I. L‘ Amérique devant l'Eurcpe, p
la môme différence qu’entre une marionnette et un corps vivant.
On dira que la nouvelle Constitution du Sud reconnaît à tous ses membres le droit de séparation. Oui, sans doute, il fallait justifier la rébellion ; l’excuse qu’on n’a pu trouver dans la Charte qu’on viole, on l’a mise dans celle qu’on promulgue. En temps de guerre et de révolution, les déclarations coûtent peu; on se dispense de les exécuter. Supposez qu’aujourd’hui la Caroline du Nord fasse retour à l’IInion, demandez-vous si le Sud, mutilé, séparera ses deux tronçons et se laissera tuer par respect pour la liberté de la Caroline. Déjà la Virginie s’est partagée, voit-on que le Sud ait respecté le nouvel État de Kanawha? Les choses sont plus fortes que les lois; un peuple ne se laisse pas couper en deux.
Un peuple, non, répondra-t-on; mais les Etats-Unis ne sont pas un peuple : c’est une Confédération, c’està-dire une alliance volontaire d’États souverains.
C’est là une définition inventée pour les besoins do la cause, contraire à toutes les idées reçues aux États- Unis, à tous les faits accomplis depuis soixante-quinze ans. M. de Gasparin répond d’une façon victorieuse à cette objection, qui n’est qu’un sophisme. On joue sur le mot de confédération.
Le nom de confédération, comme celui de monarchie, de république, etc., est susceptible de sens divers. Toute langue est uù instrument imparfait, qui ne peut rendre les nuances et les variétés infinies des conceptions humaines; nous sommes obligés d’expri-
mei* ijat* un même mot des idées qui n’ont de commun qu’une lointaine analogie. C’est l’usage, c’est l’histoire qui eii chaque pdys donne au mot sa valeur et son empreinte légale.' Il est visible, par exemple, que le nom de liberté a une tout autre compréhension en Angleterre que sur le continent. Dire que les États-Unis sont une Confédération, c’est donc ne rien dire, si l’on ne montre en rhême temps ce qu’aux États-Unis on entend par ce moK
Qu’il y ait des confédérations d’États souverains, l’histoire l’atteste, quoiqu’elle ne nous montre nulle part une alliance qu’une des parties seule ait le droit de briser à son gré. Mais qu’il y ait aussi, sous le titre de confédération, un grand nombre de combinaisons politiques où la souveraineté des États est engagée, c’est ce qu’il est aisé de voir en regardant autour de soi.
Qü’est-cè que la Confédération germanique, sinon une alliance d’États souverains qui ne peuvent pas se désunir? Si demain la Hesse voulait sortir de l’Union, croit-on que la Diète ne l’obligerait pas d’y rester, fallùt-i-il recourir aux armes ? Voilà une première forme de Confédération qui condamne les prétentions du Sud. Mais c’est là un lien trop lâche pour les Allemands, qui chaque jour sentent mieux leur unité nationale; aussi essaye-t-on de resserrer le nœud fédéral, en changeant I le système d’États confédérés {Staaten Bund) en celui d’une confédération d’États [Bitnden Staat) ; en d’autres termes, les Allemands veulent emprunter aux États-Unis cette Constitution qui met la souveraineté
politique dans un pouvoir central et ne laisse aux Etats particuliers que l’indépendance civile. Croit-on que si l’Allemagne obtient un jour cette unité américaine qu’elle rêve depuis si longtemps, elle laissera déchirer une patrie conquise au prix de tant d’efforts?
Cette réforme, désirée au delà du Rhin, la Suisse l’a presque achevée chez elle. Elle en a fini avec ses perpétuels referenda à la souveraineté cantonale, qui faisaient le désespoir des diplomates. Douanes, législation générale, juridiction suprême, droit de paix et de guerre, appartiennent aujourd’hui au Conseil et aux deux Assemblées qui siègent à Berne. La Suisse est toujours une Confédération ; mais qui ne voit que le mot a changé de sens? Il désignait une ligue de cantons souverains; aujourd’hui il désigne une nation. Si demain Genève ouïe Tessin voulaient se séparer en alléguant que le lien fédéral ne peut les assujettir, croit-on que la Suisse ne maintiendrait pas sa nationalité à coups de canon? Et l’Europe, qui a intérêt à la neutralité helvétique, contésterait-elle au Conseil fédéral le droit de réduire la rébellion? Voilà donc encore une Confédération dont on ne peut sortir à son gré.
Mais en fortifiant l’unité fédérale, qu’a donc fait la Suisse, sinon imiter de loin la constitution des États- Unis, combinaison admirable qui évite à la fois la faiblesse des anciennes Confédérations et le despotisme de la centralisation? Et comment l’Amérique en èst-elle âiTivée à cette large unité qüè l’Allemagne et la Suisse lui envient? A-t-on oublié qu’après la paix de 1783, l’Amérique, maîtresse d’elle-même, manqua périr par
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la jalousie des États souverains? Ce fut pour sortir de l’anarchie que des patriotes, tels que Washington, Hamilton, Madison, Jay, proposèrent le pacte fédéral et obtinrent, en 1787, l’abdication des souverainetés particulières. Avant la Constitution, il y avait treize États indépendants et alliés ; après la Constitution, il n’y eut plus qu’un peuple américain.
« Ces souverainetés alliées, disait la Cour fédérale « en 1787, ont changé leur ligue en gouvernement, et « leur Congrès d’ambassadeurs en législature. » Amis ou ennemis, fédéralistes ou partisans de l’ancien régime, personne ne s’y trompa. Un des premiers avocats de la révolution , devenu l’ennemi des fédéralistes, Patrick Henri, le disait nettement : « Que ce gou- « vernement soit un gouvernement consolidé (c’est- « à-dire unitaire), c’est évident. La Constitution dit ; « Nous^ le "peuple américain^ et non pas : Nous, les
« Etats. »
Ouvrez la Constitution, cherchez-y ce qui distingue les États - Unis des gouvernements d’Europe. Rien qu’une plus grande indépendance locale; quant à la souveraineté politique, elle appartient tout entière au Président et au Congrès. La suprême puissance exécutive, législative, judiciaire, le droit de paix et de guerre, sont dans les mains de l’autorité centrale. La diplomatie, l’armée, la marine, les douanes, les postes, les monnaies, tous ces privilèges de la souveraineté ont été retirés aux États et donnés au gouvernement fédéral. C’est le Président qui commamde les milices particulières, c’est lui qui accorde la naturalisation; c’est lui
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qui représente le pays au dehors. La Constitution ne reconnaît pas trente-trois nations, mais une seule, qui se nomme les États-Unis; l’Europe fait comme la Constitution.
Est-ce là une fiction politique? En Amérique, y a-t-il des peuples divers, réunis par un lien fédéral, ctnnme il y a en Suisse des cantons allemands, français, italiens? Non; sur ce territoire, douze fois grand comme la France, il n’y a que des hommes de même famille, qui ont les mêmes souvenirs et, si l’on ôte l’esclavage, les mêmes institutions. Sans doute, il y a des nuances entre les divers États : la première colonisation, le climat et surtout l’esclavage donnent au Sud une physionomie particulière ; ce sont de ces variétés provinciales qu’on trouve en tous pays et qui sont moins prononcées en Amérique que dans la vieille Europe, faite de pièces et de morceaux. Mais qu’il y ait là un antagonisme de race, c’est ce qu’il est impossible d’admettre chez une nation sortie tout entière du même berceau. Les Américains sont un peuple, on ne peut trop le répéter à l’Europe ; qu’est-ce-, en effet, qu’un peuple, si on refuse ce titre à une société d’hommes qui ont la même origine, la même langue, la même foi, la même civilisation, le même passé, et- qui, depuis soixante-quinze ans, ont la même histoire, le même gouvernement et les mêmes lois?
J’insiste sur ce point, car si les Américains sont un peuple (et il est impossible de le nier), la reconnaissance du Sud soulève une question qui nous touche de près. Ce qu’on nous demande, qu’on le sache ou non,
c’esl d’introduire dans le droit public de la chrétienté un principe d’anarchie qui demain peut se retourner contre nous. 'Ce droit absolu de séparation qu’on fait sonner si haut, c’est la négation de toute unité nationale. Il est singulier qu’on propose à la France de proclamer tin dogme aussi contraire à notre foi politique et à notre amour de la patrie.
Qii’aucun peuple ne soit fait pour être l’esclave d’un autre peuple, c’est là un principe que, Dieu merci, on ne conteste plus aujourd’hui. L’émancipation de Venise, la liberté de la Pologne, l’affranchissement des populations chrétiennes de la Turquie d’Europe seront accueillis comme le triomphe du droit sur la force; Mais en Amérique, où il n’y a point de peuple asservi; sinon les nègres qu’on oublie, qu’cst-ce que le droit de séparation, tel que le revendique le Sud, tel que le professent des publicistes qui se croient des hommes de gouvernement, des défenseurs de l’ordre et de la paix?
Ce droit nouveau,' cette prétention inouïe peut se traduire ainsi : « Toute province, toute fraction du peuple a le droit de quitter l’État dont elle fait partie, et cela au jour et à l’heure qui lui convient. Pour justifier sa conduite, il suffit d’une majorité locale, plus ou moins douteuse, et qui d’ailleurs n’est qu’une minorité dans la nation. Résister à cette séparation, c’est une tyrannie qiic l’Europe ne doit pas souffrir. »
Cela est monstrueux, dira-t-on ; c’est néanmoins ce qu’on nous propose de décider.
Le Sud a-t-il été opprimé? N’était-il pas maître
absolu de son administration et de ses lois iDtérieur^s? N’avait-il pas dans la représentation générale une part proportionnelle à sa population ? Y avait-ij des privilèges politiques pour le Nord? M. Liucolq serajt-il un despote qui eût violé ses serments et foulé aux pieds les libertés nationales? Non; le Sud, en se révoltant, pe peut alléguer ni une loi déchirée, ni un droit outragé. Ce dont il se plaint, c’est qu’un changement de n^ajorité allait amener la suprématie politique du Nord. Est-ce là une cause de rébellion? Est-ce que la soumission à la majorité, dans les choses d’intérêt général, n’est pas la condition des peuples libres? Est-ce que 4 li}?ert('; politique n’est pas le règne de l’opinion substitué au jeu sanglant des révolutions?
Si, au lieu de discuter et d’en appeler à la raison, toute minorité mécontente a le droit de se séparer, où s’arrêtera cette mise en pièces, cet émiettement d’une nation? Pourquoi les comtés ne pourraient-ils pas se détacher des États? Pourquoi les villes ne pourraientelles pas s’isoler des comtés? Pourquoi ce qui est aujourd’hui le droit de la Nouvelle-Orléans ne serait-il pas demain le droit de Genève, de Cologne ou de Strasbourg? Une fois les pronunciamentos reconnus par la jurisprudence politique, qui peut dire où s’arrêtera ce principe de dissolution? Se donner à l’ennemi, même en temps de guerre, ce ne sera plus trahir, ce sera user d’un droit absolu et imprescriptible : le droit de séparation. C’est la doctrine du mai’iage libre et du divorce à volonté qu’on fait passer dans le Code des nations.
Tels sont les principes engagés dans cette guerre ; la passion peut les obscurcir, elle ne les anéantira pas. Il est possible que le Sud l’emporte ; ce ne sera pas la première fois qu’une révolte injuste aura pour elle un sucjCès passager ; mais ce qu’on peut affirmer, c’est que la cause de ceux qui brisent en deux l’unité de la patrie est une cause impie. La victoire du Sud sera une victoire maudite, et dont le monde entier souffrira. Ce ne sera pas seulement le triomphe de l’esclavage, ce sera la destruction de l’œuvre la plus patriotique et la plus sage des temps modernes; ce sera l’avénement en Amérique de tous les maux auxquels la division condamne la vieille Europe, et cela sans qu’il y ait dans le nouveau monde diversité de races et de mœurs. Armées permanentes, budgets énormes, rivalités nationales, intrigues de l’étranger, commencement d’une guerre sans fin , voilà les fléaux qui suivront nécessairement cette séparation qu’on exalte. Un tel avenir ne peut qu’attrister profondément ceux qui aiment encore la paix, la liberté et la démocratie.
Dans une telle situation, j’oserai dire que le devoir de la France est tracé. Peut-il convenir d’associer le nom français au maintien' de l’esclavage? Pouvons-nous aider des hommes qui brisent l’unité nationale et seconder là-bas une œuvre qui chez nous serait un sacrilège et un crime? Non ; j’en appelle à notre amour de la patrie et de l’humanité.