L'Ancien ii‘‘iinie et la Révolution, p
ALEXIS DE TOCQUEVILLE
tisan de l’unité française, M. de Tocqueville ne rêvait pas un gouvernement qui rompit avec la tradition nationale ; il laissait entre les mains de l’État l’armée, la marine, la diplomatie, la législation, la justice, l’impôt, les finances, la direction des intérêts généraux, la police suprême; il demandait seulement qu’on desserrât ce nœud administratif qui étouffe l’individu sans profit pour la société. 11 voulait qu’on laissât la commune et le citoyen régler eux-mêmes leurs propres affaires, sans que le pouvoir se mêlât d’intérêts qui ne touchent point à la souveraineté. L’excès de gouvernement, M. de Tocqueville n’avait point de peine à le prouver, est pour l’État une cause de faiblesse. Au lieu d’un peuple énergique, habitué à vouloir et à agir, il n’a devant lui que des sujets égoïstes et énervés. Sans doute l’obéissance est plus facile, on ne discute même pas la volonté du prince; mais la paix publique ne gagne rien à cette indifférence politique; tous les, jours, il est vrai, on plie devant un commis; mais vienne un moment d’erreur et de colère, on renverse un gouvernement, on chasse une dynastie. En Angleterre et en Amérique, chacun défend ses droits; on s’agite, on crie, mais on ne fait pas de révolution ; double avantage pour l’État et pour la liberté.
Comme on le voit, c’est toujours le même problème que poursuivait M. de Tocqueville. Qu’il étudiât l’ancienne Constitution française ou les institutions des États-Unis, ce qu’il cherchait partout et toujours, c’était l’alliance de l’égalité et delà liberté. Des deux ouvrages qu’il a consacrés à ce grand problème, le dernier, selon moi, est son chef-d’œuvre. Non pas qu’il y ait progrès
ALEXIS D£ TOCQUEVILLE
dans les idées ; une fois qu’on a vu que la libellé est le ménagement de l 'individu , il est difficile qu’on ne tire pas du premier coup toutes les conséquences de ce principe fécond ; mais l’auteur est plus maître de son sujet et de son talent. Sorti de la vie politique sans avoir rien à se reprocher et sans rien attendre de l’avenir, M. de Tocqueville, on le sent à la gravité de sa parole, n’a d’autre passion que la vérité. Point de regrets personnels, rien qui trahisse l’ambition déçue, tout y respire le patriotisme le plus sincère et le plus intelligent. C’est l’œuvre d’un citoyen qui a souffert sans doute; mais de ses espérances renversées M. de Tocqueville n’accuse personne; les épreuves même qu’il a traversées ne sont pour lui qu’un nouveau moyen d’instruire et de servir son pays.
Le livre s’arrête à la fin de l’ancien régime ; il ne nous dit pas ce que les assemblées révolutionnaires et l’Empire ont fait de la liberté et de la centralisation ; l’auteur réservait cette étude pour un second volume dont, par malheur, il ne nous a laissé que le plan.
a Dans ma pensée, dit-il *, l’œuvre que j’ai entreprise ne doit pas en rester là. Mon intention est, si le temps et les forces ne me manquent point, de suivre, à travers les vicissitudes de cette longue révolution, ces mêmes Français avec lesquels je viens de •vivre si familièrement sous l’ancien régime, et que cet ancien régime avait formés, de les voir se modifiant et se transformanO suivant les événements, sans changer pourtant de nature, et reparaissant sans cesse devant nous avec une physionomie un pec différente, mais toujours reconnaissable.
« Je parcourrai d’abord avec eux cette première époque de 1789,