‹ L'État et ses limitesChapitre 44 sur 59 · EN AMÉRIQUE · texte numérisé non relu

EN AMÉRIQUE

La nouvelle publication de M. Bancroft est la suite d’une œuvre que connaissent depuis longtemps tous ceux qui s’intéressent à l’Amérique; V Histoire des Etats-Unis, qui serait mieux nommée l’histoire des treize colonies, car elle s’arrête en 1748, au Congrès d’Aix-la-Chapelle, n’est pas populaire seulement dans la patrie de l’auteur, elle jouit par toute l’Europe d’une estime méritée. Traduit en français, c’est un livre qui redresserait chez nos politiques des idées fausses et qui plus d’une fois ont mené à de fâcheuses applications. Qu’y a-t-il de plus commun, par exemple, que d’entendre parler de la jeune république, du gouvernement que Washington et ses amis ont donné à un peuple primitif que la civilisation n’avait pas corrompu? Autant d’erreurs qu’un peu de lecture dissipe aisément. Dès les premières pages on voit ce qu’étaient les planleurs qui ont fait la révolution de 1776, un vieux

1. Bhtory of the American Révolution, by George Bancroft. Lon- ' don, 1862, 1 TOl. in-8® de xn et 528 pages . — Histoire de la Révolution cTAiitérique, par George fiancrofll, correspondant de l’Institut du ^ France et de l'Académie royale de Berlin. Tome 1".

peuple dans un pays neuf. L’Amérique, dans le livre de M. Bancroft, c’est l’Angleterre émigrée, mais laissant à la rive la royauté, la noblesse, l’Église établie. C’est, dès le premier jour, la vieille race saxonne , patiente, robuste, morale, élevée dans l’amour de la liberté et la pratique du libre gouvernement. Si elle a passé les mers, ce n’est pas pour amoindrir son ancienne franchise, tout au contraire c’est pour demander au nouveau monde un abri pour la première de toutes les libertés, celle de la conscience; c’est pour y insteiUer une Église toute républicaine et organiser son gouvernement à l’image de sa religion.

Établies sans le concours de la métropole, protégées à l’origine par leur faiblesse même et par leur éloignement, maîtresses de leur administration, grâce à l’indilférence de la métropole qui voyait dans l’Amérique un marché plutôt qu’un empire, les colonies grandirent librement dans l’ombre; et quand l’Angleterre, frappée de leur importance, voulut, suivant la fausse politique du temps, les faire servir au seul intérêt de son commerce et de sa domination, elle trouva devant elle deux millions de citoyens indépendants, calvinistes pour la plupart, habitués à une religion sans hiérarchie, à un gouvernement sans royauté, et prêts à donner à leurs prétendus maîtres une leçon de liberté.

La victoire changea peu la condition de l’Amérique ; on n’eut point à résoudre ce terrible problème qui tant de fois a égaré la France : le choix d’une nouvelle forme de gouvernement. Chaque colonie resta à peu près ce qu’elle était, et remplaça seulement le faible lien qui l’at-

tachait à l’Angleterre par TUnion fédérale, qui donna un centre aux treize États. Si léger fut le changement, que deux des anciennes provinces, devenues souveraines, le Connecticut et Rhode-Island, gardèrent encore durant un demi-siècle la Charte républicaine qu’elles avaient obtenu du laisser-aller de Charles II. Ainsi donc, aux États-Unis, la république ne fut pas une invention révolutionnaire, un (Je ces gouvernements de papier qu’emporte le premier orage ; elle fut le produit naturel des mœurs, des idées et des besoins du temps. Dans un pays sans nobles, sans soldats, sans oisifs, habitué au suffrage universel et au régime des assemblées, où tout était démocratique, l’organisation municipale, les lois, la condition du sol, le genre de vie, le culte même, quelle autre forme politique eût été possible? Républicains, les États-Unis restaient fidèles à leur passé ; établir la monarchie, c’eût été rompre violemment la chaîne du temps. C’est donc l’histoire de l’Amérique et non pas la nouveauté de son peuple ou l’étendue de son territoire qui nous explique comment la république y réussit, et peut-être aussi pourquoi en France elle a eu moins de succès. Washington conservait la tradition ; nos constituants ont toujours cru qu’entre hier et demain on pouvait creuser un abîme et créer un peuple nouveau avec un morceau de parchemin. Erreur qui nous coûte cher, et dont nous ne sommes pas guéris, mais qu’il ne faut plus désormais appuyer de l’exemple des États-Unis, car cet exemple est notre condamnation !

On voit comment le premier ouvrage de M. Ban-

LA FHANCL £N AMÉKIODE.

croft, en nous faisant pénétrer dans les origines de la société et du gouvernement américain, est l’introduction nécessaire de l’histoire de la révolution. Son nouveau livre nous fera connaître les hommes qui mirent leurs bras et leur cœur au service de la cause nationale, le jour où l’Angleterre osa toucher aux droits de ces colons qui se croyaient avec raison des citoyens anglais, et en revendiquaient tous les privilèges. C’est un beau sujet, dont chaque jour accroît l’importance, puisque du berceau de la liberté américaine est sorti tout un monde. Et si celui-là est un grand homnoe, non pas qui a détruit, mais qui a fondé, et qui, même au milieu de la guerre et des séditions, a ménagé la liberté comme un dépôt divin, et l’a fait servir au bonheur des hommes de son temps, à la grandeur et la prospérité des générations à venir, que peut-on comparer dans l’histoire à la noble et sereine figure de Washington? Son œuvre, qui a duré parmi tant de ruines, est là pour apprendre à tous qu’il est quelque chose de plus grand, de plus fécond, de plus puissant que le génie même : c’est le patriotisme et l’honnêteté !

Le premier volume de M. Bancroft ne contient que le prologue de la révolution, l’histoire de l’Amérique de 1748 à 1763. La lutte n’est point encore engagée, c’est à peine si des yeux clairvoyants signalent l’orage qui se forme à l’horizon. L’auteur a cependant montré avec sagacité comment en Angleterre, au Bureau du commerce chargé des affaires coloniales, l’ignorance et l’ambition poussaient de prétendus hommes d’État à réduire ces provinces républicaines dont on

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LA FRAMCE EN AltÉSIQÜE.

commençait à craindre l’indépendance et à convoiter la richesse. Le duc de Bedford, Halifax, Charles Townshend, ces administrateurs d’un pays qu’ils ne connaissent pas, sont des figures vivantes. Derrière eux on voit poindre la révolution. Mais là n’est pas pour nous l’intérêt principal du livre. 11 en est un autre qui nous touche de plus près que la révolution même des États- Unis, et devant lequel tout le reste s’efface et disparaît.

Ce qui tient la plus grande place dans le travail de M. Bancroft, c’est l’histoire de la rivalité de l’Angleterre et de la France sur ce continent où les deux peuples, arrivés presque en même temps, se disputaient sans le savoir l’empire de la civilisation et l’avenir du inonde. Et pour k première fois peut-être cette histoire est écrite avec impartialité par un homme Anglais de langage, mais Américain de sentiment, c’est-à-dire étranger aux haines et aux jalousies des deux nations. Il y a là une page de nos annales qu’ont oubliée des générations trop travaillées par les guerres et les révolutions pour s’inquiéter de ce qui se passait, il y a cent ans, dans les bois et les solitudes de l’Ohio, mais que cependant il est bon de ne point laisser perdre, pour l’honneur du nom français et pour notre propre éducation.

On sait que la France a possédé le Canada, et qu’en 1763 la paix de Paris l’a donné à l’Angleterre. Mais du reste, hormis quelques patriotes qui ônt k religion du souvenir, qui se soucie de ce passé lointain? Et cependant, si l’on veut prendre une vieille carte du Canada, et regarder quelle était, il y a un siècle, la puissance comparée des deux nations, on sera peut-être étonné,

à première vue, de ce que nous a coûté la mollesse de Louis XV, et de la grandeur du trésor qu’il a laissé tomber de ses mains.

Une petite portion du continent, la vingt- cinquième partie de l’Amérique du Nord, suivant M. Bancroft, c’était alors tout ce qu’occupaient les treize colonies. La langue de terre comprise entre les Alleghanys et la mer formait tout le domaine des Anglais, tandis que les Français commandaient un territoire vingt fois plus considérable. Cette grande et double vallée qui, par les lacs et le Saint-Laurent, se déverse dans l’Océan et, par le Mississipi et ses affluents, porte ses eaux au golfe du Mexique, avait été découverte et révélée au monde par nos missionnaires et nos Canadiens. Partout sur les arbres de ces forêts primitives on avait gravé des fleurs de lis surmontées d’une croix, double symbole de la royauté et du catholicisme qui, suivant le droit des gens, assurait à la France ces solitudes inconnues ; partout des pionniers plus intrépides que nos soldats même, les jésuites et les récollets, avaient porté des germes de civilisation chez ces sauvages qui longtemps après notre chute ne parlaient qu’avec reconnaissance àt&robes noires si bonnes et si dévouées , et de cet Onontio (c’était le roi de France) qu’elles leur avaient appris à bénir. Des forts et des missions placés le long des lacs et des rivières nous donnaient le commandement du pays et le commerce des pelleteries; les positions avaient été si bien choisies, qu’aujourd’hui des villes sont établies partout où quelques palissades gardaient naguère nos soldats et nos prêtres.

Suivons notre colonisation sur une carte moderne en faisant reparaître l’ancien nom français sous le nom anglais qui le cache aujourd’hui; nous en comprendrons bien vite l’importance. Le fort Carillon [Ticonderoga) commandait le lac George, le fort Frédéric [Crown- Point) commandait le lac Champlain. Sur le lac Ontario nous posédions Toronto et le fort Frontenac [Kingstown). Le fort Niagara, dont le nom dit la position, nous rendait maîtres du passage étroit du lac Érié ; au midi de ce lac était le fort Presqu’île {Erie) ; entre le lac Érié et le lac Saint- Clair était le fort Détroit; entre le lac Huron et le lac Supérieur était le fort Mackinaw; Saint-Louis et Kaskasia, sur le Mississipi, assuraient nos communications avec la Louisiane. Trois voies navigables, mais coupées par des portages, assuraient les communications des lacs et du Saint-Laurent avec le Mississipi : l’une, partant du fort le Bœuf, près le lac Érié, allait gagner, par la crique française [French creek) le fort Duquesne [Pittsburg) et la Belle-Rivière {Ohio) ; l’autre, partant de Détroit, suivait le petit Miamis du lac [Maumee) et la Wabash ; la troisième, partant de Chicago, sur le lac Michigan, suivait jusqu’à son embouchure la rivière des Illinois. Que ne pouvaiton pas espérer d’un tel établissement?

Telle était la situation de la France. Bien mieux placée que sa rivale, maîtresse des grands cours d’eau et d’un territoire immense, on se demande d’où est venue sa faiblesse; la réponse est trop facile. Après deux siècles de possession, quelle était la population de ces vastes contrées comprises alors sous le nom de Canada? Elle

atteignait à peine 80,000 habitants, tandis que dans les colonies anglaises une population de 1,500,000 âmes, se trouvant à l’étroit, allait descendre les Alleghanys, et disputer à la France les vallées de l’Ouest , parcourues plutôt que possédées par nos chasseurs et par les peuplades sauvages connues sous le nom d’iroquois ou des Six-Nations.

Ce fut en 1753, il y a un siècle à peine, que la lutte commença. Les prétextes ne manquaient point; soit précipitation, soit indifférence, les négociateurs du traité d’Aix-la-Chapelle avaient laissé indécise la question des frontières américaines. C’était la possession qui devait décider, mais elle était depuis trente ans contestée. Tandis que la prétention constante des Français était d’arrêter les Anglais au sommet des Alleghanys et de mettre au Saint-Laurent le milieu de la colonie, les Chartes anglaises étendaient la Virginie jusqu’au lac Érié. Halifax écrivait en 1749 que le pays à l’ouest des grandes montagnes était le centre des possessions anglaises ; c'était aux lacs et au Saint-Laurent que l’Angleterre entendait porter ses limites; il lui fallait la vallée de l’Ohio.

Des deux côtés on voulut s’assurer la possession de ce grand territoire. Le gouverneur de Virginie envoya pour le reconnaître un jeune homme de vingt et un ans, déjà remarquable par sa fermeté et sa résolution; c’était George Washington. Avec un coup d’œil militaire, il désigna comme la clef de l'Ouest la fourche que forment, en se réunissant sous le nom d’Ohio, la rivière Alleghany et la Monongahela ( la rivière Malèn-

gueulée de nos Canadiens), c’est-à-dire la place où est aujourd’hui Pittsburg, le Manchester américain ; mais les Français, qui comprenaient aussi toute l’importance de la position, s’en saisirent et y construisirent un fort auquel fut donné le nom de Duquesne, le gouverneur du Canada.

Quelques mois plus tard, Washington était envoyé de nouveau dans l’Ouest à la poursuite de quelques patrouilles françaises. On n’était point en guerre; mais, suivant des pratiques empruntées de la vie sauvage, vie de ruses et d’embuscades , un parti qui se cachait était un ennemi; et dans des forêts comment ne pas toujours avoir l’air de se cacher? Au moment où les Français surpris et entourés couraient aux armes : «Feu! » cria Washington, et il donna l’exemple. Ce coup de fusil, tiré par un inconnu, au fond des bois de l’Amérique, mit l’Europe en flammes; ce fut le signal d’une guerre qui devait assurer la grandeur de nos ennemis.

La mort de Jumonville, c’était le nom du commandant français, envoyé, à ce qu’il semble, comme un messager, et avec des intentions de paix, fut accueillie en France et au Canada comme une violation du droit des gens, comme un assassinat. Thomas, qui nomme l’attaque des Anglais un monument de perfidie qui doit indigner tous les siècles, consacra à Jumonville un poëme aussi solennel que la Pétréide, mais dans lequel, soit dédain, soit oubli, le nom de Washington n’est pas même prononcé. En Amérique, la mort de Jumonville fut plus dignement honorée. Son frère, de Villiers, à la tête de quelques soldats, poursuivait Washington, l’as-

siégeait dans le fort Nécessité, et l’obligeait à signer la capitulation suivante, dont Washington, dit-on, ne comprit pas toute la gravité, n’ayant jamais su le français :

« Ce 3 juillet 1754, à huit heures du soir.

« Comme notre intention n’a jamais été de troubler la paix et « la bonne harmonie qui régnaieqt entre les deux princes amis, « mais seulement de venger l’ossassm qui a été fait sur un de « nos ofiBciers, porteur d’une sommation, et sur son escorte, « comme aussi d’empêcher aucun établissement sur les terres du « roi mon maître;

« A ces considérations, nous voulons bien accorder grâce à tous H les Anglais qui sont dans le fort, aux conditions ci-après, etc.

« Signé : James Mackay, G. Washington, Coolon, VlLLIEBS. »

Maîtres de l’Ohio, les Français furent menacés l’année suivante par une armée régulière envoyée d’Angleterre, et commandée par le colonel Braddock. Les Anglais, qui avaient oublié de nous déclarer la guerre, mais non de saisir nos vaisseaux sans défiance, espéraient nous chasser du continent avant même que les hostilités fussent dénoncées ; mais cette honnête politique échoua devant le courage de nos braves Canadiens. Une poignée d’hommes, soutenue de quelques sauvages, détruisit dans une embuscade les régiments anglais, dont les débris furent sauvés et ramenés par un colonel de milices provinciales, le seul des aides de camp de Braddock que les balles indiennes eussent épargné, comme si le ciel le réservait pour de plus grands desseins : c’était encore une fois le colonel Washington.

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laadis que nous obligions les Anglais à repasser les Alleghanys, un homme dont la France a droit d’être fière, le marquis de Montcalm, nouveau gouverneur du Canada, les chassait du bassin du Saint-Laurent. Le fort Oswégo, sur le lac Ontario, le fort William-Henry, sur le lac George, étaient pris et rasés. Ce n’étaient pas seulement nos soldats qui montaient à l’assaut, c’étaient nos missionnaires guidant les Indiens leurs néophytes, plantant dans les décombres une croix avec ces mots : Signum victoriœ^ et au-dessous nos armes avec cette légende toute patriotique : Manibus date lilia plenis. Mieux que de grands politiques, ils sentaient que la cause de la France était celle de leur religion.

Ce fut la dernière lueur d’une gloire et d’une puissance au moment de s’éteindre. Pitt arrivait au ministère avec la haine de la France et la volonté de chasser l’ennemi du continent américain. En politique habile, il comprit où était la force qui viendrait à bout des Français. Laissant aux Anglais la mer pour bloquer le Saint -Laurent et empêcher tout secours, ce fut les colons qu’il jeta sur le Canada. Loin de les menacer d’une taxe ou de les humilier dans leur orgueil, comme avaient fait ses prédécesseurs, il donna aux officiers de milice rang égal avec les officiers anglais jusqu’au grade de colonel, fournit armes, tentes, munitions, promit que le Parlement payerait les frais de la guerre, et demanda seulement des hommes. 11 traita les planteurs,

' non pas en sujets, mais en alliés, les appelant à la croisade contre le Français, l’ami des Indiens, l’éternel danger de la colonisation.

Pendant que les planteurs, répondant à la voix de Pitt, réunissaient contre nous tous leurs efforts, que faisait la cour de Louis XV? Elle abandonnait Monlcalm à une perte certaine, elle laissait sans ressource une poignée d’hommes décimés par la famine et la guerre. Huit bataillons, c’est-à-dire un peu plus de trois mille soldats, six à Sept mille Canadiens pouvant tenir un fusil, voilà tout ce que le gouverneur pouvait opposer à cinquanté mille Anglo-Américains, maîtres de la mer et disposant de moyens de toute espèce. « Je ne suis « pas découragé , écrivait Montcalm au ministre , ni « mes troupes non plus ; nous sommes résolus à nous « enterrer sous les ruines de la colonie. » Il fallut abandonner toutes les positions sur les lacs, laisser le fort Duquesne, qui fut nommé Pittsburg, en l’honneur de Pitt, le véritable vainqueur de la France; il fallut se retirer sur Québec et accepter cette dernière bataille où les commandants des deux années turent tous deux mortellement frappés; mais Wolte, en mourant, eut pour se consoler une victoire qui éternisait son nom et assurait la grandeur de sa patirie, tandis que Montcalm n’eut pour se soutenir que le sentiment du devoir accompli et la résignation d'un soldat et d’un chrétien. Averti par le chirurgien que sa blessure était mortelle, il demanda avec joie combien il avait d’heures à vivre, et, apprenant qu’il ne passerait pas la journée : « Tant « mieux, dit-il, je ne verrai pas prendre Québec. » Belle parole, mais étemelle acousation contre ceux qui avaient condamné à une mort stérile un si noble courage !

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La perte du Canada fut accueillie avec indifférence par le gouvernement français. C’était un embarras, une colonie coûteuse et sans profit, une cause perpétuelle de difficultés et de guerres. Aussi en 1763, à la paix, quand Pitt, avec une hauteur et un dédain insupportables, déclara qu’il ne rendrait jamais sa conquête d’Amérique, Louis XV fit-il bon marché d’une terre que la France avait payée du plus pur de son sang.

Les politiques du temps se croyaient sûrs d’une revanche prochaine ; « Nous les tenons, » s’écria M. de Choiseul le jour où la paix fut signée. On sentait que les colonies anglaises, animées par la victoire, et n’étant plus contenues par la crainte des Français et le besoin d’un appui, ne se soumettraient pas longtemps aux gênes qui étouffaient leur commerce et leur industrie, non plus qu’aux prétentions hautaines que l’Angleterre avait déjà plus d’une fois affichées.

Mais si ce fut la pensée qui décida M. de Choiseul à signer l’abandon du Canada, quelle fausse et médiocre politique ! Sans doute il était bien de prévoir que les colonies, en grandissant, se détacheraient de l’Angleterre et briseraient un jour sa toute-puissance maritime. Mais ce qu’il fallait voir, c’est que dans cet immense territoire s’établirait bientôt un empire aussi grand et aussi peuplé que l’Europe, et un empire anglais de mœurs, d’idées, de langage, de religion. Un homme d’État eût risqué la France pour sauver le Canada, et conserver à la civilisation latine une part du continent. Céder, c’était signer l’affaiblissement de notre race; la part que la France a prise à la révolu-

LA FllANCË EN AMÉRIQUE.

tioû d’Amérique a bien pu laver son injure, mais elle n’a pas relevé sa puissance abattue.

Était-il si difficile de prévoir l’avenir des colonies américaines? Non, personne ne doutait de leur prochaine grandeur. Dès 1730, Berkeley l’idéaliste écrivait H Rhode-Island les vers suivants :

Westward the course of empire takes its way;

The four first acts already past,

A fiflh shall dose the drama with the day;

Time’s noblest offspring is the last.

« C’est vers l’Ouest que va l’empire du monde ; les quatre premiers actes sont déjà passés ; le cinquième finira le drame et le jour; la plus noble production du temps, c’est la dernière. »

Un peu plus tard. Franklin, calculant que la population doublait en vingt-cinq ans, proclamait partout que dans un siècle l’Amérique serait un État immense; c’était aussi la pensée de Pitt et des hommes éclairés de l’Angleterre. Hume, en 1767, blâmait Gibbon d’écrire en français les révolutions de la Suisse : <c Laissez, lui ft disait-il, laissez les Français triompher de ce que leur « langage est aujourd’hui répandu partout. Nos so- « lides établissements d’Amérique, qui croissent sans (( cesse, et qui ne craignent pas une inondation de c( barbares, promettent à la langue anglaise bien plus « de stabilité et de durée. »

Le temps a donné raison à Hume, et la faute de la France est aujourd’hui trop visible; mais quelque triste que soit pour nous ce passé, il ne faut point en détourner les yeux.

LA FAANCfr £H AMÉRIQUE.

Et d’abord, quels que soient l’impartialité, le zèle, le talent de M. Bancroft, c’est pour nous un pieux devoir de ne point laisser aux Américains seuls le soin de conserver le souvenir de nos pères. Ils sont à nous, ces intrépides explorateurs des lacs et du Mississipi, ces martyrs de la foi et de l’honneur, ces missionnaires et ces braves, morts sur une terre qu’ils voulaient conquérir à la France; leur gloire nous appartient; et puisque de tant d’efiorts et de peines c’est tout ce qui nous reste, au moins devons-nous ne point laisser perdre ce dernier et cher trésor !

Mais ensuite quelle leçon pour nous si nous savons l’entendre! La fortune nous avait donné la meilleure part de l’Amérique, comme elle nous a donné l’Algérie avant tous les autres ; prenons garde que l’histoire de notre nouvelle conquête ne ressemble à celle du Canada. Ce qui nous plaît en Afrique s’est déjà vu aux bords du Saint-Laurent. Même courage, même intrépidité, même union entre les naturels et les Français. Cette facilité de mœurs, ce respect des usages qui ne sont point les nôtres avaient séduit aussi les Indiens, qu’effrayait cette race anglaise qui détruit tout ce qu’elle touche, et couvre de sa lave tout ce qu’elle approche. Pourquoi cependant, avec tant de bravoure, de dévouement et d’esprit, avons-nous perdu l’Amérique? C’est que nous n’en avons jamais possédé que la surface. Nous y avons eu des chasseurs, des coureurs de bois, des soldats, mais point de colons. Nos Canadiens erraient des lacs aux montagnes Rocheuses avec les Indiens qu’ils étonnaient par leur adresse et leur audace,

LA FHANCE EN AHÉRIQDE.

tandis qu’à côté, sous l’empire d’un gouvernement libre et qui porte avec lui sa prospérité, les Américains prenaient racine dans le sol péniblement défriché. Aussi, au jour de la guerre, une poignée d’hommes attaquée par une nation a-t-elle vainement tenté une impossible résistance, et, par je ne sais quelle justice, l’Amérique est restée non point aux Français qui l’avaient parcourue, non point aux Anglais qui l’avaient ensanglantée, mais à ces planteurs qui avaient porté dans le désert, au lieu du fusil, la hache et la Bible, et conquis pacifiquement la solitude par le double travail des mains et de l’esprit.

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