L'Ancien rigimt et la Révolution, Avant-propos, p. xi
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ALEXIS DE TOCQDEVILLE.
OÙ l’amour de l’égalité et celui de la liberté partagent leur cœur ; où ils ne veulent pas seulement fonder des institutions démocratiques, mais des institutions libres ; non-seulement détruire des privilèges, mais reconnaître et consacrer des droits; temps de jeunesse, d’enthousiasme, de fierté, de passions généreuses et sincères, dont, malgré les erreurs, les hommes conserveront éternellement la mémoire, et qui, pendant longtemps encore, troublera le sommeil de tous ceux qui voudront les corrompre ou les asservir.
O Tout en suivant rapidement le cours de cette même révolution, je tâcherai de montrer par quels événements, quelles fautes, quels mécomptes ces mêmes F rançais en sont arrivés à abandonner leur première visée, et, oubliant la liberté, n’ont plus voulu que devenir les serviteurs égaux du maître du monde ; comment un gouvernement plus fort et beaucoup plus absolu que celui que la Révolution avait renversé, ressaisit alors et concentra tous les pouvoirs et supprima toutes ces libertés si chèrement payées
a Je m’arrêterai au moment où la Révolution me paraîtra avoir à peu près accompli son œuvre et enfanté la société nouvelle. Je considérerai alors cette société même ; je tâcherai de discerner en quoi elle ressemble à ce qui l’a précédé, en quoi elle en diffère; ce que nous avons perdu dans cet immense remuement de toutes choses, ce que nous y avons gagné, et j’essayerai enfin d’entrevoir notre avenir.
a Une partie de ce second ouvrage est ébauchée, mais encore indigne d’être offerte au public. Me sera-t-il donné de V achever? Qui peut le dire? La destinée des individus est encore bien plus obscure que celle des peuples. »
Dans ces dernières paroles il y a une tristesse visible. Atteint d’une de ces terribles maladies qui ne trompent que leur victime, M. de Tocqueville, tout en comptant sur un avenir qui lui a manqué , ne pouvait se défendre d’une secrète inquiétude. La faiblesse de sa poitrine l’obligeait à chercher des hivers moins rudes que les nôtres; une fièvre lente, tout en excitant chez lui la pensée, lui ôtait la force nécessaire pour
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achever l’œuvre qui l’occupait tout entier. Le temps lui échappait, et il en avait besoin, car il était difficile avec lui-méme; il lui fallait voir le fond des choses, rien ne le contentait que la vérité. Cette. année les médecins l’avaient envoyé à Cannes pour chercher sous un ciel plus doux un peu de calme et de loisir. C’est là que la mort l’attendait. 11 s’est éteint le 16 avril dernier. 11 n’était âgé que de cinquante-trois ans.
A considérer les choses humainement, il semble que M. de Tocqueville ait à se plaindre de la fortune. L’élévation et la droiture de son caractère, la solidité de son esprit, l’étendue de ses connaissances, la facilité de sa parole lui assuraient un bel avenir politique. La tribune s’est fermée pour lui au moment où son expérience l’appelait à servir et peut-être à diriger son pays. Réfugié dans l’étude, il ne lui a pas été permis de donner toute sa pensée ; le travail, qui a été sa consolation, a peut-être achevé la ruine d’une santé toujours délicate et trop peu ménagée. Deux fois ses plus légitimes espérances ont été brusquement brisées, par la Révolution et par la mort.
Et cependant quelle carrière plus digne d’envie que celle de cet homme qui a sacrifié à la plus belle des causes son ambition, sa santé, sa vie ! M. de Tocqueville a été emporté par l’orage ; il a vu sombrer les institutions qu’il aimait; les événements l’ont trahi; mais il a été grand par lui-même ; ses travaux, inspirés par nne seule idée, sa constance d’opinion, sa foi sincère dans la liberté, son amour des hommes lui ont valu l’affection universelle. L’Amérique l’avait adopté.
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comme un de se& plus dignes enfants ; l’Angleterre, si dédaigneuse des étrangers, lui portait une estime profonde ; l’Europe tout entière écoutait sa voix et pesait ses avis. Il y a eu de nos jours des noms qui ont fait plus de bruit ; je ne connais pas de gloire plus pure et plus respectée.
La fin prématurée de M. de Tocqueville a été pour ses amis un coup terrible, pour toutes les opinions un deuil public. Mais dans cette mort que de grandeur et de noblesse ! La vie du meilleur d’entre nous est mêlée de fange et d’écume ; notre cœur n’a pas toujours gardé ses premières affections, notre esprit a varié comme notre cœur. Où sont les croyances et les amis de notre jeunesse? Que de fois, par faiblesse, par dégoût, par lâcheté, nous avons transigé avec le monde et la fortune ! Qui de nous peut rentrer en soi-même sans avoir rien à regretter du passé ? Dans l’enivrement du succès, nous avons peine à regarder au fond de notre conscience; que sera-ce donc dans le trouble de la mort, quand notre vie tout entière se dressera devant nous et nous jugera ?
M. de Tocqueville n’avait point changé ; la main qui essuyait la sueur de son front mourant, c’était la main de la seule femme qu’il eût aimée, de la compagne qu’il avait choisie pour les qualités de l’âme, de celle qui depuis vingt-cinq ans l’environnait de bonheur et d’amour. Les amis qui accouraient pour le voir une foi^ encore, c’étaient les amis de sa jeunesse, ceux qui depuis trente ans partageaient ses idées et ses rêves. Sa foi religieuse était celle de ses pères ; sa foi politique
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était celle de son grand aïeul ; comme Malesherbes, il avait voué sa vie à la liberté, et c’est encore à la liberté qu’il voulait consacrer cet avenir qui ne lui appartenait plus. En paix avec Dieu et avec lui-même, entouré de tout ce qu’il aimait, bercé par les illusions les plus douces, il s’est endormi plein de confiance pour se réveiller en ce monde meilleur où les belles âmes assouvissent enfin cette soif de justice et de vérité qui les a consumées ici-bas.
Non, de pareilles morts ne sont qu’apparentes. C’est le privilège de ces nobles natures, que leur départ même a une action bienfaisante. Sorties de nos misérables querelles, élevées au-dessus de nos passions et de nos vices, elles brillent d’un éclat plus pur, comme ces clartés sereines qui dans l’obscurité des nuits sont l’espoir et le guide du marin battu par les flots. Quand un homme de talent, quand un écrivain patriote quitte la terre, son œuvre prend quelque chose de la sérénité et de la sainteté de la mort. Les sages du jour n’écartent plus ses idées comme d’importunes rêveries : c’est une autorité qu’on invoque, un appui dont on a besoin. Vivant, on ne l’écoute guère ; mort, le silence se fait autour de lui ; c’est le pays tout entier, ce sont les générations nouvelles qui veulent entendre cette voix qui sort du tombeau. Pour tous ceux qui ont connu M. de Tocqueville, rien sans doute ne peut remplacer l’ami qu’ils ont perdu ; pour nous, il vit plus que jamais dans ses livres ; ses idées nous appartiennent, sa gloire est notre héritage. Son nom n’est pas de ceux qui s’éteignent avec les années ; désormais il est inséparable
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de la cause qu’il a défendue. Aussi longtemps qu’il y aura en France des cœurs généreux, on conservera avec un respect religieux la mémoire de celui qui, au travers de toutes les épreuves, s’attacha à la liberté avec un amour invincible, et qui essayait encore de la servir quand la mort lui a glacé la main.
Octobre t850.
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