De la Démocratie, t. l'-''', p
ALEXIS DE TOCQUEVILLE
En 1840, M. de Tocqueville publia une suite de son livre ; il y recherchait l’influence de la démocratie sur les idées, les sentiments et les mœurs de l’Amérique, et aussi de la France. Cette seconde partie eut moins de succès que la première ; à mon avis, on ne doit pas s’en étonner. Le sujet qu’avait choisi l’auteur n’était pas de ceux qu’on peut aborder par un seul côté. Montrer que la liberté est nécessaire pour tempérer l’égalité, c’est sans doute un problème délicat, mais ce problème est simple ; aussi M. de Tocqueville l’a-t-il résolu. Au contraire, déterminer l’action de la démocratie sur les lettres, les arts et les mœurs , c’est, selon moi, une question insoluble, tant qu’on l’étudie isolément. Combien n’y a-t-il pas d’autres causes qui modifient les idées, les goûts, les sentiments d’une nation? La religion, l’éducation, la jeunesse ou la vieillesse d’un peuple, sa pauvreté ou sa richesse, les traditions de son passé, le siècle où il vit, sont autant d’éléments qui n’ont pas moins d’influence que l’égalité sur le caractère d’une civilisation. Ne s’occuper que d’une seule de ces forces, tout en reconnaissant les autres, c’est la grandir outre mesure ; en même temps c’est se condamner à être incomplet, et par cela même inexact.
Ce défaut est sensible dans l’ouvrage de M. de Tocqueville ; trop souvent il rend la démocratie responsable de vices et de faiblesses qui ne lui appartiennent pas. Si le goût du bien-être forme le trait saillant de
ALEXIS DE TOCQÜEVILLÉ.
notre âge, est-ce bien l’égalité qui en est coupable? Ne faut-il pas en chercher la cause dans le développement de l’industrie, les jouissances d’une longue paix, le progrès de la richesse générale ? L’Angleterre n’est point une démocratie, le commerce y est-il moins ardent qu’en Amérique ? L’industrie ne transforme-t-elle pas la société en Allemagne aussi bien qu’en Belgique et en Suisse? — A Boston et à New-York, dit M. de Tocqueville, on réduit les sciences à l’utile, on n’en cherche que l’application immédiate. — D’accord; mais est-ce la faute de l’état social, ou ne serait-ce pas simplement que l’esprit pratique des Anglais a émigré dans le Nouveau Monde ? La petite république de Genève n’a-t-elle pas produit des naturalistes, des botanistes, des physiciens de premier ordre? Yoit-on qu’en France on manque de théoriciens depuis 1789? Je ne nie pas que dans une démocratie les arts et les lettres n’aient un cachet particulier; mais je ne puis conclure, avec M. de Tocqueville, que l’agréable et le joli l’emporteront nécessairement sur le grand et le beau. Athènes et Florence ont enfanté leurs chefs-d’œuvre au milieu d’un peuple jaloux et défiant; je ne sache pas que la royauté et l’aristocratie aient produit de plus nobles poètes que Sophocle, Dante ou Milton.
L’erreur de M. de Tocqueville, c’est de n’avoir pas senti que le nom de démocratie couvre les sociétés les plus diverses, et que dans chacune de ces sociétés il y a en jeu mille influences qui se mêlent et qui se combinent avec la vie politique : voilà pourquoi toute conclusion générale me paraît hasardée et presque toujours démentie à la réflexion. Les aperçus de M. de Tocqueville
ALEXIS DE TOCQUEVILLE
me semblent au moins contestables quand il les présente comme les lois de la démocratie ; il sont fins et presque toujours vrais quand on les réduit dans les justes limites de l’observation faite. J’accepterais presque toutes sesidées si on lisait Amérique là où il écrit Démocratie.
Toutefois, si dans cette suite d’un beau livre il y a des parties faibles, je considère le dernier chapitre, intitulé De Pinfluence des idées démocratiques sur la société politique, comme le chef-d’œuvre de M. de Tocqueville. Nulle part il n’a signalé plus vivement le danger d’une égalité que rien ne tempère ; nulle part il n’a attaqué la centralisation avec plus d’éloquence et de raison. Parvenu au terme de son œuvre, monté sur ces hauteurs sereines où n’arrivent ni le bruit des partis ni la fumée des systèmes, toutes ses études, toutes ses réflexions le menaient vers une vérité qu’il apercevait enfin dans tout son jour : c’est que l’objet principal, l’objet essentiel de la politique, ce n’est pas l’État, mais l’individu. L’individu, c’est la seule force réelle et vivante; l’amoindrir pour grandir l’État, c’est tout sacrifier à une stérile uniformité. Développer l’individu, lui donner le sentiment de sa puissance et de sa responsabilité, l’affranchir de tout ce qui gêne sa pensée, sa volonté, son action, ne mettre à sa liberté d’autre limite que la justice, c’est là le problème de l’avenir. Cette vérité si simple, mais si féconde, c’est l’aurore d’une politique nouvelle ; c’est là qu’il faut chercher le salut des sociétés modernes, et non pas dans ces formes vides qui tant de fois nous ont égarés et perdus. Aujourd’hui on commence à sentir que c’est de ce côté qu’il faut
ALEXIS DE TOCQ0EVILLE.
marcher : il y a ^^ngt-cinq ans que M. de Tocqueville suppliait la France de s’engager dans celte voie, mais par malheur on ne l’écoutait pas. A la même époque, un grand citoyen, un vrai chrétien, Channing, se faisait aux États-Unis l’apôtre de cette grande idée. Je ne sais siM. de Tocqueville a connu Channing ; mais, placé sur le même terrain, ému des mêmes craintes, il parle souvent comme lui ; la page suivante, une des meilleures qu’ait écrites M. de Tocqueville, pourrait être signée par le Fénelon américain :
« Dans les siècles d’aristocratie qui ont précédé le nôtre, il i avait des particuliers très-puissants et une autorité sociale fort débile. L’image môme do la société était obscure et se perdait sans cesse au milieu de tous les pouvoirs différents qui régissaient les citoyens. Le principal effort des hommes de ces temps-Ià dut se porter à grandir et à fortifier le pouvoir social, à accroître et à assurer ses prérogatives, et au contraire à resserrer l’indépendance individuelle dans des bornes plus étroites, et à subordonner l’intérêt particulier à l’intérêt général.
B D’autres périls et d’autres soins attendent les hommes de nos Jours.
« Chez la plupart des nations modernes, le souverain, quels que soient son origine, sa Constitution et son, nom, est devenu presque tout-puissant, et les particuliers tombent de plus en plus dans le dernier degré de la faiblesse et de la dépendance.
« Tout était différent dans les anciennes sociétés. L’unité et ''uniformité ne s’y rencontraient nulle part. Tout menace de de- ’^nir si semblable dans les nôtres, que la figure particulière de fhaque individu se perdra bientôt entièrement dans la physionomie commune. Nos pères étaient toujours prêts à abuser de cette idée que les droits particuliers sont respectables, et nous sommes naturellement portés à exagérer cette autre que l’intérêt d’un individu doit toujours plier devant l’intérêt de plusieurs.
« Le monde politique change; il faut désormais chercher de nouveaux remèdes à des maux nouveaux.
176 ALEXIS UE TOCQUEVILLE
« Fixer au pouvoir social des limites étendues, mais visibles et immobiles; donner aux particuliers certains droits et leur garantir la jouissance incontestée de ces droits; conserver à l’individu le peu d’indépendance, de force et d’originalité qui lui restent; le relever à côté de la société et le soutenir en face d’elle, tel me paraît être le premier objet du législateur, dans l’âge où nous vivons.
« On dirait que les souverains de notre temps na cherchent qu’à faire avec les hommes des choses grandes. Je voudrais qu’ils songeassent un peu plus à faire de grands hommes; qu’ils attachassent moins de prix à l’oeuvre et plus à l’ouvrier, et qu’ils se souvinssent sans cesse qu’une nation ne peut rester longtemps forte quand chaque homme y est individuellement faible, et qu’on n’a point encore trouvé de formes sociales ni de combinaisons politiques qui puissent faire un peuple énergique en le composant de citoyens pusillanimes et mous *. »
Le succès de la Démocratie en Amérique ouvrit les portes de l’Institut àM. de Tocqueville. En 1839 il fut nommé de l’Académie des sciences morales; en 1841, de l’Académie française. Son discours de réception a un cachet particulier ; c’est une profession de foi. M. Molé, qui répondait au nouvel élu, en fit la remarque avec cette politesse un peu ironique où il excellait. « Votre discours, Monsieur, c’est vous-même. Ce qui « vous distingue le plus de tous vos contemporains, ce « sont ces convictions profondes qui se reproduisent « toujours sous votre plume, et vous ramènent inces- « samment sur le même sujet. » M. de Tocqueville remplaçait M. Lacuée de Cessac, républicain fort modéré sous la République, et plus tard ministre de Napoléon. M. de Cessac laissait un nom plus connu dans l’administration que dans les lettres. Sa vie, fort hono-