L’ÉTAT
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Depuis que les méthodes d’observation ont renouvelé les sciences physiques, en montrant partout des lois générales qui règlent et expliquent l’infinie variété des phénomènes, il s’est fait une révolution de même ordre dans les études qui ont l’homme pour objet. Que se proposent aujourd’hui la philosophie de l’histoire, l’économie politique, la statistique, sinon de rechercher les lois naturelles et morales qui gouvernent les sociétés? Entre l’homme et la nature il y a sans doute cette différence, que l’un est libre tandis que l’autre suit une course inflexible ; mais cette condition nouvelle complique le problème et ne le change pas Quelle que soit la liberté de l’individu, quelque abus qu’ii en fasse, on sent que Celui qui nous a créés a dû faire entrer ces diversités dans son plan ; le jeu même de la liberté est
1. Ideen zu einent Versuch die Grenzen der Wirksamkeit des Staals zu bestimmen, von Wilhelm von Huinboldt, Berlin, 1851 . — Der Einjluss der lierrschenden Ideen des 19 Jahrhanderts auf deii Staat, von baron Joseph Eœtvœs; Leipzig, 1854. — On Liberty, by John Stuart Millf London, 1859. — La Liberté, par Jules Simon; Paris, 1859.
l’état et ses UllITSS.
prévu et ordonné. En ce sens il est vrai de dire avec Fénelon que l'homme s'agite et que Dieu le mène. Nos vertus, nos erreurs, nos vices, nos malheurs même, tout en décidant de notre sort, n’en servent pas moins à l’accomplissement de la suprême volonté.
Découvrir ces lois qui régissent le monde moral, telle est l’œuvre que se propose le philosophe politique. Aujourd’hui on ne croit plus que Dieu , mêlé sans cesse à nos passions et à nos misères, soit toujours prêt à sortir du nuage, la foudre en main, pour venger l’innocence et châtier le crime. Nous avons de Dieu une idée plus haute ; Dieu choisit son heure et ses moyens, non pas les nôtres. Yeut-il nous punir ou nous ramener, il lui suffit de nous livrer à notre propre cœur; c’est de nos désordres mêmes que sort l’expiation.
Si on n’attend plus de la justice divine ces coups de théâtre qui dénouent le drame de façon terrible et soudaine, encore moins s’imagine-t-on qu’un grand homme paraisse subitementau milieu d’une société inerte, pour la pétrira son gré, et l’animer de son souffle, ainsi qu’un autre Prométhée. Le génie a sa place dans l’histoire, et plus large qu’on ne la lui mesure de nos jours, mais le héros n’arrive qu’à son heure ; il faut que la scène lui soit préparée. A vrai dire, ce n’est qu’un acteur favori qui joue le premier rôle dans une pièce qu’il n’a pas faite. Pour que César soit possible, il huit que la plèbe romaine, avilie et corrompue, en soit tombée à demander un maître. A quoi bon la vertu de Washington, si ce grand homme de bien n’eût été compris et soutenu par un peuple amoureux de la liberté ?
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On sent cela ; mais par malheur la science est nouvelle et mal établie. Rassembler ^les faits est une œuvre pé> nible et sans éclat; il est plus aisé d’imaginer des systè* mes, d’ériger un élément particulier en principe uni-r versel, et de rendre raison de tout par un mot. De là ces belles théories qui poussent et tombent en une saison : influencé de la race ou du climat, loi de décadence, de retour, d’opposition, de progrès. Rien de plus ingénieux que les idées de Vico, de Herder, de Saint-Simon, de Hegel ; mais il est trop évident que, malgré des parties brillantes, ces constructions ambitieuses ne reposent sur rien. Au travers de ces forces fatales qui entraînent l’humanité vers une destinée qu’elle ne peut fuir, où placer la liberté? Quelle part d’action et de responsabilité reste-t-il à l’individu ? On dépense beaucoup d’esprit pour tourner le problème au lieu de le résoudre; mais qu’importent ces poétiques chimères? la seule chose qui nous intéresse est la seule qu’on ne nous dise pas.
Si l’on veut écrire une philosophie de l’histoire que puisse avouer la science, il faut changer de méthodo et revenir à l’observation. Il ne suffit pas d’étudier les évé-? nements qui ne sont que des effets, il faut étudier les idées qui ont amené ces événements, car ces idées sont les causes, et c’est là que paraît la liberté. Quand on aura dressé la généalogie des idées, quand on saura quelle éducation chaque siècle a reçue, comment il a corrigé et complété l’expérience des ancêtres, alors il sera possible de comprendre la course du passé, peut-être même de pressentir la marche de l’avenir.
Qu’on ne s'y trompe pas. La vie des sociétés, comme
celle des individus, est toujours régie et déterminée par certaines opinions, par urve certaine foi. Alors même que nous n’en avons pas conscience, nos actions les plus indifférentes ont un principe arrêté, un fondement solide. C’est ce qui explique l’universelle influence de la religion. Si l’on prend un homme au hasard, ce qui frappe .à première vue, c’est son égoïsme et ses passions ; peut-être même en toute sa conduite n’aperçoiton pas d’autre mobile; si l’on prend toute une nation, on voit qu’au- dessous de ces passions individuelles qui se contrarient et se balancent, il y a un courant d’idées communes qui finit toujours par l’emporter. Ouvrez l’histoire ; il n’est pas un grand peuple qui n’ait été le porteur et le représentant d’une idée. La Grèce n’estelle' pas la patrie des arts et de la philosophie, Rome le modèle du gouvernement et de la politique, Israël l’expression du monothéisme le plus pur? Aujourd’hui, qu’est-ce qui représente pour nous la science, n’est-ce pas l’Allemagne ? l’unité, n’est-ce pas la France? la liberté politique, n’est-ce pas l’Angleterre? Voilà une de ces vérités évidentes qui s’imposent à la science, et qu’il lui faut examiner.
Faire l’histoire des idées, en suivre pas à pas la naissance, le développement, la chute ou la transformation, c’est aujourd’hui l’étude la plus nécessaire, celle qui chassera de l’histoire ce nom de hasard qui n’est que l’excuse de notre ignorance. Ainsi observées, la religion, la politique, la science, les lettres, les arts ne sont plus quelque chose d’extérieur, l’objet d’une noble curiosité, c’est une part de nous-mêmes, un élément
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de notre vie morale. Cet élément, nous l’avons reçu de nos pères comme le sang qu’ils nous ont donné ; le rejeter est impossible; le modifier, voilà notre œuvre de chaque jour. C’est là le règne de la liberté.
Ces altérations qui se font peu à peu par l’effort de l’esprit humain, c’est le plus curieux et le plus utile spectacle que nous offre l’histoire. Les générations sont entraînées par certains courants qui, partis d’une faible origine, grossissent lentement, puis s’épandent au loin, et après avoir tout couvert du bruit de leurs eaux, s’affaiblissent 'et se perdent comme le Rhin en des sables sans nom. Cherchez l’origine de la réforme, il vous faudra remonter en tâtonnant jusque dans la nuit du moyen âge ; mais au temps de Wiclef et de Jean Hus, on entend l’idée qui monte et qui gronde, prête à tout renverser. Deux siècles après Luther le fleuve est rentré dans son lit; de cette furie religieuse qui a bouleversé l’Europe il ne reste que des querelles de théologiens; c’est à d’autres désirs que l’humanité s’abandonne. Où commence ce violent amour d’égalité qui triomphe avec la révolution française? nul ne le saurait dire, mais longtemps avant 1789 on sentie souffle de l’orage, on voit tomber pierre à pierre cette société décrépite, que ne relie plus ni la foi politique ni la foi religieuse ; chaque jour précipite la ruine qui va tout écraser. Ce vieux chêne féodal, à l’ombre duquel tant de générations ont grandi, qui le fait éclater? une idée!
Ces forces terribles qui changent la face du monde, ne peut-on les suivre que dans l’histoire? Faut-il que l’explosion les ait épuisées pour qu’elles nous hvrent
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leur secret. Quand l’idée est toute vivante, n’en peut-on mesurer la puissance? est-il impossible d’en calculer la courbe et la projection? Pourquoi non? L’humanité n’a-t-elle pas assez vécu pour se connaître elle-même? Qui empêche de constituer les sciences morales à l’aide de l’observation ? En viendra-t-on à la découverte de lois certaines, finira-t-on par prévoir l’avenir? oui et non, suivant le sens qu’on attache au mot de prévision. L’astronomie nous annonce à jour fixe une éclipse qui n’aura lieu que dans un siècle, elle ne peut nous dire quel temps il fera demain ; elle connaît la marche fixe des corps célestes, mais les phénomènes variables de l’atmosphère lui échappent. Ainsi en est-il de la science politique. Elle ne difa pas ce que la France fera ou voudra dans six mois; il y a dans nos passions une inconstance qui défie le calcul; mais peut-être dira-t-elle avec assez de vraisemblance ce que la France ou l’Europe penseront dans dix ans sur un point donné.
Cette assertion, même ainsi réduite, paraîtra sans doute téméraire ; j’en veux faire l’expérience à mes dépens. Au risque de passer pour faux prophète, je me propose d’étudier une idée qui, méconnue aujourd’hui, réussira, selon moi, dans un prochain avenir. Cette idée, qui du reste n’est pas nouvelle, mais dont l’heure n’a pas encore sonné, c’est que l’État, ou si l’on veut Iq souveraineté, a des limites naturelles où finit son pouvoir et son droit. En ce moment, si l’on excepte l’Angleterre, la Belgique, la Hollande et la Suisse, une pareille idée n’a point de cours en Europe. L’État est tout, la souveraineté n’a pas de bornes, la centralisation
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grandit chaque jour. A ne considérer que la pratique, jamais l’omnipoteuce de l’État n’a été plus visibl^ent recounue; à considérer la théorie, cette omnipotence est sur le déclin. Tandis que l’administration avance de plus en plus, la science combat cet envahissement, elle en signale l’injustice et le danger. Combien de temps durera cette lutte? il est difficile de le dire ; mais il y a une loi pour les intelligences, et il est permis de croire sans trop de présomption que si aujourd’hui une minorité d’élite combat pour la vérité, cette minorité finira par avoir avec elle le pays tout entier.
Pour connaître à fond l’idée régnante, l’idée que se font de l’État ceux qui, en Europe, sont à la tête des af- Éaires, il faut rechercher comment cette idée s’est formée, car elle a une généalogie ; elle est fille des siècles, et c’est justement parce qu’elle a grandi peu à peu qu’elle veillira de même. Son passé nous répond de l’avenir.
Chex les Grecs et chez les Romains (ce sont nos ancêtres politiques), l’État ne ressemble qu’en apparence à nos gouvernements modernes. Il y a un abîme eutre les deux sociétés. Chez les anciens, point d’industrie, point de commerce, la culture aux mains des esclaves ; on n’estime, oa ne considère que le loisir ; la guerre et la politique, voilà les seules oecupatimis du Romain. Quand il ne se bat pas au loin, il vit sur la place publique dans le perpétuel exercice de la souveraineté ; c’est une fonction que d’éU'e ddoyeu. Électeur, orateur, juré, juge, magistrat, sénîdeur, le Romain n’a et ne peut avoir qu’une Vi^rtu : le patriotisme; qu’un vice :
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l’ambition. Ajoutez qu’il n’y a point de classe moyenne, et qu’à Rome on trouve de bonne heure l’extrême misère près de l’extrême opulence, vous comprendrez que chez les anciens la liberté n’est que l’empire de] quelques privilégiés.
Sous un pareil régime, on n’imagine point que personne ait des droits contre la cité ; l’État est le maître absolu des citoyens. Ce n’est pas à dire que le Romain soit opprimé; mais, s’il a des droits, ce n’est pas en sa qualité d’homme, c’est comme souverain. Il ne songe pas à une autre religion que celle de ses pères; le Jupiter Capitolin peut seul défendre les enfants de Romulus. La pensée n’est pas gênée, car on peut tout dire sur le Forum; la parole est publique, l’éloquence gouverne. La liberté n’est pas menacée, qui oserait mettre la main sur un citoyen, fût-il en haillons? On pousse si loin le respect du nom romain, que la peine s’arrête devant le coupable. Que le condamné abdique, comme un roi qui descend de son trône, qu’il se fasse inscrire en quelque autre cité, la loi ne le connaît plus, la vengeance publique est désarmée.
Il est peu nécessaire de Juger ces antiques constitutions, elles n’ont pour nous qu’un intérêt de curiosité ; nous avons d’autres besoins et d’autres idées. Une société industrieuse et commerçante a mieux à faire qu’à passer des journées oisives au forum; la vie publique n’est plus qu’une faible part de notre existence ; on est homme avant d’être citoyen, et si les modernes ont une prétention politique, c’est moins de gouverner par euxmêmes que de contrôler le gouvernement. D’un autre
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côté, l’imprimerie a détruit l’importance de la place publique, et créé une force autrement redoutable qu’une centaine de plébéiens rassemblés autour de la tribune : c’est l’opinion, élément insaisissable, et avec lequel cependant, il faut compter. Enfin la religion n’est pas pour nous une vaine cérémonie, elle nous impose des devoirs et nous donne des droits sur lesquels l’État n’a point de juridiction. L’imitation de l’antiquité ne peut donc que nous égarer ; nos pères en ont lait la rude expérience quand des législateurs malhabiles ont essayé de les travestir tour à tour en Spartiates et en Romains ; mais peut-être nous reste-t-il de cet antique levain plus que ne le comporte notre société.
Tant que Rome fut une république, c’est-à-dire une aristocratie toute-puissante, cette noblesse qui Jouissait d’une liberté souveraine ne sentit pas le danger de sa théorie de l’État. Cette poignée de privilégiés pillait le monde sans se soucier de la servitude qu’elle répandait au dehors, de la corruption quelle semait au dedans ; mais quand le peuple eut appris à se vendre, il suffit d’une main hardie pour en finir avec le monopole de quelques grandes familles ; sous la pression de la servitude universelle, la liberté romaine tut écrasée ; tout fut province, il n’y eut plus dans le monde d’autre loi que le caprice de l’empereur.
Ce qu’était ce despotisme, qui embrassait tout, et auquel on ne pouvait échapper que par la mort, il nous est difficile de l’imaginer, nous qui vivons au milieu d’une civilisation adoucie par le christianisme, et tempérée par le voisinage d’autres peuples libres et
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chrétiens. Tout était dans la main de César, armée, finances, administration, justice, religion, éducation, opinion, tout jusqu’à la propriété et à la vie du moindre citoyen. Aussi ne faut-il pas s’étonner que de bonne heure les Romains aient adoré l’empereur. Vivant, c’est un Numen, une divinité protectrice : mort, c’est un Divus, un des génies tutélaires de l’empire. Dans le langage de la chancellerie, cette main qui scelle les lois est divine, les paroles de l’empereur sont des oracles; dans ses titres pompeux, ce souverain d’un jour ne laisse même pas à Dieu son éternité.
Comment gouvernait l’empereur? par lui-même sous les premiers Césars, comme on en peut juger par les lettres de Trajan à Pline; plus tard, à mesure que les dernières libertés municipales s’évanouissent, c’est l’administration, ce sont les bureaux qui pensent et agissent pour le monde entier. Qui étudie les inscriptions, qui ouvre le code de Théodose ou celui de Justinien, se trouve en face d’une centralisation qui va toujours en grandissant, jusqu’à ce qu’elle ait étouffé la société sous son effroyable tutelle. Si l’on veut se faire une notion juste de ce que pouvait êti-e l’empire au moment de l’invasion barbare, que l’on considère la Chine d’aujourd’hui. On y apprendra comment, par l’excès même du gouvernement, les règles les plus sages, appliquées par des magistrats intelligents, peuvent en quelques siècles énerver un peuple obéissant et le mener à l’esclavage et à la mort.
Parmi les causes de la décadence impériale, il faut placer, et non au dernier rang, la fausse idée que les Ro-
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mains se faisaient de l’État. C’était l’antique notion de la souveraineté populaire. En théorie la république durait toujours, le prince n’était que le représentant de la démocratie, le tribun perpétuel de la plèbe. Quand les jurisconsultes du troisième siècle étudient le pouvoir de l’empereur, ils en arrivent à celte conclusion : que la volonté du prince a force de loi; Quod principi placuit legis habet vigorem; la raison qu’ils en donnent est que le peuple lui a transmis tous ses pouvoirs. C’est ainsi que de l’extrême liberté ils tirent l’extrême servitude.
Contre cette théorie qui les écrasait, on ne voit pas que les Romains aient jamais protesté. Tacite regrette la république, et félicite Trajan d’avoir mêlé deux choses qui, à Rome, n’allaient guère de compagnie : le principat et la liberté ; mais il n’imagine pas qu’on puisse limiter la souveraineté. Des magistratures divisées, annuelles et responsables, voilà tout ce qu’avait imaginé la sagesse des anciens; c’était une garantie politique qui protégeait l’indépendance du citoyen; la garantie détruite, tout fut perdu et sans retour.
Pour introduire dans le monde une meilleure notion de l’État, il fallut une religion nouvelle. C’est l’Évangile qui a renversé les idées antiques, et qui par cela même a ruiné l’ancienne société et créé les temps nouveaux. « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » est un adage que nous répétons souvent, sans nous douter que dans cette maxime aujourd’hui vulgaire il y avait un démenti donné à la politique romaine, iine déclaration de guerre au despotisme impé-
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rial. Là où régnait une violente unité, le Christ proclamait la séparation; désormais dans le même homme il fallait distinguer le citoyen et le fidèle, respecter les droits du chrétien, s’incliner devant la conscience de l’individu; c’était une révolution.
Les empereurs ne s’y trompèrent pas, les grands empereurs moins que les autres. De là le caractère des persécutions, caractère qu’on n’a pas assez remarqué. C’est au fanatisme, c’est à la cruauté des princes qu’on fait remonter la cause des persécutions; rien n’est moins vrai : le crime fut tout politique. Ce fut au nom de l’État, au nom de la souveraineté enfreinte et des lois violées qu’on emprisonna et qu’on tua les chrétiens. Oté ce monstre de Néron qui li\Te les premiers fidèles au supplice pour détourner la haine populaire sur une secte méprisée, quels sont les empereurs qui persécutent? Est-ce Commode? il est entouré de chrétiens; est-ce Iléliogabale ? il ne pense qu’à sa divinité syrienne ; est-ce Caracalla? il n’y a guère de martyrs sous le règne du fratricide. Ceux qui versent le sang des chrétiens, ce sont les princes les plus sages, les plus grands administrateurs : Trajan, Marc-Aurèle, Sévère, Dèce, Dioclétien. Et pourquoi? c’est qu’ils veulent maintenir à tout prix l’unité de l’État; or, cette unité est absolue; elle comprend la conscience comme le reste ; il lui faut l’homme tout entier. Quels reproches fait-on aux chrétiens? ce sont des athées, des ennemis de l’État, des séditieux en révolte contre les lois. Ces accusations nous semblent aussi puériles qu’odieuses, les Romains les trouvaient justes; à leur point de vue ils avaient raison. Les chré-
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tiens étaient des athées au sens des lois romaines, puisqu’ils n’adoraient pas les dieux de la patrie, et que pour les anciens il n’y en avait point d’autres; ils étaient des ennemis de l’État, puisque toute la police de l’empire reposait sur la religion et l’absolue soumission du citoyen ; c’étaient des séditieux, puisqu’ils se réunissaient secrètement au mépris des lois jalouses qui défendaient ’ toute espèce de collège ou d’association. Les reproches que les païens adressaient aux chrétiens sont ceux-là même que sous Louis XIY on faisait aux protestants. Dans une société, qui par l’idée de l’État se rapprochait de la société romaine, les protestants étaient aussi des gens qui méprisaient la religion nationale, qui brisaient l’unité de gouvernement, qui se réunissaient malgré la défense des lois; c’étaient d’abominables séditieux que le juge envoyait aux galères sans douter de leur crime. Les premiers chrétiens, les protestants du dix-septième siècle avaient-ils raison de ne point obéir à 1a loi politique? Je réponds oui, c’était leur droit et leur devoir; ils suivaient l’ordre que donne l’Évangile. Mais ce devoir et ce droit, les magistrats, romains ou français, ne le comprenaient pas; il en sera ainsi chaque fois que l’État, tirant tout à soi, ne voudra rien reconnaître en dehors de sa souveraineté ; monarchie ou république, ce sera toujours la tyrannie.
A vrai dire, cette conception de l’État était si générale et si forte, que les premiers chrétiens ne se révoltent qu’à demi contre la loi qui les écrase; ils n’ont même pas l’idée d'une réforme politique qui leur ferait
une place dans l’empire. Tout ce qu’ils demandent, c’est
qu’on ferme les yeux sur leurs paisibles réunions, c’est qu’on les tolère, de la nu-me façon qu’on a toléré les juifs au moyen Age, comme un peuple inférieur dont l’État ne s’inquiète pas. Tcrlullicn est convaincu que si l’empire romain venait à tomber, le monde finirait; il lui est plus facile de croire au bouleversement de toutes choses qu’à la transformation de ce gouvernement qui l’opprime. Origène est, je crois, le premier, qui, avec la hardiesse et le génie d’un Grec, ait envisagé d’une autre façon l’avenir; lui seul en son temps osa prévoir que le christianisme pourrait devenir la religion universelle sans que la terre et les deux en fussent ébranlés'.
C’était là un de ces éclairs qui passent et s’éteignent dans la nuit. Personne ne releva l’idée d’Origène, personne ne mit en doute l’éternité de l’empire. La souveraineté de l’État n’était pas un article de foi politique moins arrêté ; cette idée avait jeté de si profondes racines que le christianisme n’en put triompher; à vrai dire, l’Église ne l’essaya même pas. Lorsque Constantin, qui devait aux chrétiens une part de sa fortune, associa l’Église à sa puissance, il n’y eut guère qu’Athanase qui eut je ne sais quelle noble inquiétude, et qui s’effraya de voir des magistrats poursuivre violemment l’hérésie. Les évêques entrèrent avec joie dans les cadres de l’administration impériale; ils prirent aux pontifes païens leurs privilèges, leurs titres, leurs honneurs, comme ils prenaient au paganisme ses temples et ses fondations ; rien ne fut changé dans l’État, il n’y eut