‹ L'État et ses limitesChapitre 46 sur 59 · I. — L’Esclavage est la vraie cause de la rébellion · texte numérisé non relu

I. — L’Esclavage est la vraie cause de la rébellion

Rétablissons les faits , ils ont une éloquence et une force que rien ne surmonte.

L’opinion ne s’est pas trompée en pensant que l’esclavage était la vraie cause de la guerre civile. Un jour est venu où le Nord, las d’être assujetti , depuis trente ans, à une politique honteuse, a déclaré, en élisant M. Lincoln, que la servitude ne ferait plus de nouveaux

progrès en Amérique. Ce jour-là, sans doute, le Nord

n’est poitit intervenu dans les institutions domestiques du Sud ; il n’avait point le droit d’affrainchir des nègres qui ne lüi appartenaient pas, ni de changer des lois qu’il n’a point faites ; il a dit simplement à l’esclavage : Tu n’iras pas plus loin. Mais, avec l’instinct des privilégiés , le Sud a senti que si la servitude ne grandissait plus, elle était morte. Au lieu de se résigner à une émancipation lointaine, les planteurs ont pris les armes et proclamé une séparation qui, depuis trente ans, était leur perpétuelle menace, l’instrument d’une ambition que nulle concession n’a rassasiée. Aussitôt qu’ils n’ont plus été les maîtres, aussitôt que par le libre jeu des institutions le Nord a eu pour lui une majorité constitutionnelle, les politiques du Sud ont déchiré le contrat qui les gênait. L’Union pour eux n’avait qu’un sens : prépondérance de l’esclavage ; dès qu’elle ne leur servait plus à propager la servitude, ils l’ont brisée sans scrupule et sans remords. Voilà ce qu’on appelle une patriotique résistance au despotisme du Nord, une guerre où l’esclavage n’est qu’un prétexte ! Jamais la violence ne s’est cachée sous des noms plus innocents et plus doux.

Des preuves! dira-t-on. Ces preuves surabondent. Depuis trente ans, le Sud est en conspiration perpétuelle ; depuis trente ans, il n’a que deux mots à la bouche : Toute-puissance de l’esclavage ou séparation; depuis treùte ans, l’histoire des États-Unis est l’histoire dès menaces et des emportements du Sud, des concessions et des faiblesses du Nord. Il y a vingt-cinq ans que Channing prédisait ce qui se passe aujourd’hui; il

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y a trente ans qu^un roman publié par un homme du Sud, et intitulé : le Chef des Partisans, annonçait le triomphe de l’esclavage et la séparation pour 4861.

En 1830, qui donc proclama le premier la légitimité de l’esclavage et le droit de nullification , c’est-à-dire de séparation? L’apôtre du Sud , l’homme dont les idées fatales lèvent aujourd’hui dans le sang : M. Calhoun.

Alors aussi, par crainte de l’opinion, on parlait de tarif, mais sans tromper personne. Le président Jackson, qui étouffa le premier germe de rébellion par sa décision et son énergie, écrivait en 1833, avec un pressentiment trop sûr : « Le tarif n’est qu’un prétexte : la désunion, « l’établissement d’une Confédération du Sud, voilà « Tobjet réel. Le prochain prétexte sera la question des « nègres ou de l’esclavage ‘. »

Qui a lancé des bandes d’aventuriers sur le Texas? Qui, au mépris du droit des gens, au mépris de l’humanité, a replanté l’esclavage sur cette terre affranchie par les Mexicains? Le Sud.

Qui a poussé Walker et ses flibustiers sur le Nicaragua, Lopez sur la Havane? Qui a déclaré que Cuba était nécessaire à l’Amérique, pour y faire quatré nouveaux États à esclaves ? Qui a déclaré que l’affranchissement des nègres dans l’île espagnole serait considéré comme une déclaration de guerre? Le Sud.

En 1850, qui s’est opposé à l’admission de la Californie comme Étal libre, parce que cette admission mettait en minorité les États à esclaves et que les étoiles de la

1. The rébellion, ite origin, etc., by G. Samner. New-York, 1861.

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liberté ne devaient point éclipser les étoiles de la servitude ? Le Sud *.

Qui a fait rendre la loi contre les esclaves fugitifs, loi barbare qui saisissait ces misérables sur une terre de liberté, loi honteuse qui forçait les officiers d’un peuple libre à se faire les geôliers de la servitude? Le Sud.

Qui, après avoir imposé en 1820 le compromis du Missouri, l’a fait abolir en 1850, parce qu’il gênait l’extension de l’esclavage? Le Sud.

Qui a envahi le Kansas, chassé et tué les libres planteurs, afin de réduire le Kansas au rang d’État à esclaves? Le Sud.

Qui a fait rendre l’arrêt Dred Scott, cet arrêt célèbre

1. « En 1850, les Etats étaient au nombre de trente, exactement divisés entre les deux partis (esclavage et liberté), de sorte que i’admission de ta Californie donnait la majorité (dans le Sénat] aux Etats sans esclaves. La discussion dura quatre mois, et, chose extraordinaire, qui ne se voit qu’aux Etats-Unis, elle fut traitée tous les jours, et tous les jours il y eut au Sénat un discours au moins sur cette question, sans que le public et l’Assemblée s’en montrassent fatigués. Le plus remarquable de ces discours fut celui de M. Calhoun, sénateur pour la Caroline du Sud. Ce fût son testament politique. 11 était mourant quand il le composa, et il le fit lire par un de ses collègues. Ce discours se terminait par une prosopopée qui était une véritable prophétie. C’était un appel à la séparation conçu en termes si énergiques, que, si l'auteur eût vécu, on peut dire que cette séparation eût eu lieu ipso facto. >

« J’arrivds à Washington, et je fus témoin des obsèques de M. Calhonn. Le Congrès assistait, morne et silencieux, à cette cérémonie, et, dans ce moment solennel, un Français, qui depuis longtemps habitait les Etats-Unis, me dit : Vous venez, monsieur, d'assister aux funérailles de l'Union. » [La crise américaine, parM. Sain de Boislecomte, ancien ministre de la République française aux Etats-Unis, p. 45. Paris, 1862.)

En d’autres termes, le Jour où le Sud a craint de perdre sa prépon-; dérance politique, il a décidé de rompre l’Union,

qui autorise le planteur à transporter partout où il voudra ses esclaves, comme ses chevaux et ses chiens, sans que la loi municipale puisse en rien gêner ni affaiblir le privilège du maître? Qui a, de cette façon, porté la servitude au milieu même des États libres? Le Sud.

En 1856, lorsque l’élection du colonel Frémont semblait assurée, qui s’est écrié : « Foulez aux pieds la « Constitution des États-Unis , formez une Confédéra- « tion méridionale dont chaque membre sera un État « à esclaves. Si Frémont est élu, je siiis d’dvis que le « peuple du Sud se lève dans sa majesté, au-dessus des « lois et des magistrats, saisissant le {mouvoir de ses « propres mains, et posant la forte main des hommes « bbres du Sud sur le trésor et les archives du gouver- « nement ‘ ? » C’est le représentant Brooks , ce terrible dialecticien qui réfutait l’honorable M. Sumner en l’assommant; c’est le héros auquel le Sud reconnaissant décernait une canne d’honneur en récompense de ses exploits.

Qui a déclaré que si M. Lincoln était élu, l’Union ne devait pas durer une heure de plus? Le Sud.

Quel était le programme de M. Lincoln? Parlait-il dtf tarif? menaçait-il l’indépendance intérieure des États? Non ; ce programme tout constitutionnel portait simplement : te Point d’extension de l’esclavage au delà de ses frontières actuelles; plus d’admission de nouveaux États à esclaves dans l’Union ; adoption de mesures efficaces contre la traite , modification de la loi sur les es-

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