pour assurer cette division de pouvoirs il fût nécessaire, en cas de conflit, de soumettre la justice à l’administration. Il voyait bien que la séparation ainsi entendue donnait à l’État une force qui brise toutes les résistances ; il cherchait seulement ce qu’y avait gagné la liberté.

Telles étaient les idées de M. de Tocqueville, idées si vieilles en Amérique, et si bien justifiées par l’expérience, qu’elles y ont passé à l’état d’axiome ; idées si neuves en France, qu’après un quart de siècle elles nous étonnent encore par leur hardiesse. Sans avoii* l’excuse de nos pères, nous en restons aux théories de la Révolution ; nous identifions la liberté et l’égalité ; nous croyons qu’il suffit de renverser ce qui dépasse le niveau commun pour qu’aussitôt la liberté sorte du sol. Attribuer à tous les citoyens les mômes droits politiques, créer un mécanisme puissant et rapide qui transforme en loi la volonté nationale, c’est-à-dire le vœu du plus grand nombre, tel est l’idéal de nos démocrates les plus avancés ; ils n’imaginent pas qu’avec tout cela un pays n’a point de liberté. Ce n’est pas pour les majorités que la liberté a été inventée; l’opinion et la force leur suffisent ; c’est à l’individu, c’est aux minorités que la liberté est nécessaire. Vhabeas corJo^w, la séparation de l’Église et de l’État, le droit d’association et de réunion, la liberté d’éducation, la liberté de la presse, n’ont

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pas pour objet d’assurer le triomphe des doctrines régnantes ni des droits reconnus: tout au contraire, c’est contre la tyrannie du nombre, c’est contre l’oppression de l’État qu’elles protègent les idées naissantes, les droits nouveaux qui essayent de conquérir une place au soleil. Pour organiser la liberté, il faut donc des garanties légales, des barrières protectrices qui arrêtent et refroidissent la passion populaire ; c’est là une œuvre complexe où les Américains et les Anglais ont toujours réussi ; quant aux Français, il est vrai de dire qu’ils ne s’y sont jamais essayés. De ce côté-ci de la Manche, les partis se disputent le pouvoir, mais non pas pour l’affaiblir ni le limiter une fois qu’ils en sont maîtres. M. de Tocqueville, et c'est là sa gloire, se faisait au contraire l’avocat de la liberté; avocat fort désintéressé, car c’est une clientèle qui n’a jamais donné les honneurs ni la fortune. Rompre en visière au préjugé national, remonter le courant de l’opinion n’était pas chose facile ; mais ce n’est pas une vaine popularité que poursuivait l’auteur de la Démocratie. Servir la justice et la liberté était sa seule ambition. « En écrivant ce livre, disait-il, a je n’ai entendu servir ni combattre aucun parti ; j’ai « entrepris de voir non pas autrement, mais plus loin « que les partis; et tandis qu’ils s’occupent du lende- « main, j’ai voulu songer à l’avenir'.» Nobles et Aères paroles; mais, j’en appelle aux lecteurs de M. de Tocqueville, disent-elles plus que la vérité?

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