I. Origène, Contre Crise, VIII
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que quelques fonctionnaires de plus, et au-dessus d’eux l’empereur, espèce de Janus religieux, grand pontife des païens, évoque extérieur des chrétiens. Qu’on me comprenne bien ; autant que personne je reconnais que le christianisme a fait une révolution morale, et la plus grande qu’ait vue le monde ; l’Évangile a répandu sur la terre une doctrine et une vie uouvelles; nous en vivons depuis dix-huit siècles, et je ne vois pas que cette sève divine s’affaiblisse; tout ce que je veux dire, c’est qu’au quatrième siècle, l’Église, la hiérarchie, prit dans l’Étal la place.de l’ancien pontificat païen, avec quelques prérogatives de plus. Les évêques furent bientôt de vrais officiers publics, inspecteurs des magistrats, défenseurs des cités, protecteurs des pauvres et des opprimés ; parfois aussi sujets plus que dévoués et agents trop dociles du divin empereur. Qu’on ne m’oppose pas Ambroise repoussant du parvis de son église Théodose encore tout sanglant d’une vengeance abominable ; tons les évêques n’étaient pas des Ambroises ni des Athanases; avant môme d’être baptisé, Constantin rougissait de l’indiscrète et sacrilège flatterie d’un évêque, qui publiquement ne craignait pas de comparer l’empereur au fils de Dieu; cet évêque ne laissa que trop de successeurs.
Était-ce bassesse d’âme, ambition vulgaire ; n’était-ce pas l’excès d’un respect religieux pour l’empereur? Les évêques ne voyaient-ils pas dans le chef de l’État un agent divin, un représentant de Dieu sur la terre? Ce sentiment n’exphquerait-il point, sans le justifier, un dévouement qui trop souvent alla jusqu’à la servilité?
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C’est à cette opinion que j’incline; autrement, comment comprendre cette étroite liaison de l’épiscopat et de la royauté qui a duré jusqu’à nos jours? Bossuet ne va guère moins loin que les évêques de Byzance, cependant ce n’était pas une àme ordinaire. Au fond, c’est la vieille idée de la souveraineté de l’ïltat qui a pris un déguisement chrétien. Pourvu que le prince serve l’Église et défende les saines doctrines, tout lui appartient, l’âme aussi bien que le corps de ses sujets. Sous ce masque, on reconnaît l’idolâtrie païenne, le mépris de la conscience et l’adoration de l’empereur. Veut-on savoir ce qu’une pareille théorie emportait de danger pour la religion, que l’on voie ce que devint l’Église grecque. De Constantin à Justinien, la législation ne change pas d’esprit, l’empereur ne fait rien sans consulter les évêques qui emplissent sa cour ; où en arrive-t-on? à la servitude de l’Église, servitude qui ne s’est jamais relâchée et qu’aujourd’hui on peut étudier en Orient, et mieux encore à Moscou.
Tandis que l’empire étend chaque jour cette administration qui l’épuise, les barbares s’approchent, et sont bientôt au cœur des provinces. Des bandes farouches ont facilement raison d’une société qui, depuis longtemps désarmée par la jalousie de l’État, n’a même plus le désir de se défendre. Ces barbares apportent avec eux une idée nouvelle, qui fait leur force; ils ont un souverain mépris pour cette prodigieuse machine qui charme les modernes. Ils ne comprennent rien au peuple qu’ils défendent ou qu’ils pillent. Pour le Romain, l’État est tout, le citoyen n’est rien; pour le Ger-
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main, l’État n’est rien, l’individu est tout. Chaque chef de famille s’établit où il veut, ut fom^ ut nemus placuit, gouverne sa maison comme il l'entend, reçoit la justice de ses pairs ou la leur rend, s’enrôle en guerre sous le chef qu’il choisit, ne reconnaît de supérieur que celui à qui il se donne, ne paye d’impôt que s’il le vote, et pour la moindre injustice en appelle à Dieu et à son épée. C’est le renversement de toutes les idées romaines, c’est le contre-pied de la société impériale. Chez les Germains une prodigieuse liberté, une sécurité médiocre ; chez les Romains une sécurité très-grande, sauf la crainte du prince et de ses agents, une police vigilante et inquiète, point de liberté.
Cette fière indépendance dura plus d’un jour. Quand le Germain se fut établi en maître dans les provinces que lui abandonnait la faiblesse impériale, il façonna la propriété à son image, et la voulut libre comme lui. Sous les deux premières races, quelle est l’ambition des grands et de l’Église, qui, elle aussi, devient un pouvoir barbare? c’est d’obtenir une immunité, c’est-àdire le droit de gouverner sans contrôle un domaine peuplé de nombreux vassaux. La justice, la police, l’impôt tiennent à la terre, et la suivent en toutes mains. La féodalité n’est que la floraison de ce système ; c’est la confusion de la propriété et de la souveraineté. Chaque baron est maître de sa terre, chef dans la guerre, juge dans la paix. C’est envers lui seul que ses vassaux ont des devoirs, seul il est obligé envers le suzerain ou le roi. Nous voilà bien loin de l’empire. Plus de centralisation, plus d’unité, une hiérarchie confuse;
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à chaque échelon, des droits différents, des engagements divers ; le contrat partout, nulle part l’État. Aucune administration, point d’armée, point d’impôt; rien qui ressemble ni au système romain, ni à notre société moderne.
Cependant il ne faut pas prendre cette confusion pour l’anarchie; l’anarchie ne dure pas cinq siècles; quel peuple la supporterait aussi longtemps ? Si odieuse que la féodalité soit restée dans l’histoire, il ne faut pas non plus lui attribuer toutes les misères du temps. C’est une erreur commune que de s’en prendre à une institution tombée, et de rejeter sur elle tous les vices et toutes les souffrances ; rien ne prouve que le servage n’eùt pas été aussi rude sous une royauté sans limites. Les colons romains n’étaient pas moins foulés que les serfs du moyen âge ; la Uussie nous montre des paysans esclaves sous une noblesse impuissante et un empereur absolu. Tout au contraire, l’État où les barons prirent le dessus, l’Angleterre, fut aussi le premier pays où s’affaiblit et disparut la servitude. Il y avait donc dans la féodalité autre chose que le despotisme des seigneurs, il y avait une séye féconde; cette sève qui se cachait sous le privilège, c’était la liberté. Autrement, comment expliquer cette floraison du treizième siècle qu’on ne peut comparer qu’aux plus beaux âges de l’histoire V Un art nouveau naît et s’épanouit, les poètes chantent et transforment des patois vulgaires en des langues qui ne doivent plus mourir ; la France, l’Allemagne, l’Angleterre, se couvrent de cathédrales, de monastères, de châteaux. Bien aveugle ou bien injuste qui dans ce
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renouvellement de toutes choses ne reconnaît pas la seule force qui régénère l’humanité,
Toutefois, l’esprit germanique ne suffit pas pour rendre raison de cette renaissance ; il faut faire une grande part à l’Église, véritable mère de la société moderne ; mais cette Église, è qui nous devons ce que nous sommes, ce n’est plus l’Église impériale, c’est une Égl ise transformée, et si je puis me sei'vir de ce mot, germanisée.
En effet, quand les barbares eurent brisé l’empire, ils se trouvèrent campés au milieu d’un peuple qui n’avait ni leur langue, ni leurs idées, ni leurs mœurs. Entre les vainqueurs et les vaincus il n’y avait qu’un lien commun, la religion. Ce fut l’Église qui rapprocha et qui fondit ensemble ce qu’on nommait la civilisation et ce qu’on nommait la barbarie ; deux États relatifs, et alors moins séparés que jamais.
Ce rôle tutélaire de l’Église explique l’influence qu’elle eut sous les deux premières races, et quelle conserva durant le moyen âge. Émancipés par la chute de l’emphe, les évêques se trouvaient à la fois chefs des cités, conseillers du roi germain, dépositaires de la tradition romaine, aussi puissants par leurs lumières que par leur caractère sacré. Tout les soutenait : l’amour des vaincus, le respect des conquérants, le courant des idées. Dès le premier jour de l’invasion, l’Église, ressaisie de son indépendance naturelle, suivit une politique qui lui livra le monde. Ce fut, toute proportion gardée, la politique romaine appliquée au gouvernement des esprits. Et d’abord l’Église n’entendit plus se soumettre
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aux autorités de la terre, mais elle ne s’en tint pas là. Portée par l’opinion, Rome, d’auxiliaire se fit maîtresse, et rêva de s’assujettir le pouvoir temporel; non pas toutefois qu’elle voulût régner par les prêtres, la fierté germanique ou féodale y eût résisté : tout ce que demandait un Grégoire VII ou Innocent III, c’est que les rois s’avouassent vassaux spirituels, fils obéissants de l’Église, et lui reconnussent le dernier ressort.
Dès lors il- y eut une conception de l’État toute différente de l’idée romaine, deux puissances se partagèrent le monde, et ce ne fut pas à la force brutale, mais à l’autorité religieuse, c’est-à-dire au pouvoir moral et intellectuel, qu’on assigna la suprême direction des affaires humaines. Clovis aux genoux de saint Remy, Charlemagne couronné par le pape, rendaient hommage au droit nouveau. Désormais la religion était en dehors et au-dessus dé l’Etat. C’est la première et la plus grande conquête des temps modernes, elle nous a délivrés de la divinité des empereurs, cette honte du peuple romain. Sans doute l’Église et l’État ont trop souvent noué une alliance dont la conscience a été victime, mais (^u moins n’a-t-on jamais vu un prince qui, en vertu de la souveraineté, s’attribuât le droit de régler la croyance et d’imposer la foi. Ce n’est pas comme César, c’est comme fils aîné de l’Église que Louis XIV persécutait les protestants; il s’inclinait devant l’Évangile en le violant. La loi même dont il se réclamait déposait contre lui et réservait l’avenir.
L’Église féodale comme l’Église barbare prit au sél’ieux ce gouvernement des esprits que l’opinion lui
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déférait. 11 lui fallut l’âme tout entière des générations nouvelles, elle ne laissa au prince que le corps. Foi, culte, morale, éducation, lettres, arts, sciences, lois civiles et criminelles, tout fut en sa main. C’est de cette façon que le moyen âge résolvait la difficile question des limites de l’État.
Ce partage entre le pouvoir temporel et l’Église n’était-il qu’un despotisme à deux têtes? Non, l’Église fut longtemps libérale, et, l’hérésie mise de côté, ne s’effraya pas de la liberté. Rien de plus libre, par exemple, que cette turbulente université de Paris, où l’on accourait de toute l’Europe pour remuer les problèmes les plus téméraires. En un temps où le doute n’était que la maladie de quelques âmes aventureuses, comme celle du malheureux Abailard, cette liberté, il est vrai, offrait peu de dangers ; on peut tout discuter quand les solutions sont connues d’avance ; mais ne soyons pas injustes envers l’Église, c’est la liberté qu’elle croyait donner, l’opinion ne lui demandait pas plus qu’elle n’accordait. A tout prendre, au temps de Gerson, l’enseignement était plus hardi qu’au temps de Bossuet, et l’université plus indépendante qu’on ne le permettrait aujourd’hui.
La féodalité n’avait pas étouffé les idées romaines, il y eut dès l’origine une sourde réaction contre les abus et les violences de la conquête; plus tard, contre le pillage des barons. Sous le règne de Philippe le Bel, la réaction est victorieuse, le droit romain est sorti de la poudre; c’est avec le Digeste et le Code que les légistes commencent à miner les libertés féodales. Leur idéai.
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c’est l’État romain, c’est runité et l’égalité sous un chef qui ne relève que de Dieu. Une foi, une loi, un roi, c’est leur devise ; le roi de France, disent-ils, est empereur en son pays; ils ont traduit à son profit la maxime impériale, Quod principi placuit legis habet vigorem : Si