‹ L'État et ses limitesChapitre 32 sur 59 · Pabliées par Locré, en · texte numérisé non relu

Pabliées par Locré, en

218 L’iHSTRtîCTlO» PüBUQUE

que ioute autre marchandise. Ëst-ce parce qu’ü £aut une eiuweiUance? Mais on peut surveiller les hhraires tout comme on surveille les laitiers, les bouchers et les marchands de vins. Est-ce pour empêcher la publication de livres dangereux ou immoraux? Mais cela regarde les éditeurs et non pas les simples videurs. Kous avons des lois sévères qui ne laissent point p6u:altre une feuille de papier avant qu’elle ait passé sous l’œil de la justice. <G’est là qu’est la garante, c’est là qu’est la protection de la société. Une lois le livre édité, et «eu quelque sorte reconnu non coupaMe, |mur- «•“i fautril un privilège pour le vendre. S’il ^st minàiael, saisissez4e; s’il est innocent, laissez^le ctrculer .nMrfvillage comme à la ville. Le danger commencerait-il .harrièce, et ce qiû est à da ville une tnounâture • sans danger serait^il un poison dans les champs?

Pour remédier à cette gêne inutile, ou a autorisé le ce^tortage en se r^rvant de timbrer, e’est>à^diee de choisir les livres colportés. Je ne discute ipas ce qu’il y aid’arhitraire dans ces choix; je crois que si l’on publiait la liste des livres autorisés et celle des livres prohibés, on jerait aussi .étonné de certaines permissions que de certaines exclusions ; mais qui ne voit que si la morale pid)ltque est le premier souci de la police., rien n’fist plus dangereux que le colportage, c’æt4i-dire une vente sans responsabilité? Un individu qui passe et ne redendra pas peut laisser dans un village quelques-uns de ces livres corrupteurs que tous les gouvernements ont raison de poursuivre; un libraire établi, un marchand qui vend des livres, ne le peut pas. Il suf-

ET U SUFFRAGE UKIVBRSEL.

fira toujours de rindiscrétion d’un paysan, de la plainte d’une mère ou d’une femme pour attirer sur lui un juste châtiment. Tout commerçant sédentaire est facilement punissable, et, de plus, il y a une responsabilité morale qui pèse sur lui ; n’est*ce pas là une de Ces léfr rités élémentaires qu’on ne devrait {dus avoir besoin d’établir?

Laisser l’épicier, le mercier, le marehaud de tabac vendre des livres, ce serait une réforme qui aurait beaucoup plus de portée qu’on n’imagine. Le désir d’acbeter un livre ne naît en général que quand on l’a sous les yeux, qu’on peut le feuilleter, et en entrevoir le contenu ; il faut qu’il aille au-devant du consomnubteur. C’est ce qu’on sait bien en Alkmagne ; c’e^ sur ce principe que toute la librairie allemande est organi^ sée; le livre vient vous chercher ÿ on vous l’adresse à domicile, on vous laisse le temps de l’examiner tout à loisir. C’est un tentateur qui chaque semaine frappe à votre porte. Aussi dans le moindre village aflemand trouverez-vous partout des livres et de toute espèc-e : histoire, piété, voyages, romans, agriculture elle reste. Or, ce n’est pas là tin médiocre ap{iàt, surtout pour les enfants; savoir lire êst une raison pour rechercher les livres; mais voir des livres, et surtout des livres à images, est une raison {>our vouloir apprendre à lire; et ce désir on l’a à tout âge; demandez aux ouvrière de Paris, à ces ouvriers à tête grise qui vont aux classa du soir. C’est la vue d’un livre, c’est la sei«ace du voisin qui les fait redevenir enfants.

t’iNSTRtCTION PUBLIQUE

Jusqu’à présent nous n’avons parlé que des livres. Mais M. Hachette connaît trop bien sa profession, les besoins et les ressources de la librairie, pour ne pas savoir qu’au jourd’hui les livres n’ont plus qu’une part dans l’éducation nationale. Le grand agent d’instruction dans les pays libres, c’est le journal, c’est l’écrit périodique qui paraît tous les mois, toutes les semaines, tous les jours. Là est le suprême moyen d’action; c’est par les journaux du dimanche qu’en Angleterre comme en Amérique on civilise jusqu’aux coins les plus reculés du pays. 11 n’est pas de planteur, perdu dans les solitudes de l’Ouest, qui, au lieu de perdre son dimanche au cabaret, ne s’occupe à lire ce que son journal lui dit de religion, de politique ou d’agriculture. Par son bon marché, par sa périodicité, le journal entre partout; il est au livre ce que le chemin de fer est à la diligence; en un même espace de temps il fait dix lois plus de chemin.

Mais en France un journal ne peut exister sans autorisation, et une fois autorisé il est soumis à l’administration. On peut non-seulement le condamner s’il est coupable, ce qui est de toute justice, mais l’avertir s’il déplaît, et au besoin le supprimer sans avertissement. Quel est le résultat de ce système ? C’est que le journal s’efforce de plaire à l’administration ou ne dit rien ; quand il n’est pas muet, c’est un écho et rien de plus. « Le gouvernement, dit M. Hachette, est loin d’être sa-

ET LE SUFFRAGE UNIVERSEL

tisfait de ce silence complet. Il appelle lui-même sur ses actes la publicité et le contrôle. Il veut s’appuyer sur l’opinion publique; mais il ne peut y avoir de publicité réelle, ni de contrôle sérieux, ni d’opinion éclairée avec les entraves qui arrêtent en France la diffusion des journaux. »

M. Hachette a cent fois raison; nous aimons voir une pareille vérité proclamée par un homme pratique, et qu’on n’accusera pas d’hostilité politique. Comment veut-on qu’un journal se répande s’il ne dit rien? Comment peut-il parler quand, au risque de le ruiner, on l’avertira, s’il a l’audace d’attaquer un engrais qui a les bonnes grâces de la préfecture? Comment veut-on qu’il engage le paysan ou l’ouvrier à ne pas porter son argent à quelque emprunt ruineux quand un ministre peut voir un délit administratif (les deux mots jurent ensemble) dans une critique trop vive de la Turquie? Si quelque chose touche le paysan ou l’ouvrier, c’est le prix du pain ; il ne peut pas être indifférent à la valeur d’un aliment nécessaire ; cependant n’a-t-on pas vu avertir un journal qui signalait le danger de certaine combinaison administrative, imaginée, nous le voulons bien, avec les meilleures intentions, mais qui, si l’on en croit un rapport fait au conseil d’État, n’était rien moins qu’écononomique? Il est temps de s’arrêter sur cette pente mauvaise; quand on veut sérieusement arriver à im grand résultat, quand on veut servir et éclairer le peuple, il faut agir en homme pratique, et accepter la liberté avec ses avantages et ses inconvénients. En sommes-nous à savoir que dans toute application sincère de la liberté

Digitizcd

222 t’iNSTRCCTIOK mUQtJB

le bien est et dépasse de beaucoup utt mal incér* tain et douteux?

Veut-on que le journal pénètre partout^ ét porté arec lui cet enseignement universel qui suit nécessairement toute feuille imprimée, supprimez les autorisations, et rendez aux tribunaux la juridiction de la presse^ Alors vous aurez non pas cinq à six journaux qui peuvent égarer l'opinion, mais des milliers de journaux de toute espèce qui répandront les idées et l’instruction. Journaux de grandes villes, jaloux des journaux de Paris^ et occupés d’affaires municipales, journaux des oampagnes plaidant pour l’agriculture et l’édueiatioB, journaux des ports réclamant la liberté commerciale, journaux des fabriques soutenant un reste de prohibition, journaux catholiques essayant de moraliser le peuple, journaux protestants rivalisant dans la infime voie ; partout l’activité, le mouvement, la vie.

Qu’est-cé que le gouvernement peut redouter d’une pareille agitation? Qu’a-t-il à craindre de partis divisés, émiettés, séparés par mille nuances diverses? Est-ce que la presse, quand elle est libre, n’est pas l’image de l’opinion? Est-ce de l’opinon qu’on a peur?

Non, dira-l-on, fc’est de la politique. Nous ne voulons pas qu’on agite les esprits ; faites des journaux non politiques, nous vous laissons pleine liberté. De quoi vous plaignez-vous?

Le système a été essayé ; le résultat eât singulier. On dirait que le gouvernement a donné une pnme aux romans, c’est-à-dire que, pour moraliser le peuple, il a choisi la forme qui de toutes est la moins morale de sa

ET LE SUFFRAGE UNIVERSEL

nature, car elle s’adresse de préférence à l’imagination et aux passions. Qu’il y ait de bons romans^ Je l’aocorde ; que ce soit une lecture attachante et qui fasse pénétrer quelquefois de bonnes et saines idées dans les jeunes âmes, je le veux bien ; mais ce n’est pas aveo des romans qu’on élève un peuple et qu’on faitd^ hommes. Si vous voulez faire une nation politique qui connaisse ses devoirs et sache défendre ses droits, parlez aux citoyens de leurs. intérêts de chaque jour. Cas intérêts, quels sont-ils? Après l’agriculture, le commerce, l’industrie, n'est-ce pas l’éducation de leurs enfants, n’est-ce pas l’administration de leur commune, les écoles, les chemins vicinaux, les marchés et le reste? Pouvez-vous leur parler de leur commerce et de leur culture sans leur dire quel est l’impôt, et s’il y aura des charges nouvelles? La paix ou la guerre, esb-oe là une question qui soit moins économique que politique? N’intéresse -t-elle pas le paysan autant que l’homme d’État? Ne lui prend-elle pas son argent et son fils? La politique nous enserre de tous côtés, les affaires publiques sont les nôtres; s’imaginer qu’on peut élever une nation et la moraliser sans lui parler politique, c’est une chimère qui ne peut tromper que ceux qui, suivant l’expression du prophète, ont des yeux pour ne point voir.

Si l’on se décide à accorder la liberté de la presse, il faut que cette liberté soit complète; et pour cela il y faut joindre deux réformes essentielles : suppression du timbre, diminution des droits de poste,

Le timbre est un impôt qui rapporte peu à l’État, et

224 l’instruction publique

qu’on pourrait aisément retrouver en le plaçant mieux, par exemple en lui faisant frapper les annonces, suivant le système anglais. Tel qu’il est constitué, c’est moins une mesure fiscale qu’une entrave apportée à la presse. On a voulu, suivant toute apparence, grever le journal de frais considérables, pour en élever le prix et en rendre plus difficiles l’établissement et la propagation.

On peut aujourd’hui, avec les ressources de l’imprimerie, donner un numéro de journabpour cinq centimes. A ce chiffre, qui représente les frais matériels et la rémunération littéraire, l’État ajoute cinq ou six centimes de timbre; c’est un impôt de plus de cent pour cent. Sur qui pèse cet impôt?

Sur le consommateùr, c’est-à-dire sur l’ouvrier ou le paysan qui veut s’instruire. Que dirait-on d’un gouvernement qui mettrait une taxe sur les réverbères? Est-il beaucoup plus sensé d’étouffer le journal et d’empêcher l’éducation?

En Belgique, il n’y a pas de timbre, et l’affranchissement des journaux ou des livres est d’un centime la feuille. Aussi livres et journaux sont-ils répandus partout. Voit-on que les Belges soient moins raisonnables que nous? Et parce qu’ils lisent davantage, sont-co des ouvriers moins habiles, des agriculteurs plus ignorants, des sujets plus turbulents? Chose étrange pour qui ne réfléchit pas, c’est la pleine liberté qui leur a inspiré la modération; ce peuple que toute l’histoire nous peint comme indomptable , est devenu depuis trente ans un modèle de sagesse et de bon sens. N’est-ce pas là un exemple, et, puisque nous sommes

ET LE SUFFRAGE UNIVERSEL

une démocratie , n’est-il pas temps de considérer les choses en face et d’accepter résolùment la liberté?

Et si vous démoralisez le peuple? dira-t-on. Si vous excitez ses passions par des écrits dangereux? A cet argument, si souvent répété, la réponse est facile. Il n’y a rien de plus immoral que l’ignorance, on en peut juger par les pays qui jouissent d’un gouvernement protecteur, c’est-à-dire d’un gouvernement qui étouffe la pensée. Comparez la moralité de la Suisse et de l’Angleterre à celle de Naples, et décidez. La liberté est la mère de toute morale; le vice se plaît dans le silence et l’esclavage; la vertu, la piété, la vérité, se plaisent avec la liberté; elles ont besoin du grand jour. Là où la pensée est libre il y a une conscience publique qui parle sans cesse; les littératures immorales n’appartiennent qu’aux pays sans liberté. La rançon du despotisme, c’est la corruption. Je n’entends pas dire qu’avec, la liberté nous serons tous des saints ; mais, l’histoire à la main, j’affirme qu’avec une presse sans entraves, il y a une police de l’opinion mille fois plus sévère et plus chatouilleuse que la police officielle des censeurs et de l’État. C’est ce qu’a justement signalé Macaulay*. « Du jour où fut accomplie l’émancipation de la presse, la purification de notre littérature commença. Cette purification ne fut l’œuvre ni des assemblées ni des magistrats, mais de l’opinion, de ce grand corps des gens éclairés à qui l’on soumettait le bien et le mal, et qui était enfin libre de choisir. Depuis cent soixante ans,

Page 1