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râble du reste, prêtait peu à l’éloge académique. Aussi M. de Tocqueville fut-il bref en parlant de son devancier ; il le représenta comme l’exécuteur intelligent, inflexible et probe des grands desseins de Napoléon, mais en même temps comme un de ces hommes qui mettent leur gloire à exécuter la volonté du maître, et leur patriotisme à bien tenir le pays dans l’ordre et l’obéissance où ils sont eux-mêmes. Ce fut à peu près toute la justice rendue à M. de Cessac, qui à l’Académie n’en pouvait réclamer beaucoup plus. Le vrai sujet du discours fut l’Empire et l’Empereur. Là on retrouve M. de Tocqueville tout entier.
Suivant lui, la Révolution s’est faite par un double courant d’idées: la haine du privilège, le désir de la liberté. De ces deux courants, l’un menait aux institutions constitutionnelles, l’autre, sous le nom d’égalité et de souveraineté du peuple, entraînait le pays vers la centralisation et le pouvoir absolu. C’est ce que sentit Napoléon ; il laissa le flot libéral que les orages de la Révolution avaient troublé et plus d’une fois ensanglanté ; ce fut sur l’autre courant qu’il embarqua sa fortune. Il mit son génie au service de l’égalité, et bientôt, comme les Césars, il put dire qu’il avait droit de tout commander parce que seul il parlait au nom du peuple, qui l’avait choisi pour son représentant. Tel fut le portrait de Napoléon que M. de Tocqueville esquissa d’une main hardie, et que, suivant l’usage académique, il acheva par un trait à effet. « Celui qui avait fondé cet Empire, dit-il, « et qui le soutenait, était le phénomène le plus ex- « traordinaire qui eût paru depuis des siècles dans le
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« monde. Il était aussi grand qu’un homme puisse « l’être sans vertu. »
La réponse de M. Molé fut une défense du 18 bru-* maire et de Napoléon, défense ingénieuse et telle qu’on pouvait l’attendre d’un ancien ministre de l’Empire, que la Restauration avait converti à la liberté. Il déclara qu’au 18 brumaire la France implorait le despotisme comme un expédient nécessaire, et que l’Empereur ne s’était jamais trompé sur la nature de son pouvoir. « Après moi, disait-il un jour à M. Molé, la « Révolution, ou plutôt les idées qui l’ont faite, repren- « dront leur cours. Ce sera comme un livre dont on « ôtera le signet^ en recommençant la lecture à la page « où on l’avait laissée. » Qu’avait donc voulu l’Empereur et qu’avait-il fait? M. Molé le disait avec le respect d’un ancien serviteur et la sincérité d’un homme d’Etat: « Napoléon employait le despotisme comme un « moyen de raccoutumer la France révolutionnaire à « l’ordre et à l’obéissance, de donner à chacun le temps « d’oublier ce qu’il avait fait, ce qu’il avait dit, et d’ouvrir « une nouvelle ère. Quant au but, il n’en eut jamais « qu’un : sa plus grande gloire, en faisant de la France « le pays le plus puissant de l’univers. Voilà Napoléon « tel que je l’ai vu. »
Si je rappelle cette belle séance, c’est que les jugements contraires des deux académiciens représentent assez bien les deux écoles qui aujourd’hui se partagent la politique. Napoléon est la plus haute personnification d’un régime très-populaire en France : la centralisation dans toute sa force, l’action de l’État dans toute
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sa splendeur, l’ordre et la gloire remplaçant la liberté. Cette grande ligure pouvait plaire à M. Molé, elle en a séduit bien d’autres; elle ne pouvait éblouir M. de Tocqueville, dont les yeux avaient vu une lumière plus douce et plus pure. Son idéal, c’était Washington, ce génie bienveillant, toujours prêt à se sacrifier pour ménager l’indépendance de ses concitoyens, et plus jaloux de la liberté commune que le peuple même qui lui remit sa destinée. M. Molé était dans son rôle ainsi que M. de Tocqueville ; chacun d’eux défendait les idées qu’il avait adoptées comme règle de sa vie ; seulement j’imagine que, dans ce duel courtois, si les deux nobles adversaires avaient eu pour témoins leurs ancêtres, d’un côté l’héroïque président de la Fronde, de l’autre le stoïque et vénérable défenseur de Louis XVI, Males-herbes est celui qui se serait le plus vite reconnu dans ' son petit-fils.
Les études et les goûts de M. de Tocqueville l’appelaient à la vie politique. Né dans la province, vivant dans le manoir de ses pères, connu dès Tenfance et , aimé de tous ses concitoyens, il lui fut aisé de satisfaire ;• une ambition légitime. 11 entra à la Chambre en 1839, ’ libre de tout engagement, sans titre et sans fonctions. > En 1832, au retour d’Amérique, M. de Beaumont avait quitté la magistrature par l’excès d’un scrupule honorable ; M. de Tocqueville, sans avoir les mêmes motifs, : avait suivi l’exemple de sou ami. La liberté lui était né- j cessaire pour se livrer tout entier aux grandes pensées t qui l’occupaient.
Comme député, M. de Tocqueville fut presque tou- •
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jours dans l’opposition. Ce n’était pas un homme de parti; mais il tenait au succès de ses idées, et ses idées n’étaient pas en faveur. Loin de moi de blâmer le sage gouvernement qui a donné à la France dix-huit ans de prospérité et de paix; mais, il faut le reconnaître, la garantie de la liberté était alors dans les hommes plus que dans les institutions. On lit peu de chose pour rompre ce réseau de centralisation qui enserrait toute la France; on ne fit rien pour habituer et attacher à la liberté la masse de la nation qui n’avait pas de droits politiques; tout se réduisit pour les ministres à administrer libéralement dans les cadres de l’Empire ; pour les Chambres, à affaiblir le pouvoir, au lieu de le limiter. L’opinion n’en demandait pas beaucoup plus ; maisM. de Tocqueville voyait plus loin que l’opinion, l’avenir de la liberté l’inquiétait toujours. C’est ainsi qu’il se trouva dans l’opposition, tandis que M. Guizot était au ministère : spectacle étrange et trop fréquent en politique! Que de fois les esprits les mieux faits pour s’entendre sont-ils séparés par les questions du jour! Combien d’hommes d’État qui sont obligés de combattre un adversaire qui pense comme eux, et de marcher avec un parti qui les retarde et souvent ne les comprend pas!
Du reste, si M. de Tocqueville se trouvait en dehors du gouvernement par ses opinions, il n’en jouit pas moins d’un grand crédit à la Chambre ; on avait foi dans ses lumières et dans son honnêteté. C’est ainsi qu’en 1839 et en 1840 il fut rapporteur de la commission qui, sur une proposition de M. de Tracy, cherchait
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à préparer l’abolition de l’esclavage dans les colonies. J’ai parlé plus liant des rapports de 1840 et de 1843 sur la réforme des prisons. En 1841 et 1846, il üt deux voyages en Algérie, avec .M. de Beaumont, pour se faire une juste idée do la colonie et de son avenir. C’est en risquant une santé déjà fort ébranlée qu’il voulait acquérir le droit de parler à la Chambre sur ce sujet important ; partout et toujours on retrouve en M. de Tocqueville cet amour de la vérité et de la justice oui est la marque des amis de la liberté.
Les événements de 1848 l’attristèrent sans le surprendre; plus que personne il avait senti le frémissement de l’orage ; dans un discours prophétique prononcé le 27 janvier 1 848, il avait signalé l’approche de la révolution; sa voix avait été étouffée par le bruit des passions. Ce n’est pas au milieu d’un combat qu’on écoute les prières d’un honnête homme qui s’effraye de l’avenir ;• de tout temps les partis ont mieux aimé se perdre que de céder au cri de la raison.
Envoyé à l’Assemblée constituante parle suffrage universel, M. de Tocqueville accepta sincèrementlc nouveau régime. Il nes’abusait point surlesinstinctsde laFrance, mais ce n’était pas lui qui devait craindre un essai de république; le pays s’en lassa le premier. M. de Tocqueville fut un des membres de la commission de Constitution. Quelle part prit-il à ce travail, je l’ignore; il est évidentque ce ne furent pas ses idées qui triomphèrent. Loin de choisir l’Amérique pour modèle, la majorité de la commission se plut à reproduire toutes leserreursqui ont perdu nos constitutions révolutionnaires et dégoûté
la France de la liberté. Pour ne citer que rimitatioii la plus fatale, confier le gouvernement du pays et la garde tle la liberté à une chambre unique, s’imaginer que d’une assemblée sans contre-poids il peut sortir autre chose qu’un despotisme tour à tour incertain et violent, c’était une illusion qui n’était plus permise. Dans toute l’histoire il n’y a pas d’exemple qu'un pareil système ait produit autre chose qu’une des plus mauvaises formes de la tyrannie. Quand on donne de pareils démentis à l’expérience, le bon sens se venge par des révolutions. M. de Tocqueville ne pouvait s’y tromper ; je regrette seulement que par amour de la concorde, par un scrupule excessif, il ait accepté, au moins par son silence, des institutions plus funestes encore que chimériques. On ne transige pas avec l’erreur; si on ne l’abat pas, elle vous dévore; le premier devoir d’un citoyen, c’est de la combattre en face. Qu’importe la défaite du jour ! c’est souvent cette bataille perdue qui fait la victoire de l’avenir.
En 1849, M. de Tocqueville fut élu à l’Assemblée législative, qui le choisit pour un de ses vice-présidents. Quelques jours après cette nomination, le Président de la République lui confia le département des affaires étrangères. Il y trouva une grosse question qui dès lors occupait les politiques : la question d’Italie.
M. de Tocqueville s’était déjà mêlé de ce difficile problème. En 1848, au moment où l’Autriche, déchirée et affaiblie par la révolte de ses provinces, songeait à se retirer dans la Vénétie, l’Angleterre et la France avaient eu l’idée d’offrir une médiation commune. Le général
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Cavaignac avait désigné M. de Tocqueville pour représenter la France dans un congrès qui devait s’ouvrir à Bruxelles. On sait comment l’épée de Radetzky rendit le congrès inutile, et comment l’Autriche, une seconde fois maîtresse de la Lombardie, usa de cette fortune qu’elle ne devait plus retrouver.
En entrant au ministère, c’était l’affaire de Rome qui réclamait l’attention de M. de Tocqueville' cette affaire était déjà fort engagée. Pie IX était à Gaëte, Mazzini dans Rome, notre armée aux portes de la ville. L’Autriche et Naples, décidées à rétablir le pape, avaient mis le gouvernement français en demeure de prendre un parti; c’était l’influence séculaire de la France qui se trouvait en jeu; la question était brûlante, et ce n’était pas en Itabe seulement qu’elle offrait des dangers.
Je n’ai point à juger l’expédition de Rome, qui mit en feu l'Assemblée législative; c’était le terrain que les partis avaient choisi pour se compter, M. de Tocqueville, qui sans doute approuvait l’entreprise puisqu’il restait au ministère, n’eut à jouer un rôle actif qu’après notre entrée dans Rome, quand vint l’heure de la diplomatie. Ce qu’il désirait, et sur ce point il était en parfait accord avec le chef du gouvernement, c’est que la victoire profitât aux Romains; c’est que le pape, ramené par les armes de la France, rendît à son peuple les institutions libérales qu’il lui avait accordées de son plein gré en 1847 ; c’est qu'on en finît avec une politique arriérée qui n’est pas moins mauvaise pour l’Église que pour l’Italie et pour l’Europe. Si c’était une illusion,
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au moins était-ce l’erreur d’une âme généreuse et qui veut toujours le bien.
On sait qu’à Rome, après le retour de Pie IX, tout sc borna à une amnistie incomplète et à de vains palliatifs. Faut-il en blâmer .M. de Tocqueville ou la politique iju’il représentait? Ne pouvait-on exiger davantage? Je ne le crois pas. Le pape n’est point un souverain ordinaire. On ne peut guère obtenir de lui que ce qu’il lui plait de céder. Il en est un peu de la Cour de Rome comme des femmes : leur force est dans leur faiblesse môme; elles savent qu’on ne peut employer la contrainte avec elles, et trop souvent elles se servent du respect môme qu’elles inspirent pour faire leur volonté et se dispenser d’avoir raison.
M. de Tocqueville ne resta que quatre mois au ministère. Il avait espéré que Tamour de la patrie, la crainte commune d’une crise rapprocheraient les partis, et que le bon accord pourrait s’établir entre le Président et l’Assemblée. Du jour où il fallut renoncer à cet espoir, il reprit sa place sur les bancs de la Chambre, décidé, quel que fût l’avenir, à ne point se séparer des représentants du pays.
En 4851, M. de Tocqueville fut chargé du rapport
sur la révision de la Constitution. On n’a point oublié
cette discussion où se jouait le sort de la France. Sur ce
point de la révision, comme sur la question des deux
Chambres, l’Assemblée constituante, fidèle à son féti-
chisme révolutionnaire, avait adopté les fausses idées de nos pères ; une minorité d’un tiers forçait le pays à plier indéfiniment sous une loi qui l’étouffait. L’étude et
les années m'ont appris à être indulgent pour les hommes et pour les systèmes ; mais, je l’avoue, je n’ai jamais compris comment des républicains peuvent proclamer que le peuple est souverain et en même temps l’enchaîner à une Constitution qui, n’étant faite que pour lui, ne peut l’engager avec personne. C’est là une hérésie particulière à la France. Jamais nation libre n’y est tombée. Qu’est-ce qu’une souveraineté nationale qui n’a point la majorité pour organe? En Angleterre, il n’y a point de Charte écrite; la Constitution repose sur des précédents qu’on peut modifier tous les jours. Én Amérique, la révision est facile, et dans les États particuliers de l’Union elle est journalière. Enfin si nos législateurs avaient regardé auprès d’eux, ils auraient vu comment en 1847 la Suisse s’était donné une Constitution viable. Certes M. Druey, qui eut une grande part à la nouvelle loi fédérale, ne devait pas effrayer nos démocrates par sa modération ni par ses scrupules; mais M. Druey, au milieu de ses violences, était un Suisse, c’est-à-dire un esprit pratique. Pour que la rélorme durât, il avait eu grand soin de partager le pouvoir législatif et de laisser au pays le droit de reviser la Constitution aussitôt qu’on le voudrait. Aveuglés par leurs préjugés historiques, les républicains de 1848 s’imaginèrent que, pour assurer la durée de leur œuvre, il leur suffisait d’un décret. Ce fut l’illusion de la première Constituante. Peu de gens se souviennent aujourd’hui qu’il était défendu de toucher avant 1821 à ce grand édifice qu’on mit plus de deux années à construire, et qui s’écroula dans une nuit de 1792. Com-
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ment se fait-il que de pareilles leçons soient si vite oubliées?
Que devait faire l’Assemblée en 1851, quand des milliers de pétitions lui demandaient la révision? Il me sera permis de maintenir une opinion toute personnelle, que j’ai défendue en 1851 et de dire que, selon moi, dans une république, une assemblée, constituante ou non, aura toujours le droit d’en appeler au pays. La métaphysique n’est pas faite pour un peuple qui souffre ; la souveraineté nationale est un principe qui ne souffre pas d’exception, quand Injustice et le droit des tiers ne sont pas en jeu. Ce n’est pas ainsi qu’en jugea la commission de l’Assemblée législative; placée entre le . droit imprescriptible du peuple et une légalité preuse, elle n’osa prendre un parti. M. de Tocqueville exposa avec un grand sens les difficultés de la situation ; il reconnut que, par la faute des législateurs de 1 848, la France n’était pas dans les conditions d’un gouvernement régulier ; jl dit qu’une inquiétude croissante gagnait les esprits, il prédit la ruine prochaine de la Consr titution si elle n’était pas corrigée de ses vices les plus sensibles; mais, organe d’une commission divisée, il ne conclut pas, et rejeta sur l’Assemblée la responsabilité d’une décision où l’avenir de la France était engagé. Pour modifier la Constitution, il fallait les deux tiers des suffrages; on sait que la révision ne les réunit pas.
La conduite de M. de Tocqueville était dictée par le
I . La Révision de la Constitution, leUres à un ami, publiées en 1861 .
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patriotisme le {Jus pur; et pourtant j’aurais rêvé pour lui un rôle plus difficile et plus grand. Je me rappelais comment, dans des circonstances presque aussi graves, Hamilton et une poignée de citoyens dévoués avaient fait appel au patriotisme de l’Amérique, et tiré d’une société en ruine cette belle Constitution fédérale qui depuis soixante-dix ans protège la liberté des États- Unis. M. de Tocqueville avait les qualités et les vertus nécessaires pour remplir cette mission délicate ; mais peut-être avait-il un caractère trop chevaleresque pour rompre en visière à son parti dans un moment de danger. Nous avons gardé en France le point d’honneur de nos pères : quand nos amis vont à l’abîme, nous n’osons pas nous en séparer; plutôt que de leur résister en face, nous les suivons sans espérance, et nous nous perdons avec eux, victimes volontaires d’un aveuglement que nous ne partageons pas. 11 n’y a que les cœurs généreux pour se sacrifier de la sorte ; mais trop souvent c’est un dévouement stérile et qui ne sert ni à la patrie ni à la liberté.
Après le 2 décembre 1851, M. de Tocqueville rentra dans la vie privée pour n’en plus sortir. Mais il n’était pas homme à se consumer en regrets inutiles; il reprit ses études politiques, estimant que si la tribune hû était fermée, il pouvait au moins servir la France avec sa plume.
C’était un esprit réfléchi et une âme religieuse; il
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croyait à Dieu et non pas au hasard. Dans les événements qui trompaient ses calculs et ses espérances, il cherchait une leçon pour le pays et pour lui. La révolution de 1830 lui avait appris le rôle de la démocratie dans l’avenir ; la chute d’un gouvernement qui avait son affection l’amena à se demander pourquoi le régime parlementaire n’avait point jeté racine en France , et pourquoi le peuple l’avait si peu compris et si peu aimé.
Pour arriver à la vérité, il lui suffit de rassembler des faits qu’il avait déjà étudiés, et de reprendre une idée qui depuis longtemps lui était familière. Il vit bientôt qu’en France il n’y a jamais eu de liberté politique qu’à la surface. Nous avons eu des chartes, des constitutions, c’est- à-dire la garantie de la liberté ; mais le fond môme de la liberté nous a manqué. Ces formes brillantes n’avaient rien à protéger ; cette machine, si savamment combinée, s’usait en tournant sur ellemême, au lieu de fournir des produits journaliers, visibles, qui servissent aux plus petits comme aux plus grands.
Le résultat de ces réflexions fut un livre qui parut en 18S6 sous le titre de l'Ancien régime et la Révolution.
Pour se rendre compte des principes nouveaux que la Révolution a introduits en France, pour estimer à leur juste prix les conquêtes qu’elle a faites, M. de Tocqueville se mit à étudier la situation de notre pays à la veille de 1789. Il voulut pénétrer jusqu’au cœur de cet ancien régime, si près de nous par le nombre des an-
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nées, si loin déjà par la foule d’événements qui nous en sépare. Ces recherches, poussées avec ardeur et persévérance, l’amenèrent à constater un fait aussi curieux pour l’histoire qu’important pour la politique : c’est que, malgré tous les efforts qu’ils firent pour rompre avec le passé, nos pères réussirent assez mal dans cette œuvre impossible ; c’est que la France administrative du dix-neuvième siècle diffère moins qu’on ne l’imagine de la France de Louis XV ; c’est enfin que la centralisation est un legs de l’ancienne monarchie, legs accepté et grossi par la Révolution.
A première vue, ce résultat est fait pour étonner ; à la réflexion, on sent que M. de Tocqueville a bien observé et bien jugé. Que nous fait-on admirer chez Philippe le Bel, chez Louis XI, chez Richelieu, chez Louis XIV? Quel est le grand objet de cette politique, peu difficile sur le choix des moyens, mais à laquelle les historiens pardonnent jusqu’à ses crimes, à cause du but qu’elle poursuit? C’est l’unité française, c’est l’abaissement de la noblesse, c’est la réduction du privilège, c’est la prépondérance de la royauté, en d’autres termes, c’est un effort constant vers la centralisation. Cette politique, suivie avec tant de calcul et quelquefois de génie par nos rois et leurs ministres, enfanta la monarchie de Louis XIV. Tandis qu’en Angleterre c’était la liberté qui peu à peu faisait éclater l’écorce féodale , en France], ce fut l’État qui nivela tout à son profit. Au dernier siècle, comme aujourd’hui, les communes étaient en tutelle ; le fonctionnaire était protégé contre le citoyen par une juridiction privilégiée ; Paris impo-
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sait ses idées et ses volontés au pays ; enfin, pour que rien ne manquât à la ressemblance, il y avait une foule de places que distribuaient les ministres et une foule de gens qui se disputaient les faveurs du pouvoir. Les noms ont changé, non pas les choses, ni les hommes. Dans l’administration intérieure, la plus grande réforme de la révolution a été d’affaiblir les provinces en les coupant par départements, et d’appeler préfets et souspréfets ceux que nos pères respectaient et craignaient sous le nom d’intendants et de subdélégués.
Est-il vrai qu’en ce point le changement n’ait été que dans les mots? Écoutons les hommes d’État du dernier siècle ; ils parlent comme nos contemporains. D’Argenson rapporte dans ses Mémoires une conversation qu’il eut avec Law, au moment où le contrôleur géné-ral quittait la France après l’avoir ruinée par son système : «Jamais, lui dit Lav?, je n’aurais cru ce que j’ai « vu quand j’étais contrôleur des finances. Sachez que « ce royaume de France est gouverné par trente inten-^
« dants. Vous n’avez ni Parlements, ni États, ni gou- « verneurs ; ce sont trente maîtres des requêtes, commis « aux provinces , de qui dépendent le bonheur ou le « malheur de ces provinces, leur abondance ou leur « stérilité*.»
Quel était l’effet de ce régime qui faisait vivre la nation d’une vie empruntée, et pour ainsi dire du souffle venu d’en haut? Turgot va nous l’apprendre dans une pièce peu suspecte, un rapport secret qu’il adressait au