L’Amérique devant l'Europe-, p
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pour le Sud le seul inotif de la séparatioü? Cette conspiration dè trente ans, dont se glorifient les hommes d’État de là Caroline', sera t-elle légitirrie parce qu’elle est sans excuse? L’ambition est-elle d’autant plus noble qu’elle viole sans raison le plus saint des contrats, et n’a pas mêniè un prétexte pour colorer son crime? Le Siid est dccusé d’avoir rompu l’Union afin de pouvoir tout à son aise étendre et perpétuer la servitude; comment se justifie-t-il de ce double attentat contre la patrie et contre l’humanité? Dément-il les faits qui l’accablent? Rétracte-t-il les paroles qu’il a prononcées, les actes qui le condamnent? Non ; il répond qu’il n’avait rieü à craindre du Nord. Est-ce là Une défense? Croiton qü’en Europe la conscience publique soit tellement émoussée qu’elle ne sente point que la fàiblèsse du Nord n’est point la justification du Sud?
Voyons maintenant ce qu’ont fait les États libres. Je nè suis point leur avocat, je n’approuve pas de tout point leur conduite passée; mais je ne puis m’èmpêcher de dire qu’on les combat avec un artifice üsé depuis longtemps. Dans toute révolution, le parti qui a tort ne manque jamais d’accuser ses adversaires de tout le mal qu’il fait. Les mots changent de sens : la vertu devient crime, la résistance, oppression. Défendre les lois, c’est violence; maintenir la Constitution, c’est
1 . « L’élection de M. Lincoln, ou la non-exécution de la loi des fü- « gitifs, n’est pour rien dans la séparation. C’est une affaire qnt grossit i ét se prépare depuis trente ans. « Paroles de M. Rhett, ancien sénateur, dans la convention de la Caroline. Au premier moment d’ivresse, chaculi sfest ■tanté d’arôlr cotippiré depuis trente ans. Vofr les preuves données par M. Sumuer, The rébellion, ils origin, p, 7.
tyrannie. « De l’audace, et toujours de l’audàèe, i> disait ï)ânton. J’ose Croire que cette devisé a fait son temps. Soixante ans d’expérience nous ont guéris de notre crédulité.
— Le Nord, dit-on, n’a jamais voulu supprimer l’esclavage dans le Sud.
Si l’on parle du Nord constitutionnel, du Nord représenté dans le Congres, on dit vrai. Jamais le gouvernement de rUiiion, jamaiîs le Congrès û’a encoüragé les âbolitionistes. Jamais on n’a présenté aux Chambres dé Washington une loi qui abolit la set^tude. La raisoù eû èst simple et fait hohnèur aüx États-Unis : là Constitütion s’opposait à une pareille mesure ; le Nord S’inclinait devant là Constitution comme devant l’arché sainte. En 1787, les treize États indépendants ont àbdiqué leui’ souveraineté politique entre les mains du Congrès; mais ils se sont réservé la souveraineté civile et administrative; ils sont restés maîtres de leurs lois et de leurs institutions particulières. L’esclavage était une de ces institutions. Personne ne pouvait donc abolir la servitude dans la Caroline, que les représentants de la Caroline; c’est un point qui fl’a jamais été Contesté. En acceptant la présidence , M. ‘Lincoln a déclaré, comme ses devanciers, qu’il ne toucherait point aux lois des États et qu’il maintiendrait la Constitution. Que des âmes ardentes reprochent aux Yankees cet amour de l’Union, ce Culte de la loi qui leur a fait ménager l’esùlavage, àiiquel légalement ilsïi’avaient pas lé droit de toucher, je le comprends; mais en quoi la tolérance, ou, si l’on veut, l’inertie du Nord, peut-elle justifier
la conduite du Sud? Est-ce parce que le Nord respectait la Constitution, que le Sud avait le droit de la violer?
— Dans les États libres, ajoute-t-on, les nègres sont repoussés par l’opinion ; ils sont plus maltraités et plus méprisés que les esclaves dans le Sud.
Il est vrai qu’au Nord un préjugé indigne d’un peuple chrétien regarde les noirs comme une race flétrie par la servitude et refuse de les traiter en citoyens.. Il est vrai qu’à la Nouvelle-Orléans le planteur se plaît quelquefois aux jeux de ses esclaves comme à ceux de ses chevaux ou de ses chiens, tandis qu’à New-York le blanc repousse le nègre. Mais a-t-on consulté l’esclave pour lui demander si, malgré tout, il n’envie point ses frères du Nord? Compte-t-on pour rien le droit d’être maître de sa personne, de sa femme, de ses enfants, de son travail et de ses biens? Et enfin que prouve cet argument? Est-ce par amour des nègres du Nord que le Sud s’est séparé?
— C’est, dit-on encore, c’est de New-York et de Boston que partaient les bâtiments de traite. Le Nord, qui fait sonner si haut son amour de la liberté, était le pourvoyeur de la servitude.
, Qu’est-ce que cela prouve, sinon qu’il y a partout d’infâmes spéculateurs, prêts à se jouer de la vie et du sang des hommes pour assouvir leur convoitise? Ce crime, qui profitait au Sud, ce crime de quelques pirates isolés est une tache pour le peuple qui Ta souffert; mais quelle conclusion en peut-on tirer? Est-ce pour venger cette abomination que le Sud s’est soulevé?
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Laissons de côté ces récriminations, qui ne peuvent tromper personne; voyons les choses telles qu’elles sont. Ce qu’a voulu le Nord, c’est que l’esclavage ne grandît pas ; c’est qu’il restât dans les limites où il est enfermé, c’est qu’il mourût peu à peu, et de sa belle mort. Voilà la vraie, la seule cause de la rébellion; voilà le crime ou la gloire de M. Lincoln et de son parti. Aller plus loin, ils n’en avaient pas le droit; et d’ailleurs, suivant une belle et profonde parole de madame Beecher Stove, une immense pitié les arrêtait. Émanciper en un jour quatre millions d’hommes, c’était lancer le Sud dans un inconnu qui fait trembler. Mais, à la différence des beaux esprits, qui reprochent au Nord sa faiblesse et proclament l’émancipation immédiate et universelle au nom des principes, pour réclamer la perpétuité de l’esclavage au nom des intérêts, M. Lincoln et ses amis sont entrés avec autant de résolution que de sagesse dans la seule voie qui fût tout ensemble constitutionnelle et sûre. Circonscrire le fléau afin de le réduire et de le supprimer peu à peu, telle a été la pensée de ces hommes de bien, pensée grande, féconde, et qui peut-être méritait autre chose que l’indifférence ou le dédain de peuples qui se disent chrétiens.
En rompant avec la politique d’esclavage, eu nommant un président libéral, le Nord avait-il des visées aussi hautes? Que les faits répondent. Voyons comment, depuis un an, le Congrès a servi la cause de la liberté.
Le siège du gouvernement fédéral, le district de Colombie, détaché du Maryland, voisin de la Virginie,
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était resté soumis à la servitude. Le Sud ne voulait pas Fôuffrir une oasis de liberté, un lieu de refuge entre deux pays d’esclaves. Des nègres Vendus au pied du Capitole américain, c’était un scandale que depuis trente ans on n’avait pu abolir. Le Congrès vient d’affranchir le district de Colombie.
Le Sud entendait porter l’esclavage sur les territoires, vastes déserts où chaque jour pénètrent la culture et la civilisation. Le Congrès a donné tous les territoires à la liberté. C’est enfermer l’esclavage dans un cercle qu’il ne franchira plus.
L’émancipation effraye les maîtres; c’est la perte d’une propriété, peu respectable sans doute, mais consacrée, comme tous les abus, par le temps, l’habitude et les intérêts qui y sont engagés. Le Congrès offre aux États de contribuer par un prix considérable au rachat des nègres. C’est le peuple entier des États-Unis qui payera au Sud la rançon de la liberté.
Reconnaître des droits aux noirs libres, même en dehors des États-Unis, c’était une idée que l’orgueil du Sud repoussait comme un outrage. Quoiqu’on fît avec Haïti un commerce plus considérable qu’avec la Russie, jamais l’ancien gouvernement n’a eu de consuls près des peuples noirs. Traiter des nègres comme des hommes et des chrétiens, recevoir peut-être un envoyé noir à Washington, c’était une honte dont la seule pensée révoltait les planteurs. Le Congrès vient de décider qu’il reconnaîtrait Haïti et Libéria.
Couverte par le pavillon américain, la traite s’exerçait avec impunité. En exaltant la jalousie nationale, on
LES ÉTATS-tNlS ET LA l’UANCE.
avait empêché le droit de visite, seul moyeu d’en finir avec cette piraterie. Le Congrès a ratifié le traité fait avec l’A-ngleterre pour la suppresion de cet abominable trafic.
A l’intérieur, où la justice était entre les mains des démocrates, fidèles amis du Sud, les négriers étaient scandaleusement acquittés. Sous la présidence de M. Lincoln, on les condamne et qn les pend. Nous voilà loin des conférences d’Ostende et des menaces contre Cuba.
Enfin un pas énorme a été fait le jour où on a décidé qu’en vertu du droit de la guerre on emploierait au service dé l’Union les nègres des rebelles ^ et que cet emploi leur vaudrait la liberté. C’est up coup terrible porté au Su4. En cultivant la terre, tandis que toute la population libre et active va combattre, les nègres aident indirectement à la force militaire des planteurs ; émanciper les noirs et au besoin les armer, c’est affaiblir l’ennemi et fortifier la liberté.
Voilà ce que le congrès a lait depuis le jour de la rébellion. En un an, le Nord, maître de lui-mênae, a montré ce qu’il avait dans le cœur. Quelle que soit l’issue de la guerre, ou peut affirmer que l’année 1861 ouvre l’ère de l’émancipation. Une question qui met' aux prises trente millions d’hommes du même sang
I. tt Un autre projet (présenté au Congrès confédéré par le prési- « dent Jefferson Davis) établit que les corps d’armée fédéraux, com- « posés de blancs et de nègres, ne jouiront pas des privilèges (Usez :
• dei droits) de la guerre. Les nigret pris seront vendus et leurs com-
• mandants pendus, » J’emprunte ce télégramme aux journaux français du 3 septembre. Il donne une idée assez juste du nouveau droit des gens qu’établira le Sud le jour où la cause de l'esclavage aura triomphé.
LES ÉTATS-UNIS ET LA FEaNCE.
n’est plus de celles qu’on étouffe par un compromis.
Qu’on ne crie pas aux représailles, k la vengeance, à la colère! Qu’importent ces plaintes vaines? En est-il moins vrai qu ‘aujourd’hui la cause du Nord est celle de la liberté?
Tandis que le Nord dressait fièrement son drapeau, le Sud que faisait-il? Qui l’a empêché de rivaliser avec ses ennemis, afin de leur disputer la sympathie de l’Europe? Où sont les mesures prises en faveur des nègres? Où sont les gages d’une prochaine émancipation? Car enfin, si le tarif est le vrai motif de la guerre, si la suprématie du Nord est la seule crainte des planteurs, l’occasion est belle pour jeter par-dessus bord ce fatal boulet de la servitude. Qu’on nous montre donc le programme et les engagements du Sud : c’est là ce qui peut lui donner l’opinion. Le Nord agit; pourquoi le Sud garde-t-il un silence dont il ne peut se dissimuler le danger?
' Que le Sud ne se fasse pas illusion. Ses soldats sont braves, ses diplomates habiles ; il détient le coton dont l’Europe a un besoin impérieux, il flatte certaines jalousies politiques en leur montrant le prochain démembrement des États-Unis ; mais, malgré toutes ces chances, le Sud sera trompé dans son ambition. Il est possible que de guerre lasse le Nord accepte la séparation de quelques États perdus entre les Alleghanys et la mer; mais ce nouvel empire romain qui devait s’étendre jusqu’au Mexique, mais cette nouvelle civilisation fondée sur l’esclavage, tout cela n’est qu’un rêve qui s’évanouit, une bulle qui se dissipe au vent. Pour réus-
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sir, il faudrait le secours de l’Europe; ce secours, on ne Eaura pas. Quelles que soient les souffrances de l’industrie, quels que soient les calculs des diplomates, il y a un fait qui domine tout : c’est l’esclavage. La victoire du Nord, c’est la rédemption de quatre millions d’hommes; le triomphe du Sud, c’est la perpétuité, c’est l’extension de la servitude avec toutes ses misères et toutes ses infamies. V^oilà ce que sent l’opinion, voilà ce qui arrêtera plus d’un gouvernement. Cette foule que dédaignent les grands politiques, mais qu’ils n’osent braver, ces fanatiques qui croient à l’Évangile, ces cerveaux étroits qui ne comprennent que la liberté, ces petits esprits qui s’attendrissent aux douleurs d’un nègre inconnu, tout ce peuple sentimental qui jette dans la balance son amour du droit et de l’humanité, finit toujours par l’emporter. Le monde appartient à ces ignorants qui ne veulent rien entendre aux combineiisons de la politique, et qui font passer la justice et la charité avant leur propre intérêt. La conscience publique, voilà l’écueil contre lequel le Sud se brisera.
Chez nous. Français, est-il possible que la cause de l’esclavage soit jamais populaire? Nos pères ont été en Amérique, avec Lafayette et Rochambeau , pour y soutenir la liberté. C’est là une de nos gloires nationales ; c’est par ce service rendu aux États-Unis que nous sommes là-bas des frères et des amis. Effacerons-nous ce passé mémorable? Le nom français sera-t-il associé au triomphe, du Sud, c’est-à-dire, quoi que nous fassions, à l’esclavage éternisé? Cela ne se peut pas. La
France, dit-on, ne se bat jamais pour un intérût, mais pour une idée. J’adopte cette fière devise, et, je le demande, si nous secourons le Sud, pour quelle idée nous battrons-nous?
II. — Le Sud m’avait accln droit de se séparer La séparation esi- une révolution.
Avant d’en venir à la séparation, les planteurs croyaient s’être assurés de l’Europe : le coton et le libre échange, ces deux appâts irrésistibles, devaient mettre au service de la rébellion tous les intérêts du vieux continent. Vivant au milieu de l’esclavage, habitués à une domination héréditaire, les gens du Sud n’avaient pas compté avec ce qu’ils appellent le fanatisme abolitionniste. Pouvaient-ils imaginer qu’au siècle des affaires, il y eût encore en Europe une foule assez sotte pour . faire passer le droit de misérables nègres avant son propre avantage, et pour se sacrifier à des mots aussi creux que ceux d’humanité et de liberté ? Les avocats du Sud se sont aperçus qu’ils faisaient fausse route : aussi tirent-ils de suite le rideau sur cette triste tragédie de l’esclavage. Tout le monde hait la servitude, c’est maintenant chose convenue ; ceux-là surtout la détestant qui, par pitié pour l’incapacité du nègre, sont obhgés de lui prendre indéfiniment son travail et de lui confisquer à tout jamais sa famille et ses droits.
C’est sur le terrain politique qu’on transporte la question. Le Sud ne réclame plus la tyrannie, mais l’indépendance; ce n’est plus la liberté de million.s
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d’hommes qu’il confisque, c’est la sienne qu’il défend. Certes, le champ est mieux choisi; ces mots de liberté et d’indépendance nous font toujours dresser la tête : c’est le son de la trompette pour le cheval de guerre ; voyons seulement si on ne nous égare pas avec une vaine fanfare.
Les États-Unis, dit-on, sont une Confédération; la Constitution autorise chacun des États à se séparer.
De ces deux arguments, l’un s’appuie sur un mot dont on fausse le sens ; l’autre repose sur une erreur.
Parlons d’abord du second. Il est facile d’ouvrir la Constitution des États-Unis. Le texte en est clair, les procès-verbaux du Congrès existent, le commentaire de Story est digne des jurisconsultes romains. Où voit-on qu’il soit permis à un ou à plusieurs États de se séparer? ou plutôt où ne voit-on pas que ce droit prétendu n’a jamais existé ? Le pacte est perpétuel, et ne peut être modifié que par la majorité des États. C’est ainsi, du reste, que la loi constitutionnelle a été entendue jusqu’au jour où M. Calhoun, le prophète de l’esclavage et de la séparation, mit en avant sa théorie de la nullification. Le président, le général Jackson, repoussa énergl |ucmcnt cette théorie de l’anarchie. Dans son message de 1833, il dit au Congrès : « Le droit des habitants de « se départir selon leur bon plaisir, et sans le consen- « toment des autres États, de leurs obligations les « plus solennelles, et de mettre en péril les hbertés a et le bonheur des millions d’hommes dont se com- « pose l’Union, ne peut pas être reconnu. Dire a qu’un État pourrait à volonté se séparer de l’Unioh,
« c’est dire que les États-Unis ne sont pas une na- « tion*. »
Telle était la réponse officielle; mais, en outre, le général faisait dire à M. Calhoun que,* s’il appointait ses théories à Washington, il le ferait pendre. Menace qui, dans un pays de liberté où la justice seule prononce, signifiait que le président ferait juger et condamner M. Calhoun comme coupable de haute trahison. En d’autres termes, attaquer l’unité nationale est un crime à Washington comme à Paris. La loi est la même dans les deux pays.
Est-il besoin d’un texte légal pour prouver qu’icibas, et pas plus entre les peuples qu’entre les individus, il n’existe point de contrat qu’une des parties puisse rompre à son gré? Prenez une alliance, un simple traité entre des nations indépendantes et souveraines; ce traité aura une durée certaine, il y aura des formes pour le dénoncer et pour l’annuler. Où est la date et l’échéance de la Constitution?, Où a-t-on stipulé le droit étrange de la rompre par caprice et par force? Quel gouvernement a jamais admis ce démembrement amiable où la minorité ferait la loi à la majorité? J’ai vu dans mon enfance une marionnette qui jetait l’un après l’autre ses bras, ses jambes et son corps, jusqu’à ce qu’il ne lui restât plus que la tête, et qui alors ramassait pièce à pièce ses membres épars : voilà l’image de la chimérique Constitution qu’on prête aux États-Unis. Entre cette Charte impossible et une loi viable, il y a