L’INSTRUCTION PUBLIQUE
ET
LE SUFFRAGE UNIVERSEL
Sous le titre de /’/ns/n/c^2on publique- et le suffrage universel, un anonyme, que tout le monde a reconnu, M. Hachette, vient de publier une brochure qu’on ne saurait trop recommander à l’attention des esprits libéraux. Ce ne sont que quelques pages; mais elles sont écrites par un homme de sens et d’expérience. Elles disent beaucoup, et font encore plus réfléchir. Elles touchent à la liberté de la presse par le côté le mieux fait pour intéresser les honnêtes gens. On se défie de la presse, on lui reproche des désordres dont elle n’est pas la plus coupable, on ne lui sait pas gré du bien qu’elle a fait, du mal qu’elle a empêché ; il faut pourtant se réconcilier avec elle, puisqu’ aussi bien on ne peut s’en passer. C’est la grande question du jour ; quoi qu’on fasse, on y est sans cesse ramené. Qu’on ait peur de la presse, ou qu’on la haïsse, elle seule, on le sent chaque jour davantage, elle seule peut résoudre le mystérieux problème de l’avenir.
Qu’est-ce, en effet, qu’un gouvernement fondé sur le suffrage universel? S’imagine-t-on qu’il y ait dans le
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nombre une tertu magique, et qu’il suffise d’assembler les hommes pour les rendre infaillibles? N’y a-Hl jamais eu de démocraties Tiolentes, injustes, tyranniques? N’y a-t-il pas mille exemples de peuples qui ne se sont servis de leur vote que pour ruiner la liberté et se déchirer de leurs propres mains? Le suffrage universel n’est bon qu’à une condition, c’est que la giande majorité des citoyens soit sage, modérée, amie de la justice et de la vérité. D’où peut venir celte sagesse, sinon de l’éducation ? Où a-t-on jamais vu des démocraties raisonnables, sinon en Hollande, en Suisse, aux Etats- Unis, c’est-à-dire partout où l’instruction du peuple a été considérée comme le premier intérêt et le premier devoir du gouvernement?
La question de l’éducation publique est de date récente dans l’histoire. Avant la Réforme, on ne voit pas qu’on s’en soit occupé. Le moyen âge mettait la puissance et la vie sociale dans la royauté, l’Église, la noblesse, et quelques corporations privilégiées ; le peuple était fait pour servir. Le laboureur et l’ouvrier n’avaient voix ni dans l’Église ni dans l’État. Comme on ne leur donnait aucune part au gouvernement, on ne s’inquiétait guère de les instruire ; au fond môme on regardait l’éducation comme plus nuisible qu’utile, car l’éducation avait le danger d’éveiller des idées nouvelles ; elle donnait au peuple des goûts et des désirs au-dessus de sa condition.
l’instruction publique
II en fut autrement quand l’invention de l’imprimerie eut mis à la portée de chacun les moyens de s’instruire; et sutout quand Luther introduisit dans la société chrétienne un principe nouveau. Appeler tous les chrétiens à lire la Bible, et à juger par eux-mêmes du mérite de leur foi, ce n’était pas seulement fonder une Église nouvelle, et forcer le catholicisme à se régénérer pour soutenir une terrible concurrence; c’était, que Luther en eût ou non conscience, c’était donner l’empire du monde à l’intelligence et à la raison.
Quoi qu’il en soit, Luther fut le premier à sentir que des écoles chrétiennes étaient d’une nécessité absolue. Dans un écrit célèbre, adressé en 1524 aux conseillers municipaux de l’empire, il demanda la création de ces écoles dans toutes les villes de l’Allemagne. Souffrir l’ignorance, c’était, dans le langage énergique du réformateur, faire cause commune avec le diable ; le père de famille qui abandonnait son fils aux ténèbres était un fripon consommé l «Est-ce la dépense qui vous effraye? écrivait-il à ses chers Allemands. Mais on dépense annuellement tant d’argent pour des arquebuses, pourquoi n’en dépenserait-on pas un peu pour donner à la pauvre jeunesse un ou deux maîtres d’école?... Magistrats! rappelez-vous que Dieu commande formellement qu’on instruise les enfants. Ce divin commandement, les parents le transgressent par insouciance, par faute d’intelligence, par surcharge de travail ; c’est à vous, magistrats, qu’incombe le devoir de rappeler aux pères leur devoir, et d’empêcher le retour des maux dont nous souffrons aujourd’hui.
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« Occupez-vous de vos enfants ; beaucoup de parents sont comme les autruches;... contents d’avoir pondu l’œuf, ils ne s’en soucient plus. Or, ce qui fait la prospérité d’une ville, ce ne sont pas des trésors, de fortes murailles, de belles maisons, des armes brillantes ; la richesse véritable d’une cité, son salut et sa force, c’est de compter beaucoup de citoyens instruits, honnêtes, bien élevés. Si de nos jours il est si rare de rencontrer de pareils citoyens, à qui s’en prendre, si ce n’est à vous, magistrats, qui avez laissé grandir la jeunesse comme la futaie dans le bois? L’ignorance est plus dangereuse pour un peuple que les armes de l’ennemi *. » Cette éloquence familière et vraie ne fut pas perdue ; il n’y a pas un pays protestant qui dès lors n’ait mis au rang de ses devoirs l’établissement et l’entretien d’écoles populaires. Qui donc a voyagé en Allemagne sans rencontrer ces joyeuses bandes de garçons et de filles, qui, dans le moindre village, s’échappent à heure fixe de toutes les maisons, portant à la main leur ardoise et leurs livres? Pas un entant qui reste dans la rue, pas un qui n’aille à l’école. Il suffit d’ailleurs de regarder autour de soi pour voir qu’aujourd’hui encore, en Europe comme dans le Nouveau Monde, l’éducation est moins répandue chez ies peuples catholiques que chez les peuples réformés. En ce point, la Prusse, la Hollande, la Suisse, l’Écosse, les États-Unis sont à la tête des pays civilisés. Cela se comprend pour le temps qui a précédé la Révolution ; tant que l’éducation du peuple
1 . Ad. Schæfler, De l'Influence de Luther sur l'éducation du peuple, P.iris, 1853, p. 7G-78.
l’instbüction publique n’a été qu’une question religieuse, les catholiques n’y ont pas attaché autant d’importance que les protestants ; mais aujourd’hui la question est politique ; la liberté a pour condition première l’éducation de touslescitoyens ; comment donc justifier cette infériorité ?
Parmi les pays qui ont le mieux senti la grandeur du problème, il faut citer les États-Unis. A l’origine, sans doute, ce fut le zèle religieux qui fît fivire des sacrifices incroyables pour combattre l’ignorance ; c’est ce qui explique le haut degré de lumières et de moralité auquel est parvenu un peuple que, d’ordinaire, nous aimons mieux dénigrer qu’étudier. Mais l’intérêt politique s’est bientôt joint à l’intérêt religieux. A mesure que la liberté s’est affermie aux États-Unis, on a compris que l’éducation populaire n’intéressait pas seulement le fidèle; on a vu, on a senti qu’il y avait là pour la république une question de vie ou de mort. Une démocratie ignorante est une démocratie condamnée. De l’autre côté de l’Océan, on ne se fait pas d’illusion sur ce point. Qu’on écoute, par exemple, ce que disait en 1821 un des plus célèbres citoyens de l’Amérique, Daniel Webster, au moment où le Massachusetts réformait sa constitution et profitait de cette réforme pour donner une impulsion nouvelle aux écoles.
« En ce qui touche les écoles , la Nouvelle-Angleterre est en droit de prétendre à une gloire toute particulière. Elle adopta dès le premier jour, et elle a constamment maintenu ce principe, que pourvoir à l’instruction de toute la jeunesse est pour l’État un droit incontestable cl un devoir rigoureux. Ce qu’en d’autres pays on laisse au hasard ou à la charité, nous l’assurons par la loi. Quand il s’agit de l’inslruclion publique, nous tenons que
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tout homme i«t sujet à l’impôt en proportion de sa fortune; et cela, sans nous inquiéter de savoir s’il a ou non des enfants «]ui profiteront do l’éducation qu’il paye. Il y a là pour nous un système d'administration sage et liberale, qui assure tout à la fois la propriété, la vie des citoyens et la paix de la société. Nous cherchons à prévenir dans une certaine mesure l’applica- Lion du Code pénal, en inspirant dès le premier âge des principes jalutairos, conservateurs de la vertu comme de la société. En léveloppant l’esprit, en agrandissant les jouissances intellectuelles, nous habituons l’individu à se respecter davantage, et à avoir plus de confiance en lui-même. Par l’instruction générale, nous cherchons, autant que pos.«ible, à purifier l’atmosphère morale, à donner le dessus aux bons sentiments, à tourner le courant des idées et des opinions contre le crime et l’immoralité, secondant ainsi les menaces de la loi et les préceptes do la religion. En développant le sens moral, en faisant prévaloir les principes et les lumières, nous espérons trouver des garanties en dehors et au-dessus des lois; nous espérons continuer et prolonger le temps où , dans les villages et dans les fermes do la Nouvclle-AnglotCrre, on puisse dormir en paix derrière des portes sans verrous. Et sachant que notre gouvernement re[iose directement sur la volonté publique, nous essayons de donner à cette volonté une bonne et sûre direction.
s Nous no comptons pas sans doute que tous nos élèves deviendront (les |)hilosophes ni des hommes d’Etat ; mais nous esjiérons, et notre espoir dans la durée de notre gouvernement repose sur cette confiance, que, par la diffusion des lumières cl des bons et vertueux sentiments, l’édifice politicjue sera aussi bien défendu contre les violences ouvertes et les ruines subites, que contre l’action lente et souterraine, mais non moins destructive, de la licence ‘. »
\%là parler en homme d’Ktat; et qu’on ne s’imagine pas que ce soit là un langage isolé, une opinion particulière : c’est ainsi qu’aux États-Unis pensent et s’ex-
I. Eli. l.alKiiilayc, Hisioirj piitiiùiuc c/i.i Kiuis-L'iih. Paris, 1855, t. I, p. 284.
t’iNSTKUCTlON PUBLIQUE
priment tous les amis de la liberté et de la démocratie, et ils sont nombreux. « Les écoles libres, dit le célèbre géologue anglais, M. Lyell, dans son Voyage en Amérique, ces écoles, où se réunissent les enfants de toutes les sectes religieuses et de toutes les classes de la société, sont ce que le Nouveau Monde a produit de plus original; les Américains ont le droit d’en être fiers. »
Quand on sait ce que M. Horace Mann a fait pour le Massachusetts, ce que M. Henri Barnard a fait pour Rhode-Island et le Connecticut, on se demande si, malgré notre vieille civilisation, nous n’avons rien à apprendre de la Nouvelle-Angleterre. Des écoles admirablement tenues, des livres d’éducation aussi bien imprimés que bien faits, des maîtres et des maîtresses largement rétribués, voilà ce que l’Europe peut envier aux États-Unis. En 1832, sur cent ou communes du Massachusetts, comptant à peu près 200,000 habitants, on ne trouva parmi les jeunes gens de quatorze à vingt ans que dix personnes qui ne savaient pas lire. Il y a déjà longtemps que dans le petit État de Connecticut il serait impossible de rencontrer un homme né dans le pays qui ne sache pas lire, écrire et compter *. Trouverait-on sur le continent, même en Prusse, un exemple pareil? Et comprend- on sur quelles bases profondes reposent la force et la durée de la démocratie dans les vieilles provinces des États-Unis? Sans doute, l’esclavage peut couper en deux la toute-puissante république, mais il ne détruira pas les assises sur lesquelles repose
I. Vîimtner, Die Kirche und Schute in Nord- Amerika. Ldpzig, 1853,
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cette robuste société ; si jamais la liberté était chassée d’Europe, elle aurait un asile sûr chez les populations laborieuses, instruites, morales, religieuses du Massachusetts et du Connecticut.
Rentrons en France ; nous aussi, nous sommes une démocratie depuis 1789, démocratie aussi agitée, aussi turbulente que celle de la Nouvelle-Angleterre est pacifique et réglée. C’est le suffrage universel qui a fait l’Empire, c’est le suffrage universel qui le soutient. Voilà le principe de la constitution et du gouvernement, le principe qu’on ne permet point de discuter. Mais qu’est-ce que le suffrage universel, sinon le règne de l’opinion? Cette opinion, le pouvoir se croit sûr de la diriger à son gré. Cela se peut, si le gouvernement es# sage et Ubéral. Mais comment diriger l’opinion si le peuple 'n’est pas instruit et moral? Vienne une querre une disette, une crise agricole ou industrielle, degue, fausses doctrines ou de vaines alarmes s’emparent des esprits, que le peuple souffre et s’exalte , comment le conduira-t-on? A des gens qui raisonnent, on peut tout faire aecepter, même la misère ; mais qu’y a-t-il de plus entêté, de plus sourd, de plus violent que l’ignorance? Qui ne sent que le suffrage universel est une force aussi puissante pour le bien que pour le mal; en un jour d’orage, une explosion terrible peut tout emporter?
Éclairer et moraliût r le suffrage universel, c’est donc
l’instruction PUULIQUfi
aujourd’hui le plus grand problème, non-scuieracRT pour l’Etat, mais pour la société. Où en sommes-nous, cependant, après la loi de 1833, qui fait tant d’honneur à M. Guizot, après les eftbrts sincères du dernier gouvernement? Les chiffres donnés par la statistique officielle sont des plus tristes. Dans l’armée, en 1857, plus d’un tiers des jeunes soldats ne savait ni lire ni écrire. Un cinquième de la population ne va pas aux écoles ; la moitié des enfants inscrits n’y appartient que sur le papier. Joignez à l’ignorance des enfants celle des pères et des mères, vous en arriverez à cette affligeante conclusion ; qu’en France le nombre d’hommes, de femmes et d’enfants qui ont appris à lire et à écrire ne doit pas dépasser de beaucoup la moitié de la population, soit vingt millions environ.
« Mais, dit M. Hachette, si l’on demande maintenant combien dans cctt“ moitié il y a d’individus qui utilisent l’admirable instrument de la lecture mis dès l’enfance entre leurs mains..., on sera bien obligé de répondre que l’instrument reste sans emploi et se rouille chez les neuf dixièmes au moins de ceux qui le possèdent, et qu’un dixième seulement soit deux millions de Français au plus en font réellement usage. »
I Que cette observation soit malheureusement vraie, c’est ce que prouve la statistique criminelle. Sur mille accusés, jugés contradictoirement en 1837 (suivant le dernier travail publié par le ministère de la justice ) , sept cent quatre-vingt-six étaient complètement illettrés, ou savaient seulement lire et écrire .imparfaitement. M. Hachette conclut de ce chiüre que
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l’ignorance mène aisément au crime ; je suis, jusqu’à un certain point, de son avis ; mais la passion entraîne aussi les gens qui lisent. L’instruction est une force qui peut servir à faire le mal comme à faire le bien, et je crois que lorsque la statistique nous dit que les quatre cinquièmes des accusés sont ignorants, elle énonce une vérité malheureusement universelle. A parler du pays tout entier, on pourrait en dire autant des innocents que des coupables. Un cinquième de la population qui sache lire, et un vingtième qui lise en effet, telle est, suivant toute apparence, la vérité sur notre situation. Il y a là de quoi être modeste.
Ainsi donc, il ne faut pas s’y tromper : cette vieille civilisation, qui a produit de si grandes choses, n’a jamais existé qu’à la surface. Dès qu’on enfonce on trouve l’ignorance, la crédulité, la faiblesse. C’est là qu’est le danger ; c’est là que l’erreur et la passion recrutent des adeptes et des victimes ; c’est là que les révolutions trouvent des soldats. Voilà où il faut porter la lumière. Voilà les quartiers qu’il faut assainir et purifier. En un siècle qui parle si haut de charité, d’amour du peuple, y a-t-il une croisade plus sainte que celle qu’on dirigerait contre la plus triste et cependant la plus guérissable des misères ? On ne peut donner le bien-être à tous les hommes, mais on peut leur apprendre à se servir de leur âme et à s’estimer ce qu’ils valent. On peut, en leur élevant l’esprit, les sauver de la dégradation et de la barbarie.
l’instuuction PÜBUQDE
Pour cela que faut-il faire ? 11 faut répandre l’instruction primaire, il faut la faire entrer jusque dans le plus misérable foyer. Car la première condition pour agir sur le peuple , c’est de lui parler, et aujourd’hui , c’est avec des écrits qu’on parle. Un homme qui ne sait pas lire est au milieu de la civilisation comme un aveugle-né. Il n’y a pas moyen de lui ouvrir les yeux.
Parmi les réformes qui seraient nécessaires pour améliorer l’éducation populaire, on a depuis longtemps signalé la nécessité de donner aux instituteurs primaires un traitement plus convenable, une condition plus indépendante et plus respectée. Aujourd’hui la position de l’instituteur est misérable et précaire. Moins payé que le journalier, il est pauvre, et à ce titre fort peu considéré du paysan, qui n’estime le savoir que par ce qu’il rapporte ; il est en outre à la merci de tous les agents de l’autorité. On peut le changer de résidence, le suspendre, le révoquer, sans môme donner de motifs. Cela ne vaut rien ; la première condition pour appeler dans une carrière des hommes capables, c’est de leur assurer la sécurité morale aussi bien que matérielle, de les mettre au-dessus d’un caprice étranger comme audessus du besoin.
Sait-on ce qu’on paye en Amérique aux maîtres des écoles primaires? Au Massachusetts le prix moyen (logement non compris) est pour l’instituteur de 47 dollars (23olrancs) par mois, et de 20 dollars ou 100 francs
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£T LK SUFFAAGK GNlVEUSEIi.
pour riostitutrice *. Au Connecticut on donne à l’instituteur 30 dollars ou ISO francs par mois, à l’institutrice 16 dollars ou 80 francs. A ce prix on trouve des gens capables et moraux qui se dévouent à la plus délicate des missions sociales. En outre, et ce n’est pas un faible attrait, l’opinion protège les instituteurs, le maître est considéré comme un des hommes les plus utiles et les plus dévoués ; on le place à côté du pasteur, et on ne l’honore pas moins.
Au reste, et sans entrer dans des détails infinis, saiton quel est, aux États-Unis, le budget moyen de chaque État pour l’instruction publique? Il s’élève en général à un dollar ou 5 francs 35 centimes par tête d’habitant Les trois quarts de ces fonds sont consacrés à l’enseignement primaire beaucoup plus développé, il est vrai, que le nôtre. Ce serait pour la France un budget qui pour l’instruction populaire irait à deux cents millions de francs. En 1 855 nous avons dépensé pour Renseignement primaire un peu plus de 32 millions *. Joignez à
1. L'enseignement ee partage en deux semestres d’été et d’hiver, qui n’occupent guère que huit mois. J’ignore si le maître est payé toute l’année, ou seuiement pendant le temps qu’il enseigne ; dans cette dernière supposition, la plus défavorable, ce serait encore 1 ,880 francs que toucheraient les liommes, et 800 francs que toucheraient les femmes, avec facilité d’occuper quatre mois de l’année à leur seul profit.
2. American Almanach, 18,^9, p, 258. New-York, avec une population d’un peu plus du 3 millions d’Iiabilants, a un budget d’école de 3,413,109 dollars, et paye aux maîtres de toute espèce plus de 2 millions de dollars, ou plus de 1 0 millions de francs. Dans les États de la Nouvelle- Angleterre, la dépense est dans la même proportion.
3. Ch. Jourdain. Le Budget de l' instruction publique, p. 325, Dans celle somme, la part de J'Élat est de 5,737,957 francs, celle des dé-
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cela les efforts que fait le clergé, nous arriverons à une cinquantaine de millions, tout au plus ; c’est le quart de ce qu’il faudrait faire pour rivaliser avec un peuple dont nous parlons souvent avec une hauteur qui n’accuse que notre ignorance. On voit si nous sommes loin de l’Amérique; il est vrai que là-bas, en temps ordinaire, il n’est pas nécessaire d’avoir une armée; on consacre aux écoles ce que nous dépensons pour des casernes et des canons.
M. Hachette ne fait pas d’autre observation sur l’organisation de l’enseignement. Ce n’était pas là l’objet principal de sa brochure ; autrement , avec sa profonde expérience, il aurait pu nous en dire davantage. Par exemple, toutes ces merveilles de l’enseignement aux États-Unis, à quoi les doit-on, sinon à une force que nous étouffons au lieu de nous en servir? Là-bas ce sont des associations libres, des bureaux ( boards ) gratruits, qui secondent, stimulent et souvent remplacent l’activité de l’État. Ce sont les hommes les plus considérables par leur talent, leur fortune, leur position qui tiennent à honneur de sun'eiller et de diriger renseignement. Quelle garantie pour les maîtres ! quel moyen de relever à leurs yeux et à ceux des enfants la dignité de la profession ! Quel moyen de faire sentir à tous que l’éducation est le grand intérêt de la société, et d’honorer à la fois et l’État et ceux qui enseignent !
Chez nous, au contraire, l’association est sinon proscrite, au moins mal vue et découragée. Mêler à l’édu-
partements de 5,412,8(i(i, celle des communes de 11,564,405, celle des familles de 8,981,817 francs.
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cation des hommes considérables qui n’ont rien à espérer ni à craindre du pouvoir nous semblerait introduire la révolution dans-l’État. C’est toujours à cette lourde machine de l’administration que nous nous fions de toutes choses. Aussi ne se passe-t-il pas dix ans sans que le pays ne soit tout à coup étonné et souvent effrayé d’avoir si peu fait avec un mécanisme si puissant en apparence, si faible en réalité. Il en sera toujours ainsi jusqu’à ce que nous comprenions que pour un peuple la liberté consiste à faire lui-même ses propres affaires, à surveiller lui-même ses propres intérêts. C’est en mêlant la société au gouvernement qu’on rend le gouvernement libéral , et la société pacifique et dévouée. Tant que nous n’aurons pas saisi cette vérité féconde, nous tournerons toujours dans le même cercle ; l’administration vivra de son côté, la société restera étrangère à son gouvernement, et pour corriger un abus on fera une révolution.
Supposons maintenant que les écoles primaires soient assez bien organisées pour que la grande majorité des Français sache lire, écrire et compter; la réforme ne sera qu’à moitié faite; nous aurons mis entre les mains de tous les citoyens un instrument sans égal; mais il faut maintenant qu’ils s’en servent. Ils ont le moyen de lire, il faut maintenant qu’ils lisent. Comment faire pénétrer le livre ou le journal jusque dans le coin le plus reculé?
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On a eu l’idée de faire des bibliothèques communales ; la pensée est bonne, le résultat eût été excellent si on avait laissé les citoyens libres comme en Angleterre, d’organiser des cabinets de lecture ou des bibliothèques pour l’ouvrier et pour le paysan. Cela se fait à Londres, à Manchester et dans cent autres villes de la Grande- Bretagne; les ouvriers, les femmes d’ouvriers surtout, ont largement profité de ces libres fondations qui sont en pleine prospérité. En France, ce n’est pas ainsi qu’on entend les choses; on a commandé ou encouragé quelques livres, soi-disant populaires, destinés à donner au peuple un certain enseignement. On a échoué comme on échoue toujours en pareil cas. On ne fait pas de bons hvres par ordre ministériel, et sur commande de l’État. J’ajoute qu’il n’y a en général rien de plus niais et d’un sentiment plus faux que ces livres écrits pour le peuple par de beaux esprits. Ce qu’il faut à l’ouvrier comme au paysan, ce sont les chefs-d’œuvre littéraires, qui plaisent au plus simple comme au plus délicat, et cela par une raison aisée à comprendre : le chefd’œuvre de l’art, c’est de reproduire la nature, et pour sentir la nature, il suffit d’avoir le cœur et l’âme d’un homme. Un paysan comprendra mieux Homère, Molière, de Foë ou Channing que tous ces petits livres où on lui parle comme autrefois parlaient les grands seigneurs, aveo une politesse dédaigneuse et affectée. Ce qu’il faut au peuple, ce sont des bibliothèques où soient les meilleurs livres anciens et modernes. Qu’on laisse les citoyens s’associer pour de pareilles fondations sans que l’administration intervienne, il y en aura bientôt
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dans toutes les villes de France, et même en plus d’im village. On ne sait pas quel ressort il y a dans notre pays, car depuis des siècles il semble que l’État n’ait pas de fonction plus chère que de tout empêcher.
Mais, avant de fonder des bibliothèques communales, il Y aurait un moyen simple de mettre les livres à la portée de l’ouvrier et du paysan, ce serait de ne pas les arrêter en route par des précautions qui ne sont plus de notre temps. Il est resté dans notre législation avec beaucoup de legs administratifs qui ne valent pas mieux, une institution qu’on nomme les brevets de libraire. Cette institution, autant qu’on peut le voir dans les discusf^ns du conseil d’État impérial sur la liberté de la presse*, n’avait qu’un objet: s’assurer qu’on ne publierait rien contre l’intérêt et la sûreté de l’État. En d’autres termes, c’était une mainmise sur les éditeurs ; ce sont eux seulement qu’on voulait assujettir à une surveillance constante ; on ne songeait pas à y comprendre les simples vendeurs de livres, ou, comme on les nommait dédaigneusement, les bouquinistes. Par malheur, on est toujours disposé dans notre pays à étendre la police, et on n’exempta aucun libraire de la ■ terrible protection de l’État.
U n’y a donc aujourd’hui en France que quatre mille ' deux cent vingt-cinq personnes qui aient le droit de vendre des livres; ce n’est pas le dixième de ce qu’il faudrait; ou, pour mieux dire, on ne voit guère pourquoi il faut un brevet pour vendre un livre plutôt
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