‹ L'État et ses limitesChapitre 45 sur 59 · LA FRANGE · texte numérisé non relu

LA FRANGE

Introditction.

Quand vous défendez la vérité, a dit Goethe, ne vous lassez point de parler, terreur ne se lasse point et agir. Parole profonde, dont on sent toute la portée dans une crise politique telle que celle où l’Amérique est engagée. Au début des événements, la conscience publique ne se trompe guère ; il y a dans notre cœur un instinct secret qui saisit Injustice à première vue. Mais bientôt on trouve devant soi les intérêts et les passions conjurés; les intérêts, qui souvent sont respectables, même dans leur égarement; les passions, qui ne le sont jamais, et qui enveniment tout ce qu’elles touchent. La lutte commence, et de la mêlée.sort un nuage où disparaît la vérité. Au milieu du bruit et de la fumée, le gros du public, étourdi, ébloui, trompé, ne sait plus ni ce qu’il voit, ni ce qu’il veut. Par amour du repos il est tout disposé à écouter ceux qui crient ’e plus fort. De là un trouble d’idées, une confusion

universelle dont les habiles profitent, à moins que des cœurs généreux, des esprits décidés ne se mettent en travers du courant, et ne maintiennent les droits de la justice et de la vérité. Quoique le Sud ait beaucoup d’amis en France, et que l’esclavage y trouve une faveur que nous n’avions pas soupçonnée» le Nord a réuni cependant toute une phalange de défenseurs qui n’ont point abandonné les vieilles et glorieuses traditions de la France. Le Journal de Débats , le Siècle , la Presse^ le Temps, F Opinion publique, etc., etc., ne se sont point convertis. Ils n’ont pas eu l’œil assez vif pour voir que la cause de la servitude était la cause de la liberté. Aveugle comme eux, ce n’est pas moi qui les blâmerai.

A côté des journaux, se sont fait entendre des voix éloquentes, et depuis longtemps écoutées. On se souvient peut-être que l’an dernier, au moment où le Sud .se révoltait, où le Nord, surpris par la défection, semblait hors d’état de se défendre, M. le comte de Gasparin publia en faveur du parti de la liberté un plaidoyer chaleureux qu’il intitula : Un grand peuple qui se relève '. Avec un courage qui lui est naturel, avec une foi sincère dans le triomphe final de la justice, M. de Gasparin ne craignit pas de rompre en visière à l’opinion du jour. Il affirma que le Nord , quelle que fût l’issue de la lutte, se relevait devant Dieu et devant

1 . J’ai rendu compte de ce livre dans le Journal des Débats au mois d’octobre 1861. Ce compte rendu et quelques autres articles sur les Rlats-Unis et l’esclavage ont été réimprimés dans mes Études morales et politiques. Paris, 1861, Citez CharpcTitier.

les hommes > dès l’instant qu’il rompait avec la politique de l’esclavage et repoussait l’injuste suprématie du Sud. Les événements n’ont pas donné tort à la hardiesse de cette prophétie. Ces marchands, que les planteurs de la Caroline, un fouet à la main, allaient faire rentrer dans l’obéissance, comme des esclaves révoltés, ces Yankees, qui, disait-on, n’adoraient que l’argent, ont montré une résolution qu’on louerait chez les vieux Romains. Sept cent vingt mille engagés volontaires marchant au secours de la patrie, c’est un spectacle qui n’est pas commun dans l’histoire; il y a là quelque chose de l’enthousiasme qui, en 1792, poussait nos pères aux frontières envahies. Si les soldats du Nord n’ont point écrasé l’ennemi, au moins l’ont-ils réduit à se défendre , après l’avoir chassé du Maryland , du Tennessee, du Kentucky, du Missouri, des fleuves et de la mer. Ni le patriotisme ni le dévouement n’ont manqué à cette démocratie dont on raillait l’impuissance. Sans méconnaître le courage des confédérés , il est permis de dire qu’aujourd’hui leur seul espoir est dans l’intervention de l’étranger. Si l’Angleterre et la France ne vont pas au secours du Sud, la cause de l’esclavage est perdue.

Devons-nous intervenir? Telle est la question que M. de Gasparin traite dans un nouvel ouvrage , écrit avec la même chaleur et la même élévation que le premier. L’Amérique devant l'Europe est une revue des événements qui ont rempli la première année de la guerre civile ; c’est aussi un examen de conscience fait

au nom de l’Europe et avec une entière sincérité. Reve-

LES BTATS-ÜBIS ET LA FBANCB.

oir sur le passé est chose désagréable à ceux qui n’ont d’autre souci que de suivre la fortune, et pour qui le succès fait le droit ; c’est chose nécessaire à quiconque raisonne ses jugements et sa conduite. En Angleterre et en France, l’industrie souffre cruellement de la crise américaine ; lui porter secours est le vœu de tout le monde; par malheur, on n’a pas trouvé le remède. Nous sommes en face d’empiriques qui, si on les écoutait, nous pousseraient dans une voie pleine d’injustice et de danger. Le moment est venu de se recueillir et de chercher quel est ici le droit et peut-être aussi le devoir de la France. Ce n’est pas là un simple objet de curiosité ; l’opinion décidera de la paix ou de la guerre ; notre avenir et celui de l’Amérique sont engagés. En pareil cas, chacun doit défendre énergiquement ce qu’il croit la bonne cause. Peu importe le talent; quand l’intérêt de la France est en jeu, le devoir fait la vocation.

Dans cette revue du passé , dans cet exposé de la ■ situation présente, je suivrai M. de Gasparin ; je joindrai à son ouvrage l’excellent livre que vient de publier M. Georges Fisch, ks États-Unis m 1861. L’auteur arrive d’Amérique ; il a beaucoup vu et il a bien vu. Ces pages solides, brèves quidem, sed succiplenœ, donnent le secret de la vie et de la grandeur américaine; elles donnent aussi le secret d’une jalousie trop répandue en Europe. Une démocratie paisible et prospère, un monde où la liberté fait des merveilles, c’est là, pour certaines gens, un scandale et un remords. Ne leur dites pas que depuis soixante-quinze ans les États-Unis ont joui

en paix d’une admirable Constitution, qu’ils ont résoUi les questions qui nous troublent, qu’il n’y a pas de peuple plus avancé dans la pratique du libre gouvernement. Séparation de l’Église et de l’État, religion vivante, charité libre et féconde, éducation populaire portée au plus haut degré de perfection, indépendance communale , liberté d’association , liberté de la presse, liberté individuelle, prodiges d’une industrie que rien ne gêne, petits budgets, faibles armées : toutes ces conquêtes de la civilisation chrétienne offusquent des politiques qui ont des yeux pour ne rien voir. Leur réponse est toute prête : Peut-il venir quelque chose de bon de Nazareth? Dédain ridicule, mais qui coûtera cher à l’Europe, si elle écoute ces importants, si elle oublie qu’il y a aujourd’hui dans le Nord Vingt et un millions d’hommes libres, qui ne le cèdent ni en énergie, ni en patriotisme, ni en ressources à leurs frères du vieux continent.

Pour perdre le Nord dans l’estime de l’Europe, on n a imaginé rien de mieux que de nier les causes de la guerre et d’affirmer le contraire de la vérité. Ce qu’on voit', ce qui crève les yeux est une illusion; c’est ce qu’on ne voit pas qui est le fin et le beau. Il y a en Angleterre et en France toute une école de diplomates improvisés qui a le secret des choses, et qui, en outre, a la bonté de railler notre ignorance et de refaire notre éducation < En face des prodigieuses assertions qu’on jette chaque matin au public, M. de Gasparin n’est pas maître de sa tristesse : Combien de temps , s’écriet-il dvec une douloureuse ironie, combien de temps

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faut-il pour qu’une erreur devienne une vérité? Je l’ignore ; mais il dépend de nous de retarder et peutêtre d’empêcher cette métamorphose. Rétablissons les faits, accumulons les preuves, ne craignons pas de faire chaque jour les mêmes réponses à des objections qui, pour être sans cesse répétées, n’en sont pas plus sérieuses, et laissons faire au temps et à la publicité. Le peuple français est moins naïf qu’on ne suppose; les sophismes l’amusent, les paradoxes ne lui déplaisent pas; mais, pour l’entraîner dans une politique d’aventures , il n’est pas inutile de lui montrer qu’on a raison. Quarante ans de travail et d’industrie nous ont appris qu’on ne mène pas les affaires avec du bel esprit; il y faut cette maîtresse force qu’on appelle le bon sens, ou, sous un autre nom, la vérité.

Au début de la guerre, l’opinion générale en Europe a été que l’esclavage était la cause de la rébellion et que les États du Sud n’avaient constitutionnellement aucun droit de se séparer. C’était la condamnation du Sud. Si, en effet, l’esclavage est l’unique raison de cette guerre civile, dont nous souffrons, comment l’Europe libérale pourrait-elle s’intéresser à un peuple qui, en pleine civiüsation, en un temps où la morale du Christ n’est pas morte, ose arborer le drapeau de l’esclavage, et recommencer la société païenne, en fondant la grandeur d’une poignée d’hommes sur l’éternelle misère d’une race asservie? Et, d’im autre côté, si les gens du Sud sont des mécontents qui, sans autre grief que leur ambition menacée, ont porté sur la patrie des mains criminelles , comment le vieil honneur

français prendrait-il paiti pour des hommes qui ont manqué au premier, au plus saint devoir du citoyen? Rompre l’unité nationale, c’est un crime en France; ce ne peut pas être une vertu en Amérique.

Les faits étaient écrasants , on les a niés. En commençant la révolte, le Sud a pris pour mot d’ordre : sainteté et perpétuité de F esclavage; pour l’Europe, ce mot d’ordre a disparu. Le maintien de l’esclavage s’appelle aujourd’hui : résistance à la suprématie du Nord. Suivant la Constitution, la rébellion était sans excuse; nous avons d’habiles légistes qui ont lu le droit de séparation dans la loi d’Union, établie par Washington et ses amis. Rompre à son caprice un contrat perpétuel, juré et accepté, il y a soixante-quinze ans, par le peuple des États-Unis, est devenu pour le Sud l’exercice d’un droit constitutionnel. Les anciens n’avaient pas tort lorsqu’ils définissaient la rhétorique l’art de plaider les apparences et qu’ils renvoyaient à une 'science plus sérieuse' la recherche de la vérité.

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